‹ Œuvres complétes du seigneur de Brantôme, accompagnées de remarques historiques et critiquesChapitre 55 sur 66 · M. LE MARESCHAL DE SAINT-ANDRE · texte numérisé non relu

M. LE MARESCHAL DE SAINT-ANDRE

C'est assez parlé des princes, parlons à ceste heure encore un peu d'aucuns par cy devant.

Ceux qui n'ont bien coiîgneu M. le maresehal de Sainct André, messire Jacques d'Âlbon, par ses faicts de guerre , et qui n'ont ouy parler de sa vie délicieuse, n'ont peu jamais bien juger ny croire qu'il fust esté sy grand capitaine qu'il a esté; car il a esté fort sub* ject de tout temps à ay mer ses aises, ses plaisirs et grands luxes de sable. C'a este le premier de son temps qui les a introduicts à la Court, et certes par trop excessifs, disoit on , eu friandises et délicatesses de viandes , tant de chairs que poissions et autres friands mangers.

Pour les superbetez et belles parures de beaux meubles très rares et très exquis, il en a surpassé mesmes les roys, ainsy qu'on les a veus long temps parestre en aucunes de ses maisons, et princtpallement à Vallery, l'une des belles et plaisantes de la France; et après sa mort, qu'on les a yeu vendre à Paris aux enquans, desquels on n'en peut quasy jamais veoyr la fin, tant ils durèrent. Entre autres, il y avoit une tante de tapisserie de la bataille de Pharzalle, que le aiareschal de Viefilleville achepta, dont il en décore sa belle salle de Durtal, qui est une chose très riche et belle à veoyr, et qui se peut quasy parengonner à l'une de ces deux belles tentes du feu roy François, que

M. LE MÂXESCHÂL DE SÀIMT-ÀNDRÉ. 383

j'ay.dict ailleurs, qui est oient hors de prix. Il avait aussy deux tapis velus tout d'or persians, qui estaient hors de prix. Bref, qui veoyoit de ce temps là Vallery meublé n'en pouvoit assez estimer ny en priser les. richesses. La pluspart desquels meubles madame la mareschaUe de Sainct André y estant veufve, donna à M. k prince de Condy , avec ladicte maison de Vallery r tout en par don , pensant l'espouser \ d'autres disoient par capprisse,. car, estant de la religion et ne voulant accomplir le mariage promis entre sa fille madamoiseUe de Sainct André et M. de Guyse , que les deux pères avoient accordé, elle kty fit ce beau présent par amourettes, afin qu'elle eapousast M. le prince , et sa fille le marquis de Conty , despui* prince de Cotadé. Tant y a que ee fut là une liberallité qu'une grande emperiere ou, reyne n'en eust voulu user.

Or, sy moadict sieur le mareschal se monstra un vray Lucullns enluxes, bonbanceset magnifficences, il s'est monstre , durant les guerres > au camp, aux armées , tout pareil en valleur, en cœur et en réputation de grand capitaine. Estant jeune, il fut estimé des gallands de la Court en tout, sy qu'il fut esleu de M. le Dauphin pour un de ses plus grands favoris* Il eut. la. réputation d'avoir très hien faict et combattu h la bataille de Cerâolles, sy bien (comme j'ay dict ailleurs ) qu'allant dès plus avant à la charge, où il feisoit bien chaud, M. d'Anguyen, jaloux, voulut se desbander à l'envy aussy bien que luy ; mais luy ayant Qstéremonstré le grand tord qu'il faisoitau grand devoir de sa charge et àtoutte l'armée, et qu'il se souvinst de M. de Nemours à la bataille de Ra vanne, qui, par trop d'hardiesse, se perdit et fit perdre lés autres, il

ne respondit seulement : « Qu'on face donc retirer «t Sainct André. »

Ce voyage le mit en grand honneur et en faveur de son maistre plus que devant, et s'y maintint si bien, et mieux que le sieur dç Dampierre mon oncle , que tant qu'il à vescu il ne Ta jamais perdue d'un seul point, tant il fut bien sage et ad visé, et bon courtizan, comme il a esté tous jours à s'y bien maintenir et à complaire à son maistre en toutes les façons qu'il luy voyoit estre agréables.

Il le fit premier gentil homme der sa chambre quand il fut roy, qui est un des grands honneurs qui soit en la maison du Roy , pour coucher en sa chambre et estre près de luy à son lever et coucher ; sy bien qu'à toutes heures il en avoit l'oreille. En quoy il fit très bien ses besoignes, tant pour les grandes dignités que pour les biens qu'il eust et acquist à foizon. Il fut faict mareschal de France et eut la place de M. le mareschal du Bié (0, qui venoit de bonne main ; aussy elle tomba en bonne main, et s'estonna on à la Court comment il eut cette charge sy jeune , laquelle ne se donnoit qu'aux plus anciens chevalliers.

Âpres le traicté et l'accord de Bouloigne, entré le roy Henry et le petit roy Edouard d'Angleterre, le roy son maistre l'envoya vers ledict roy Edouard, pour en faire un serment très solemnel, et luy porter aussy son ordre , qu'il luy donna avec les cerimonies accoustumées, fors celles de l'Eglise. Aussy ledict roy bailla le sien audict mareschal , par la permission de son roy, qui ne l'eust àsé prendre autrement , et envoya le sien pareillement au roy Henry; sy que pour un coup s'est

(') Lisez de Gié. (L. D.)

de saikt aUdré. 385

veu à la Court, pour la feste de Sainct George, célébrer et porter cet ordre de trois François , ce que Fou observoit par curiosité : à sçavoir le Roy, M. le connectable, qui l'avoit eu du roy Henry d'Angleterre durant sa faveur , et mondict sieur le mareschal 5 qui estoit une belle chose à veoyr , car la solemnité eu est très belle f et Tordre et le manteau très beau , avec la jarretière, dont l'institution est fort antique et phis que de tous les autres , fors celuy de l'Annunotade de Savoy e, qu'on tient la plus ancienne.

Or faut notter que , lors de la partance dudit sieur mareschal vers Angleterre , bien que la paix fust entre l'Empereur et le Boy, toutesfeis lesmainsdemangeoient sy fort à l'Empereur, qu'il ne chtrchoit que les occasions à toutte heure pour la rompre; à quoy veilloit la reyne dé Hongrie, sa bonne sœur, qui le sçavoit très bien servir selon son goust , en tout ce qu'elle pouvoit du costé de son gouvernement des Pays Bas; sy bien qu'ayant armé grande quantité de navires, leur faisoit tenir la mer de ce costé en grande subjection, et plusieurs insolances en sortaient sur nos navires français, à les devalliser de leurs biscuitz, vins et munitions, jusques aux agrais, ancres et voylles j et ladicte Reyne ayant sceu le voyagedudict mareschal vers l'Angleterre fit tenir ladicte armée entre Calais et Douvres, affiji qu'il ne passait qu'à leur mercy.

Dequoy adverty, M. les mareschal prit le chemin de Dieppe , là où il fit arrester deux ou trois navires flamens pour deux ou trois jours seulement, pendant lequel temps il peut estre passé et pris terre en Angleterre : ce qui' s'exécuta sy dextrement et gracieusement, .qu'il n'y eût un. seul marinier offensé, ny chose dans

B1UITOHE. T. 3. a5

386 ¥• LE M4ftE$ÇH4l

leur navire ostée , ny navire qui ne fust r^lasche aussitpst qu'on soeut ledict warescb al arrivé en Angleterre.

A quoy ladiote Reyne prit pied et poinctilla aussi tpst qu'elle fit arregter à ses pOrts tous les navires franco*,, à lappetitkle trois petits navires flamant arrestez pour! trois jours* seulement,, lew faisant osjerlefvoyles, mettre la m4rchAno!ifie en terre , et consommer les piarinniérs, qui estaient en grand nombre * et; jies nwû-chans, en .fixais die pouisuittes,, saQs leur faire autre response, sy-non qu'on leur avoit retenu en<Frauçp leurs navifres, eorabijen qu'ils fussent dçsjà ouvres et •q«ue cette rédemption fUsjt seulement particulière à Dieppe, et pour juste cause, où l'autre e^ toit g^ne- Dalle, sans cause, et e&ecuttée awç tous les ternies d'aigreur. Davantage cette cpllere s'entendit. $M tes marchons qui par tepre traficquoient à Aov^rs> bien qujk n'eussent rien de commun avec ceu* qui navigu oient, et leur saisirent toutes leurs» marchandises qu'ils portaient sur leurs ckariofe.

J'obmetz tant d'autres insotances qui sçroient trop longues à reciter , par lesquelles l'on pourvoit à plein congnoistre combien bonne m&tëtresse . sstoit c^ste Beyne d$s diessains, secnet z, entreprises et; actions de i'Emp&jneiirsQO frète; et di^oit ( o» q^'aJor^ sy elle eust pem anrçster mjondict sieur, le tuaresehaj «t son arm£~ ment, qu'elle l'eust foçt bifto cetèwçt rftttçqn*ré pw un mignon et favory du Boy, çt butin^/j tant l'ai^imosifcé et ambition d'un grand transportée son ame quelquesfoÂSu

A quoy sceut très bien remédier par ça jsagp^e ledict sieufi m^reaçhal, tant pour l'aile* que pojir le. retour, dont iLfut fort ioi^ et estiujé* non pas ppur ce f^ict

sénl^MMrenpfosiears autres qui a'eium Virent flpres ,* et en toutes Isa armées, oà; après M» le conneetable, il avoit tousjows la principauté et charge de commau» der, cm en lfatranfgarde, on en la bataille, on arrferegartle sur les retaraictes; car il «doit tout phrin de valeur et de sage conduiete*

Il fib Inès bien an ravitaillement premier de Ma-* riembburg, comme il fit ans&y à fer bataille de Saindfe Quentin ,» où il fiât pris prisonnier a*ec beaucoup. de réputation» et l'espés sanglante en la main ; et puis fut Fun de& phis; principaux moyenne*»» de la pais entré iesdéux tofn t et pais lu guerre citiile entre venue, d'autant qu'il estait très bon et ferme catholique, il $e monstra fort ennemy des Huguenote*, et disoit on que ce fut luy le premier qui fit l'association da triumvirat. A«3j" les' Huguenots rhaysstoent fbnb^ et F appelaient hofifiéè&uzier de Ponant- C 1 ) ^ et n'eussent scen dire bien m vtayi por quoy. Il fat envoyé au deyftnt du cheva* lier d'Àndelot pour loy émpescher le passagte de France avec ses rentre»; maie il le tarquTar ayj fort et marchant en sy bé| ordre,* qne, le côtoyant; pourtant toujours poil» do emplie»! uue occasion- pour leeambàfctne , jamais il né peut? arosy que M. ,d^ànd*fot ne Yûuloit que passer et joindre messieurs le prince et admirai:; et motldict ei^ffr ïe mareBchal ( eux ayanst estiez joimite ), sçaéfeattt <qq'il* vemàent assiéger Corbeil: at prendre

(«). B...». Le inaréchal de Saint;- André étoifefoxtlpgot. &n£i> ce sobriquet te qualifiait peut-être de catholique romain, dans la signification que, claiisïa confession de Sancî', te comté dé La Rochefoucauld donnoit a ftUàbt ï>e u<# jo^ttOu^uetâlKàgetto^^

388 M. LB IfÀRBJGflAL

Pari^pdr là (comme ondicfr en commun proverbe), il s'y alla jectef dédans, «et le garda sy bïèn, qu'ils en levèrent le siège «{'vinrent assiéger Paris»

- J'ayouy dire de bon lieu, et aous le tenions aucuns, qde èe fu!st luy qui ordonna l'ordre dé la bataille de Dreux, qui fut en mode de croissant, mettant .entre chàsque bataillon de gens de pied un régiment de gendarmerie^ estant pouvant en haye. Messieurs de Guy se et connectable trouvèrent cette forme belle et bonne, et la luy déférèrent, tant parce qu'ils le tenaient de bon esprit et advisé* capitaine, et aussy que tous trois s'entendotentay bien, que ce que Y un vouloit l'antre rajkprouvoit , et n'avoieàt nulle contestation «nfcemble ; eequùéstfort'Tve. ;> .

Le matin avant là bataille il vint trou ver M. de Omyse en sa tihatinbrë; qui n'estait pas encor jour j et y entrant, il demanda au jeune Tratw:héliûn,bi^vége«bl homme, tpi/hèn sortait /ce que, ML de fiuyse fcisoit : il luy dit quHl vfeW©itdk)uyr la messes et de faire, ses !pasques, et iljU'il^oultotdebfuner.ipotir 1 inonter à cheval- « .Ah! «diiieu (cediot il; car Je 1'oafys >ety eâois)l je suis * ki^Hc siàthenreui que je n'en aye autant feicti et ne *:peJ'SDis mieux préparé, carie cœur n^ei4ict que fc j l aèray iujotarcPhwy ; j e ! ne sçay quoy . »•■,'.•. . ^ejo^ir tà'iLfit tout ce qu'un grand capitaine pouydit, fujt à cbmbattie^ etfust d t aHe*4e de çà, de de là, à commander où il falloit; mais le soir venu, ayant "éèchatipé* ïe ^ràtid hasard dèr tout le jottr, et qu'on

P e feîfe - WSW£ ÈW ™ e ^ U PP? .^, ci ^ cens chevaux de& yaincpsqui s'estQieut ralliez ; par le rçoyen

<le messieurs de La Noue et Advaret, disoit on, qui

DE SÀIHTiÀHDRÉ. 38<).

vindrent à nous. pour retenter la fortune et. le hagard d'un nouveau et second coinbat : ce que de nos temps ne s'est guieresvfcu. /

M. le mareschal le voulant aller recevoir avec M. de Guyse, et faisant en diligence chercher son second cheval de bataille; parce que le sien premier il l'avoit sy fort pourmené, lassé et harassé tout le jour,, et à combattre et aller, venir et tourner, qu'il n'en pouvoit plus. Sur ce second cheval estoit monté Pierre Gourde, page de la chambre du Boy, gentil jeune homme pror vançal, et brave et vaillant, qui fut tué en Périgord à la deffaicte des Provançaux (j'en parle ailleurs); par cas,. estant monté sur ce bon cheval, vint à passer un raystre devant luy, et se mit à le poursuivre ;.sy. bien, qu'oubliant son devoir et sa charge,. et croyant plustost son brave cœur, il se perdit en telle façon; ,.qu'il ne peut en cela servir son maîstre, qui, s'a^d&nt de son premier cheval, alla très hardiment au combat,. et luy faillant au besoin, tous deux tombèrent par terre sans 6e pouvoir relever. Sur- ce , il fut pris par un gentil homme huguenot,- qui, l'ayant monté en crouppe derrierre luy , vint un , qu'on appelloit Aubigny , à qui M. le mareschal avoit autrefois faict desplaisir, voyre, disoit on, jouissoit de son bien par confiscation, qui le recongneut et luy donna un coup de pistolet par la teste, dont il tomba mort par terre.

On le trouva à dire sur la rçtraicttf tout le soir, et toute la nuict jusques au lendemain matin sur les neuf heures j qu'après avoir esté bien cherché et recherché parmy les morts, il fut trouvé, dans, un petit fossé à l'entrée du bois près lequel avoit. esté feict le combat. M: de Guyse le regretta. bien fort, et plus que je ne ^

ÎQO M. LE KAUSCHAL

•çaurois dire, et se courrouça fort, comme je Vis, contre aucuns des siens que je ne dicta, qui ne $çavoient rendre conte ny nouvelles de luy, et qui IV voient ainsy abandonné et perdu sans dire qu'il çstoit devenu.

Enfin il fut là trouvé, et ne fut veu jamais un plus bel tomme mort, par le dire et opinion de tous ceux qui le virent, et dç moy aussy. Il fut fort regretté d'aucuns, et d'autres nullement, et mesmes de la Reyoe, qu'on disent avoir débattu au conseil estroit 4u triumvirat qu'il la falloit jecter en un sac dans l'eau, laquelle opinion fut trouvée fort, voyre plus qu'estrange, d'opiner oiqsy la mort de sa reyoe, femme de son roy, et qui l'avok tant aymé et favorisé, et elle et tout, jusques là que quasy ordinairement, quand il n'y en a voit plus grand que luy, il la pienoit ordinairement danser le grand bal, car le Roy menait tousjourjs Madame sa sœur : sy ne l'avoit on jamais trouvé cruel pourtant. Quand il prit Poictiers aux premiers troubles, et de surprise , à cause du ckasteau que le trésorier Pineau tenoit pour le Boy , et de force aussy, il n'y exerça sy grande cruauté ny si rigoureuse justice qu'on disoit qu'il devoit faire; aussy son visage ne portoit en soy aucune façon cruelle, car il estoit fort beau et de bonne grâce, la parolle belle et l'esprit gentil, et bon jugement et bonne • cervelle, Et comme on voit en tous artz, et surtout en celuy de la guerre, les personnes qui ont un tel don de nature y apprendre aussy tost et mieux , et s'y faire plu6 expertes que les grossières et ydiottes et tardives, de mes me en fut ce mamclialj car en ses jeunes ans il se rendit meilleur capitaine, -pour sy peu <Je guerre qu'il avoit praiicqué, qu'un

0B SÀIHT ANDRÉ. Ï9I'

autre en plus vieilles années et pins longues expériences, ainsy qu'il a ' fait parestre en touttes les charges qu'il a eues et les factions qu f il a exercées, dont entr autres (ut la retraicte (qui est fort à notter) qu'il fit au retour du camp de Vallenciennes atipres du Quesnoy , menant l'arrieregarde. '

Le roy Henry donc, ayant demeuré longtemps de^ vant Valeneiennes , déifiant tous les jours à la bataille* l'empereur Charles, qui s'estoit sy bien retranché qu'il' n'estok pas .possible au diable mesme de le ravoir et le retirer de là, il s'advise de s'en desloger et aller assiéger Quelque place, qui fut Ranty, pour l'attirer à ce qu'il desiroit le plus ; et ainsy qu'il y marchoit droict, et que mohdict sieur le mareschal menoit l'arriére* garde, et fersant la retraicte et la queue avec deux mille chevaufc seulement , tant de gendarmerie que cavallerie légère, conduicte par messieurs d T Au malle, couronne}, le seigneur Paulo Baptiste Fregouse, vieux et gentil capitaine chevau léger, le prince de Condé, messieurs le grand prieur de France, le marquis d'Elbœuf, son frère d'Anville, de Suie, de Saux et de Gursol; tous avec leurs compagnies de chevaux légers; et avecqùes eux le capitaine Lancque avecqùes sa compagnie d'arquebusiers à cheval, qu'on dict n'en avoir jamais véu de plus belle en France , et celle de Salsede aux premiers troublés, après celle du mareschal d*Estrozz£ devant Marolles, comme j'ay dict, car ledit capitaine Lancque estoit un très bon capitaine qui les sçâvoit bien mener, et qui avoit une fort belle fkçon et représentation brave j car il estoit fort grand, haut et jfrèportionné à l'advenant, ses harquebuziërs tohsjouré bien choisis et monte* sur des bons tiourtaudfc, ddfcit le

3gi M. LE MARE8CHÀL

moindre de ce temps valoit bien soixante escus, et aujourd'huy vaudroit bien le double, et tous portans de fort grandes harquebuzes à roues et bonnes, qui ne feilloient jamais, ainsy que portent aujourd'huy aucuns carrabins espagnols : la compagnie estoit de cent chevaux, et marchoient tous jours avec la cavallerie. Il avoit appris cela de M. d'Estrozze, ce disoit M. de Guy se, qui loiïoit fort et le capitaine et les soldatz* ainsy que luy ay veu discourir d'autresfois. Pour la gendarmerie qui y estoit, il y avoit deux regimens, à l'un desquels commandoit ce brave et généreux M. d' Anguien, et l'autre M. le vicomte de Turaine, un chevallier tout plain d'honneur et de valeur, ainsy qu'il fit paroistre à sa mort ai la bataille de Sainct Quentin, Touttes ces braves trouppes marchans en un bel ordre vindrent à descouvrir au Quesnoy six mille chevaux de l'Empereur que conduisoit M. de Savoye, qui venoient droict à eux, et desjà les premiers des leurs s'attaquoyent aux derniers des nostres. M. le mareschal, veoyant la partye n'estre pas esgalle, ny ses forces non plus, et que de secours il n'en falloit espérer de l'avant garde et bataille, qui estoit desjà bien loin d'un ruisseau qu'il leur falloit passer, vint à considérer qu'attendre les ennemis plus long temps , ce seroit se perdre manifestement; de passer aussy le ruisseau soudainement, ce seroit autant donner frayeur, desordre et d'embarras aux siens à ce passage d'eau, et donner Cœur et advantage aux ennemis de suivre à toutte bri.de et donner en dos aux fuyardz, estant le passage gy estroit qu'on ne pouvoit que passer à la fille, et pour ce y l'ennemy en eust eu tel marché qu'il eust voulu, Jes prenant en tel desarroy en derrière.

DB SAINT ÀlfDHÉ. 3g3

Sur cette considération, M. le marescbal prent aussy tost et sur le champ, sans tant songer (ce qui est de ban advis), de monstrer visage et faire contenance de vouloir combattre et d'avoir plus de force que les ennemis n'avoient descouvert : sy bien qu'eux furent en suspens de faire la charge ou de la recevoir, et ainsy songearent quelque temps pour s'advancer. Cependant M. le mareschbl faict desrober devant et derrière luy ses trouppes les unes après les autres tout belle T ment, à celle fin que l'ennemy ne s'apperceust qu'il y eust aucune place vuide ny desemparée, et à manière que, quand les unes deplaçoient, les autres venoient à prendre leur place, et faisoient teste, en approchansdu ruisseau toujours pourtant; et ainsy se deplaçans et replaçans les uns et les autres, jamais les ennemis ne s'en peurent appercevoir : et ce qui donna encor après à penser à eux , c'est qu'à manière que les trouppes qui avoient passé le ruisseau, elles prenoient place de bataille aussi tost et se présentaient à eux, qui les mettaient en grand doubte s'ils estoient deçà ou delà l'eau, et entrarent en opinion que toutte l'armée y estoit pour donner battaille; ce qui les fit tenir sur bride jusques à ce qu'ils se donnarent la garde qu'ils virent toutes nos trouppes passées de là le ruisseau, et placées, fors quelques chevaux légers des seigneurs de Saux, Suze et Cursol, qui tousjours escarmouchoient cependant que les nostres donnoient le loysir de passer, et puis se retirèrent en belle contenance jusqu'à ce qu'ils furent au ruisseau ; et lors les ennemis les chargèrent à toute bride sur cette bonne occasion; mais ils trouvèrent là les barquebuziers du capitaine Lanque, ce qui fut un très grand service. Voylà comment on devoit

3*94 M ' ** MAIWSCHÀI.

faire à la battaiile de .Sainot Qué&tài, touchant ces harquebuziers, comme j'ay dict ailleurs, et comme fit aussy ce grand M. de Guy 6e le dernier, contre l'armée du baron de Dbona, à ce passage de ruisseau , comme j'en parle aussy ailleurs, qui lesreceurent et àrrestareot tout à coup à belles harquebuzades, dont ce fut à eux à ne passer plus outre et à se retirer, et les nostres de mesmes, tousjottrs en moult belle ordonnance de guerre. Voy là un exploict de ce mareschal, qui fut fort estimé, et des nostres, et des ennemis, comme certes il estoit très digne d'admiration; car autant se prise une belle retraicte, et telle que ceUe là, comme un combat sanglant, ainsy que j'en espère en foire un discours à part (*).

Et sy M* le mareschal acquist là beaucoup de réputation, j ay ouy dire que les grands capitaines qui estaient là de l'Empereur pour commander, eurent là grand faute d'yetix, de jugement, de courage et voulonté de combattre; et mesmes, estons six mille chevaux contre deux mille, qu'ils dévoient bien estendre leurs yeux et leur jugement pour les bien recongnoistre, et puis, les trouvant en sy peu de nombre , les charger à toutte bride sans marchander tant par des petites escarmouches. Toutesfois, ceux qui excusent les Impériaux, disent que M. le mareschal sVstoit placé sy bien en lieu sy advantageux et commode ( ce qui fut un traict de grand capitaine), ou que le lieu par hazard s'y adonnast, qu'il en fit perdre aux ennemis la veuë, la congnoissance et le jugement.

Ce bel exploict, avec plusieurs autres, donne bien à croyre aune infinité de personnes que, non sans cause,

10 II se trouve à la fia du tome VI. (S.)

il prît pour sa dewite le bras et l'espée d'Atewndre te (Stand be*ppant le nemi indissoluble en ftotdye* palfaû» antique de &ftjda&; donnant à attendri tertaia moyen q*U ienott plus que le» autres à rendre pur jft vertu faciles et aysées les choses estimées de plusieurs difficilles et imposables. Les mots de devise estaient : Nodos virùtt* rôsolyo (* ).

Outre cette excellente vertu de guerre qui estoît e» luy , il se plaisait fort aussy k employer se ! faveur à 1 endroict du Boy pour les gens de bien et d'honneur qui eu faisaient profession ^ et leur faisoit fcire fepe$ bienfaicts. Je me souviens qu'au retour du siège* de Metz , il fit donner au Roy, de sou esporgue au capitaine BourdeiUe mon puisné frère, douae cens escus, qui estaient comme aujottrd'buy trois mille, pour avoir esté blessé à Mets, à une sortie un jour anr le çpmp du marquis Albert, de troia grandes harquebuzades, deux dans lé col et l'autre au ntitan du bras, dont ifcuyda mourir sans maistre Doublet , chirurgien de M. dq Nemours , qui de ce temps emportoit la vogue de6 chirurgiens de France, et fit dedans Metz d'estranges cur/es, et un chascun alloit à luy, bien qu'y fust maistre Ambroise Paré , tant renommé depuis et tenu pour le premier de son temps: et touttes ses cures faisoit ledit Doublet par du simple linge blanc, et belle eau simple venant de la fontaine ou du puys ; mais sur cela il s'aydoit de sortilleges et parolles charmées, comme il y a encor force gens aujourd'huy qui Font veu , qui l'assurent. Du depuis , j'ay veu Sainct Juste d'Alegre qui s'en mesloitde mesme, et vis comme il se présenta à feu M. de Guyse lorsqu'il fut blessé à Orléans, dont il

(') C'est-à-dire, je surmonte les difficultés par ma vertu. (S.)

3g6 M. LE MARESCHAL DE SA1KT A2fURÉ.

mourut, et gageoit sa Vie qu'il le gueriroit Jamais ce bon prince religieux et vertueux ne voulut qu'il y tiiist la main, disant qu'il aymoit mieux mourir que dé j'ayder pour la guerisoh d'un fiel art diabolique, et offanser en cela Dieu; . *

Pour faire fin, ce grand mareschal meritok bien la faveur qu'il avoit de son roy $ car s'il l'employoit pour soy, il ne l'espargnoit nullement pour les honnestes gens et de valeur. Âussy l'ay je veu suivre ordinairement mieux que prince et seigneur de la Court, et des plus honnestes, comme de M. le comte de Saux, qui «stoitson lieutenant de gensdarmes, huguenot depuis, et mort à la bataille de Sainct-Denys en très brave seigneur, de Montsalles, deLaChastre, d'Âvaret, dé Lenoncourt, du jeune Pârdaillan, de Boygeaumont, Buffec dit Sainct B risse, Despruneaux, dé Jurignat, de Dussat, du segor Camille, de Fere, du jeune Villeclair, de Bourg, du capitaine Rouveray, bref (d'une infinité d'autres dont je ne me souviens pas : possible aussy m'en souvieridrois je si j'y vôulois un peu penser; mais je veux faire fin sans passer plus outré sur le subject de ce seigneur, bien que j'aye beau m'arrester pour dire qu après sa mort M. de Vieilleville eut sa place de mareschal de France.

Page 1