‹ Œuvres complétes du seigneur de Brantôme, accompagnées de remarques historiques et critiquesChapitre 22 sur 66 · M. LE BARON DE LÀ GARDE · texte numérisé non relu

M. LE BARON DE LÀ GARDE

cours de M. de M ontgommery y vint , qui ne peut entrer, et fut contrainct de se mettre au largue; qui fut cause que le lendemain il alla avec ses galléres l'appeller au combat avec coups de canon; mais il n'y voulut point venir. C'estoit un homme qui entendoit bien son mestier de marine.

Ce fut luy qui fit faire ceste belle gallere qu'on appelloit La Reaile, et qui l'arma à galoche et à cinq pour banc, dont paradvant on n'en avoit veu en France. Depuis cette mode a continué, qui est bien meilleure que l'autre vieille , qu'on a laissé il y a longtemps par tout le Levant. Celle que André Doria avoit faict pour l'entreprise de Tunes à y recevoir l'Empereur, n'estoit que de quatre, et fut trouvée de ce temps très belle et superbe. Ceste gallere reaile, qui jadis fut sy bien faicte et commandée par le brave gênerai, qu'elle a duré et servy d'ordinaire plus de trente ans, encore qu'elle eust eu un tour de reings soubs feu M. le grand prieur ; et pour ce , sur ce patron feu M. le marquis d'Elbœuf en fit faire une très belle et toutte pareille, qu'on appelloit La Marquize,àt son nom. Le conte de Bais Pachepta depuis, et dure encore, mais meilleure voylliere. Elle servit de generalle luy vivant; et rendit à M. de La Garde sa reale, qui luy servit encor assez de temps de generalle ; mais, ne s'en pouvant plus servir, non plus que d'un vieil cheval qui n'en peut plus, il en fit faire une encore plus belle et meilleure que ny La Reale ny que La Marquize; tant cet homme s'entendoit bien en son estât, et l'aymoit. Outre cette suffisance, il estoit très honnorable, magniffique, splandide, grand despensier en sa charge, très libéral, et trop, car il est mort pauvre, encore qu'il

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eust faict de beaux butins en son temps; mais il des* pensoit tout, tant il estoit magnifique.

Ampres que Monsieur (depuis nostre roy Henry III) eut combattu les Huguenotz en ces deux batailles rangées de Jarnac, Montcontour et autres lieux et sièges, sa renommée voila par tout de luy et de ses prouesses, sy qu'il se fit un pourparlé de mariage d'entre luy et la royne d'Angleterre ; je diray en sa vie à quoy il tint qu'il ne se conclud : mais les paroles et les choses en alarent si advant,queùous demeurasmes quelque temps tousjours en suspens à dire, de mois en mois : « Nous « partons pour aller en Angleterre et à Londres; » et devoit Monsieur y estre porté par les galleres de France, qui estoient encor en cette mer Oceane. Mais M. de La Garde en fit un si superbe appareil de ses galleres et aprestz d'ornement, qu'on dict qu'il luy cousta plus de vingt mille escus : entre autres, le plus beau fut que tous les forcatz de sa Reaile eurent chascun un habillement de velours cramoisy , à l^matelotte (M. le grand prieur de Lorraine, duquel je parleray, avoit euainsy les siens habillez long temps); la pouppe et la chambre de pouppe tourte tapissée et parée de mçsme velours, avecques une broderie d'or et d'argent large d'un grand pied, avec pour devise une palme en broderie d'or et d'argent, soufflée et agitée de tous vents, avec des motz grecz qui disoient : « Bien que je sois et « aye esté agité bien fort, jamais je n'ay tombé ny « changé. » Comme de vray il n'a jamais faict, et a tousjours esté bon et loyal. Les lictz, couverts, orillers, bancs de chambre et de poupe de mesmes; les estandardz, flambantz, banderolles, moictyéde mesmes et moictyé de damas, tous frangez d'or et d'argent.

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Bref, c estoit une chose très magtriffique à veoyr ; et èri tel superbe appareil devoit entrer avec les autres gaileres, qui pouvoient monter j usques à dix, dans ïa rivière de la Tamise à Londres. Je vous laisse à penser la superbettë d'entrée que ce ftist esté, sans tant d'autres magnificences et grandes compagnies de braves gentilshommes. Et tout Cela ne servit de rien à ce pauvre seigneur du baron de La Garde, si non despense pour luy $ et quelquesfois il eh faisoit parer sa chambre de poupe, que j'ay veu ainsy. ; et moy indigne me suis couché et dormy en ses beaux licts, oit il faisoit très bon.

Eftfin il est mort ayant laissé plus d'honneur à ses héritiers que de biens, et en l'aage de plus de quatre vingts ans 5 et sy né se monstroit trop vieux, retenant encor quelque belle et bonne grâce et apparence du passé, qui le faisoit très admirer à tout le monde, avec ses beaux comptes du temps passé, de ses voyages, de ses combats, qui ofit estez si freqùens et assidus, que les mers de France et d'Espagne, d'Italyé, de Barbarie, dé Constantinoble et de Levant en ont longuement rai 1 sonné : encor croy je que les flblz en bruyent le nom.

Quand à moy, ericor qu'il me fist perdre une fois un butin de douze mille esçus qu'un navire que j'avois en mer m'avoit faict, et ne le trouvant de bonne guerre ny de prise, me le fit tendre, dont il m'en fit force excuses , j'en diray à jamais ses vertus. Sy diray je éncor ce mot de luy , comme je luy ay ouy dire, et d'autres avecques moy (car il ne s'en faignoit point, et en faisoit gloire) : qu'estant extraict de bas lieu , les guerres de Milan et Piedmont esmeues , il y eut un caporal d'une compagnie passant par le bourg dudict Poulin ,

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et $'appelloit La Garde , du depuis il en voulut porter le nom, Le voyant jeune enfant, gentil et tout esyeiUe d'esprit avec bonne façon , le demanda à son père pour le mener avec luy : le père le lu y refiuza; mais il se desroba du père , et s'en va avec le caporal, et le servit de goujat environ deux ans ; et puis, le voyant de bonne voulonté, luy donn^ Vharquebuse, \ e fitsy bon soldat qu'il parut tousjours pour tel; puis fut enseigne, et lieutenant, et puis capitaine. Ah! qu'il s'est veu sortir de très bons soldatz de ces goujats !

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