‹ Œuvres complétes du seigneur de Brantôme, accompagnées de remarques historiques et critiquesChapitre 31 sur 66 · M. LE PRINCE DE CONOÉ · texte numérisé non relu

M. LE PRINCE DE CONOÉ

Parlons à ceste heure de M. le prince .de Cendé, Louys de Bourbon , que plusieurs de nostre temps disoient avoir esté dressé , au commencement de ees guerres ci villes, de la main de ce grand M. l'Admirai, duquel je viens de parler, bien qu'il eust faict auparavant un très beau commencement d'un très brave prince, et tout rfcmply d'esprit et fort l^eUe monstre, et de l'un et de l'autre , aux guerres estrangeres , tant aux charges de cheval qu'il eut , et de chevaux legerfc et de gensdarmes, que de pied; car il fut couronnel dé l'infanterie en Piedmont, coinme j'ay dict ailleurs;

Sur quoy il me souvient d'un conte, que, quand là Reyne mère eut faict madame la princesse de La Roche sur Yon sa dame d'honneur, M. le prince deCondéhty voulut Vemotifctrcr (voyre s'en mocquer, car il s'en aydoit) le tort qu'çlle s'e$t6it faicte, et k ses pareils

3lJ M. LE PRINCE DE COJTDÉ.

en cela, elle, qui avoit espousé un prince du sang, arvoir accepté cette charge pour quasy servir de servante; à qui elle respondit qu'elle ce pensoit pas plus faire tord en cela, ny aux siens, que luy en la charge qu'il avoit autrefois prise de couronnel de sa belle infanterie et piedz puants de gens de pied, par la succession encor de deux gentils hommes qui estoient moindres que luy, comme feu Bonnivet et le vidasme de Chartres ; par quoy, qu'il advisast à ses fautes, et non aux siennes, s'il y en avoit en cela pour elle : mais n'y en sentoit aucune puis que ce n'estoit se faire tord de servir sa reyne et sa dame souveraine en une charge si honnorable. Ce fut à M. le prince à se taire , combien qu'il parlast très bien , et aussy bien et à propos, je ne dirai pas que prince, mais qu'homme du monde, et sur tout qui disoit bien le mot, et se mocquoit bien, et aymoit fort à rire.

Aussy de luy fut faicte une chanson en France, à mode d'un vaudeville, qui disoit :

Ce petit homme tant jolly , Tousjours cause et tousjours rit , Et tousjours baise sa mignonne; Dieu garde de mal le petit homme !

Car il estoit de fort basse et petite taille, non que pour cela il ne fut aussy fort, aussy verd, vigoureux et adroit aux armes, et à pied et à cheval, autant que homme de France, comme je Fay veu en affaires.

Au reste, il estoit fort agréable, accostable et aymable. Aussy l'Italien disoit: Dio mi guarda delbel gigneto del principe di Condé et de Vanimo et stecco del Admiraglio! c'est à dire : « Dieu me garde de la

M. LE P&UIC£ DE COHD*. 3lî

« douce façon et gentile du prince de Condé, et de « l'esprit et curedent de l'Admirai ! » parce qu'il en portoit tous jours un,fust en la bouche, ou sur l'oreille,. ou en la barbe.

On tenoit ce prince de son temps plus ambitieux que religieux ; car le bon prince estoit bien aussy mon* dain qu'un autre, et aymoit autant la femme d'autruy que la sienne , tenant fort du naturel de ceux de la race de Bourbon, qui sont esté fort d'amoureuse corn* plexion.

Il fut esleu de oçux de la religion et conjuration d'Àmboise leur chef, non qu'il le sceust autrement (disoit on), mais sans luy sonner mot et sourdement l'esleurent; usant en cela de la façon d'Allemagne : et tel l'appelle on le capitaine muet. Et sy leur entreprise eust bien reussy à souhait, lors on luy eust faict à sçavoir.

Aucuns disoient pourtant qu'il la sçavoit, et mesmes que le sieur de Malligny, brave et, vaillant gentilhomme, et de fort bonne maison, qui luy estoit fort famillier , favory et parent , se trouvant avec luy à Amboise quand il vit le tout descouvert, s en alla aussitost sans s'estonner à l'escurie dudit prince, et y prit le meilleur courtaut qu'il avoit, et se sauva viste, dont bien luy en prit, et s'en alla à Genève, dont plus n'en revint; car, en se baignant dans le lac, il se noya parmy un sable mouvant. L'on courut après luy; mais il s'en alla grand erre; et disoit on lors à la Court, comme je l'ouys, que, s'il eust esté pris, il eust mis mondit sieur le prince en grande peyne.

Toutesfois le dimanche matin, quand les conjurateurs se présentèrent à la porte des Bons Hommes,

3l4 M. MB PRINCE DE COUDÉ.

pour entrer dans la ville, à M. d'Aumalle, qui estoit constitua pour la garde de la porte/ M. le prince s'y rendit , et ayda à les chasser, et y fit bonne mine. Mais depuis on cogneut la faute , et en fut soubçonné. Surquoy il en fit quelque rodomontade de quelque certain desmenty en l'air, mais non en présence, comme s'est dict et escrtt ; car lors il n'osoit parler sy haut, bien que d'ailleurs il eustla parolle belle, bonne, haute et hardie : mais pourtant, CQgnoissant qu'il n'y faisoit pas bon pour luy , et que l'on commançoit à descouvrir le pot aux rp&es, il partit de la Court et s'en alla trouver le roy de Navarre $on frère ; dont pourtant l'on se repentit bien (car je le sçay ) dequoy onl'avoit laissé aller.

Mais, pour avoir oe coup eschappé, il n'eschappa pas sa prison ; car il vint à Orléans, là où il ait attrappé à bon escient : et croyait on que, sans la mort du roy François , son procès lut esté feict, et luy sen~. tencié.

Lors qu'il entra dans le logis du Boy, non à tiheval comme le Boy son frère, comme aucuns ont .dict, car je le vis, mais ayant mis pied à terre , jamais je ne vis . prince faire jneillepre mine. Mais au sortir de la chambre du Boy, qu'il fut conduit on prison par M. d'O et âe Chavigny , il estoit bien autant estoi^né , et le roy de Navarre autant, lequel pensant à son arrivée, comme premier prince du sang, parler haut, braver et eston-. ijer toute la Court.

Ce fut à luy caller et faille, non du prince f mais du simple gentilhomme; car je le vis deux fois venir trouver M. le cardinal de Lorraine, en son jardin une fois, çt l'autre en sa chambre, pour le prier et intercéder

Page 1