‹ Œuvres complétes du seigneur de Brantôme, accompagnées de remarques historiques et critiquesChapitre 64 sur 66 · M. DE TA VANNES · texte numérisé non relu

M. DE TA VANNES

M. de Tavannes donc, comme chef du cotoseii, gouvernoit toutte l'armée , -et rien ne se ftusoit sans son -dévia et qu'on ne luy ett confenfôt toujours, fust ce de la moindre chose tjui ftrst > bien qu'il fust fort sourd; mais certainement il avbit une très bonne cervelle. Le feu comte de Brisée, qui estoit bicarré, et haut à la main , et opiniastre eu ses conceptions et opinions, ne «'accordoit jamais guieres bien avecques luy, ny luy non plus avec ledict éomte , auquel il repugnoit du tout en tout : sy bleu qu'un jour fouys ledit comte dire à quelques uns de ses àmys que nous luy estions , «et prôfferer en desdain, ainsy que de nature il estoit fort desdaigneux quand il vouloit, ces parolles : et Hé ! «ventre Dieu! faut il que cet homme > pour n'avoir « jamais demeuré que la pluépart du temps en son « gouvernement depuis qu'il l!eust, que pour une seule « petite légère charge qu'il fit àRanty,et y avoir recéu * l'Ordre, il soit pour cela estimé sy grand capitaine , »tc qu'il faille qu'il soit creu icy tout seul ^n un conseil «par dessus tant qu'ils sont et qui ont tant de (bis coin- « battu les ennemys plus que luy ? » Et sy le courte lenoit ces propos, ne faut doubter que M. de Tavannés fci'en dist autant de luy , et ne dist à Monsieur qu'il ne le falloit croire du tout ce qu'il disoit et opinoit , car c'egtoit uti petit presumptueux qui pensoit estré plu* grand capitaine que feu son père; que e estoit un petit mutin, un petit bizarre, un petit ambitieux ; qu.e s'il pouvoit renverser la France , le Roy , et luy et tout, pour s'agrandir, il le fairoit. Bref, ils s'en disoient prou l'un de l'autre; mais pourtant on ne sçauroit nyer que M. de TaVannes ne conduisit trefc bien les actions de Monsieur, son disciple, en tout son.

456 M* DS TÀYAMNES.

voyage, et ne luy fist gaigner ces deux batailles de Jarnac et Moncontour, sans force autres exploicts, et qu'il ne luy fist là acquérir grand gloire et honneur, que par toute la chrestienté, voyre ailleurs, on n'oyoit parler que de luy; et qu'il n'ait esté craint, honnoré, aymé, respecté, recherché et bien fort admiré. Ceux qui ont veu touttes ces guerres le sçavent dire aussy bien comme moy, et de mesmes louer fort M. de Tavannes, et le tenions lors, comme je sçay, de bon lieu, qu'après la bataille de Montcontour, bien qu'elle fust fort sanglante du costé des Huguenotz, il vit et recongneut, par leur beau combat et leur bçlle retraicte, qu'il estoit très mal aysé de les defiaire par les armes, et qu'il y falloit venir par la voye de renard; et pour ce conseilla aussitost à Monsieur de faire la paix , en manda de mesmes au Roy et à la Beyne; au demeurant, que Monsieur avoit acquis sy grande gloire jusques alors, qu'il ne falloit plus tenter la fortune douteuse de la guerre, et qu'il ne falloit qu'une heure. malheureuse qu'elle ne tournast sa robe et ne luy fist un mauvais tour, ainsy qu'il en avoit veu de belles expériences advenues à de grands. capitaines; et par ce, qu'il se contentast d'une sy belle réputation , et qu'il ne l'hazardast plus, et qu'il donnast un peu de relasche à la fortune , et loisir de se remettre et de reprendre halayne, estant de naturel variable, qu'elle ne peut avoir ny tenir sy grand halaine en un mesme estre.

Voylà pourquoy la paix se fit, et au bout de quelque temps la feste de Sainct - Barthélémy s'inventa, de laquelle M. de Tavannes, avec le comte de Raiz, fut le principal autheur. .

J'ay ouy dire que, pour le bien faire chaumer, la

M. DÇ TAVAJfJNES. 4^7

falut communicquer avec le prqvost des marçhans et principaux de Paris, qu'il falut. envoyer quérir le soir avant, lesquels firent de grandes difficultez et y apportarent de la conscience; mais M. de Tavannes, devant le Boy, les rabroua sy fort, les injuria et menaça, que s'ils ne s'y employoientleRoy lesfairoit tous pandre,et le dict au Boy de les en men^sser. Les pauvres diables ne pouvant faire autre chose respondirent alors : « Hé ! «le prenez vous là, Sire, et vous, monsieur; nous « vous jurons que vous en oyrez nouvelles, car nous « y mènerons sy bien les mains à to^set à travers, qu'il « en sera mémoire à jamais de la feste de la Sainct « Barthélémy très bien chaumée. » A quoy ils ne faillirent, je vous asseure; mais ils ne vouloient du commencement. Voylà comment une resolution prise par force a plus de viollance qu'une autre, et comme il ne faict pas bon d'acharner un peuple, car il y est aspre après plus qu'on ne veut.

M. de Tavannes, comme on dict, ce jour il se monstra fort cruel, et se promenant tout le jour par la ville, et voyant tant de sang respandu , il disoit et s'escry oit au peuple: «Saignez, saignez; les médecins disent « que la saignée est aussy bonne en tout ce mois d'aoust « comme en may. » Et de tous ces pauvres gens n'en sauva jamais un, que le seigneur de La Neufville, honneste et vaillant gentilhomme, que j'avois veu d'autres fois suivre M. Dandelot, du depuis au service de Monsieur, qui le servoit bien et de la plume et de l'espée, car il avoit le tout bon. Ce gentil homme donc estant entre les mains de ce peuple enragé, ayant receu cinq ou six coups d'espée dans le corps et dans la teste, ainsy qu'on le voulait achever, vint à passer M. de

4&$ M. DE TAVAtfNE*.

Tavannes, auquel il accourut aussi tost, et «éprit à ses jambes, disant : « Ah ! monsieur, ayez piti^ «te moy ! * et comme grand capitaine que tous estes en tout, « aoyefc moy aussy miséricordieux. 3» M. de Tavannes, fust ou qu'il eust compassion , ou que ce ne fust esté son honneur de iuy tuer ainsy ce pauvre gentil homme entre ses jambes , le sauva et le fit panser.

Ampres cette feste passée, qui dora plus que de l'octave, le Roy estant un jour à table, M. de Tavannes l'y vînt trouver et luy dict : * Monsieur le mareschal , « nous ne sodimes.pas encor au bout de tous les Hu- ' « guenote, bien que nous en ayons fort esclarcy la race; « il faut aller à La Rochelle et en Guyenne. — Sire , « dict il, ne vous en mettez point en peine, je les vous » acheveray bien tôst avec l'armée que tous avez proie posé de me donner ; j'en conçois il y a long temps « la gent et le pays pour l'avoir rodé l'espace de six ans, « quand j'estois en garnison parmy touttes ces villes, « guydon de M* le grand escuyer Galliot, outre a que de. frais je Tay encor recongneu en tous ces « voyages que Monsieur, vostre frère, y a faict. Pour a quand à La Rochelle, il y a long temps que je ne l'ay « veue; mais je l'ay prise, selon que j'en puis corn* « prendre, en un mois. De là, en passant le pay6, je « nettayeray de tant de Huguenots que j'y trouveray , « jusquesà Montanhan, qu'on m'a dict qu'il est bon et « fort, lequel n'estoit pas tel de mon temps : toutesfois « f en congnois l'assiette et pense l'emporter comme La « Rochelle. Et de là je tireray vers Nismes* où j'en a feray autant, et à jSommieure, et leur feray à tous « songer à leurs consciences , et de s'y rendre par r bonne guerre et mercy , ou de mourir tous. Pour

Page 1