‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 9 sur 92 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

Tristes progrès du chrétien qui s'éloigne de la religion.

La misère de l'homme est vraiment étonnante et souverainement déplorable : il voit le bien, il

l'estime, il eu fait l'éloge, et il le fuit comme un ennemi déclaré. D'un autre côté, il voit le mal, il en connaît la difformité, il sait qu'il ne produit que trouble et qu'inquiétude ; et c'est à lui qu'il s'attache, c'est à son empire qu'il se soumet. C'était ce qui faisait gémir saint Paul, quand il disait qu'il sentait deux hommes en lui : l'un qui l'empêchait [le faire le bien qu'il aimait, l'autre qui lui faisait faire le mal qu'il détestait : pensée profonde, puisée au plus intime du cœur humain, et très-bien rendue par un de nos poètes :

Je ne fais pas le bien que :'aime, Et -'e fais le mal que je hais.

(Racine.)

Que de chrétiens ratifient mot pour mot ce que aous avons dit de la beauté de la religion ! Que le chrétiens avouent qu'elle seule est capable de satisfaire pleinement le cœur de l'homme, et déclarent que jamais ils n'ont goûté de bonheur pareil à celui qu'ils puisèrent, dans leurs belles années, iux sources pures de cette religion sainte ! En les entendant proclamer si haut de tels sentiments, crui ne croirait que leur conduite est d'accord avec leurs paroles? Malheureusement, pour un trèsgrand nombre, il n'en rien. Admirateurs de la vertu, leur cœur est ouvert à tous les vices ; prôneurs quelquefois enthousiastes de la religion chrétienne et de sa sublime morale, leurs œuvres donnent à chaque instant le démenti le plus formel à leurs pompeux éloges.

Ce triste spectacle, si souvent offert au ciel et à la terre, a quelque chose d'affligeant pour celui qui se sent au fond de Tàme dévoré d'un saint zèle, i. 4.

Que voyons-nous, en effet, surtout parmi les hommes, que voyons-nous au point de vue religieux? Hélas ! il faut bien en convenir, la foi pratique est rare ; les mœurs se corrompent ; l'indifférence, le libertinage et l'incrédulité se partagent les chrétiens ; et comment ne pas pleurer de brûlantes larmes sur cette défection presque générale?

Quand on jette un coup d'oeil sur ces vieillards infortunés dont la religion consacra les premières années, et qui, sur le bord de la tombe où le plus léger souffle va les précipiter, dédaignent encore de s'occuper de la grande affaire de leur éternité ; comment ne pas soupirer et gémir sur cet aveuglement et sur ses terribles conséquences ?

Quand on voit tant d'hommes graves, arrivés à la maturité de l'âge, jouissant de la plénitude de leur raison, et refoulant cette raison qui les sauverait par ses conseils, pour n'écouter que la passion qui les trompe sans cesse par ses séduisantes promesses ; comment ne pas se sentir brisé à la vue d'un égarement si funeste et si universel?

Mais ce qui met le comble à la désolation, c'est de voir cette intéressante jeunesse, qui, seule, pourrait réparer les maux que l'on déplore, consommer au contraire la ruine générale des mœurs et de la foi.

Grand Dieu ! qui nous donnera de voir revenir à votre sainte religion tant de frères égarés pour lesquels elle tient en réserve des joies si pures et des consolations si abondantes ?

Essayons ce travail de régénération, et, après avoir vu les beautés de la religion, le bonheur qu'elle procure à celui qui l'embrasse, les peines

qu'endure celui qui la repousse, voyons les tristes progrès que fait dans le mal le chrétien qui cesse d'être fidèle. Suivons-le pas à pas dans la route qu'il parcourt, depuis le moment où il quitte les sources du bonheur, jusqu'à ce jour néfaste où il se précipite dans le profond abîme de toutes les misères. Voyons les degrés qu'il franchit : nous disons les degrés, car on n'arrive pas à l'endurcissement tout d'un coup et d'un seul bond ; en ce point comme en tout autre, on fait pour ainsi une espèce d'apprentissage. Les lumières delà vertu ne s'éteignent pas subitement dans l'àme ; on les éteint l'une après l'autre, comme si l'on voulait affaiblir progressivement la clarté du plein jour, pour habituer l'œil aux épaisses ténèbres où l'on a résolu de se plonger.

1. — Première station. — Point de départ. — Peinture du jeune â^e.

Personne n'est insensible aux souvenirs de l'enfance. Il y a, dans cette première période de la vie, je ne sais quel charme qui séduit et qui berce l'âme avec une douceur infinie. Tout ce qu'on se rappelle de cet heureux âge fait une impression qui ne peut s'exprimer ; le cœur la sent, mais il défend à la plume de la reproduire ; et en effet, tout ce qu'elle dit quand elle en veut parler, annonce qu'elle respecte la défense qui lui est faite, Essayons pourtant d'en dire quelque chose : ne fissions-nous qu'en évoquer le souvenir, ce serait déjà la source d'un plaisir bien pur; car, tous, nous pouvons dire avec le poëte latin, qu'il est doux de se rappeler les joies du passé :

.et merainisse juvabit.

Le temps de la vie où les passions se font le moins sentir est incontestablement celui de l'enfance. Ignorant leurs ravages, ne connaissant pas encore leur domination tyrannique. l'enfant vit heureux et tranquille. Il aime le plaisir (qui ne Y aime pas en ce monde? , mais le plaisir qu'il aime n'est pas celui qu'accompagnent le trouble et le remords : non, les criminelles jouissances du pécheur sont indignes de l'innocence au sein de laquelle il passe ses premiers jours. Les jouets les plus frivoles et les plus variés, les plus simples et les plus bruyants, voilà les délassements qu'il aime et les plaisirs qu'il poursuit. Les bras de sa mère, voilà le berceau d'amour où il repose sans ombre de soucis ou d'amères inquiétudes. C'est là qu'il se fait un échange perpétuel des plus tendres baisers, entre l'heureux enfant et la mère bien plus heureuse encore.

S'il a, ce cher enfant, le bonheur d'appartenir à des parents chrétiens qui l'élèvent dans la crainte de Lieu, il s'attache avec force à ce bon Père céleste ; il l'aime, il l'adore. Jésus et Marie sont les premiers mots que ses lèvres profèrent. Joignant déjà ses petites mains faibles et innocentes, il donne à Dieu son cœur avant même de savoir ce que c'est qu'un cœur. Sans doute, sa ferveur n'égale pas sa dissipation : sans doute, il nepas se pas un temps considérable à méditer sur des vérités qu'on ne lui a pas encore expliquées, parce qu'il est incapable de les bien saisir. La vertu, chez lui, n'est pour

ainsi dire autre chose que l'absence du vice ; sa principale prière, c'est son innocence.

Du reste, tous les jours son amour pour son Dieu s'accroît et se développe. Déjà ses parents lui ont fait du péché une peinture odieuse ; déjà, quand il a voulu s'écarter du devoir, ils lui ont fait lever les yeux vers le ciel en lui disant qu'il allait offenser le bon Dieu!... et aussitôt il est rentré dans l'ordre. Heureux âge, où le nom seul de Dieu suffit pour ramener au bien celui qui s'en écarte ! Heureux âge, où l'on commence à goûter les charmes de la vertu sans le mélange d'aucun vice, et où l'on trouve dans la simplicité d'un cœur pur un bonheur sans nuage !

Cependant l'heureux enfant touche à sa septième année, et pour s'habituer de bonne heure au précepte de la confession, il choisit, ou plutôt on lui choisit un sage et zélé directeur. Ne sachant pas encore ce que c'est que l'orgueil, il va sans peine, bien plus, il court avec plaisir déclarer des fautes dont il n'a pas un grand regret, parce qu'il les a commises presque sans malice.

Pour suppléer aux notions que ses parents lui ont données de la religion, ils l'envoient apprendre aux instructions de son pasteur ce qu'ils n'ont pu ou ce qu'ils n'ont pas voulu lui apprendre euxmêmes. Un catéchisme est entre ses mains : livre admirable, qui, dans sa brièveté, renferme plus de vérités, et des vérités mille fois plus solides et plus importantes que tous les ouvrages de nos philosophes incrédules, dans lesquels ils semblent prendre à tache d'outrager la vérité et d'encenser le mensonge ! Un eathéchisme, disons-nous, est entre

les mains de ce jeune enfant ; il l'ouvre et le referme aussitôt ; il le saisit avec avidité, et le rejette dès qu'il l'a ouvert ; cependant il l'apprend ( que n'apprend-on pas à cet âge?), et le petit orgueil qui l'engage à le réciter mieux que les autres est un des principaux péchés que sa conscience lui reproche.

Enfin il atteint sa dixième année, et chaque jour on lui parle de la grande action de sa vie. Il s'agit de l'unir à son Dieu ; il s'agit d'introduire pour la première fois dans le cœur de cet enfant ce Sauveur tout aimable, jadis enfant lui-même, et qui témoigna toujours pour l'enfance une prédilection spéciale, comme il le fit voir un jour par ces tendres paroles : Laissez venir à moi ces petits enfants ; c'est à eux qu'il faut ressembler pour mériter mon Royaume. Un lui parle donc de la communion, et l'on s'efforce de lui en faire connaître l'étonnante sublimité. La foi infuse au saint baptême dans son àme, se trouvant chez lui comme naturellement plantée, on n'a point à combattre de doutes réfléchis, beaucoup moins une incrédulité prononcée. Le respect humain ne le trouvant pas digne de ses attaques, il n'est point arrêté par ces considérations frivoles qui en arrêtent tant d'autres. Le moment solennel approche : pendant les quelques jours qui le précèdent, les grandes vérités de la foi lui sont successivement proposées dans une pieuse retraite ; ses yeux versent des larmes comme s'il avait à expier de grands crimes ; son cœur pousse des sanglots, comme si c'était celui d'un vieux pécheur qui revient à son Dieu. Dans ces dispositions, ouvrage de la grâce, il reçoit du prêtre

— Tl -

F absolution dos fautes que la légèreté plutôt que la malice lui a fait commettre ; il se retire, et dans les effusions d'un cœur touché de repentir et d'amour, il entonne ces paroles qui expriment si bien les désirs de son âme :

Mon doux Jésus ne parait pas encore ; Trop longue nuit, dureras-tu toujours ?

Ce n'est pas tout : les désobéissances qu'il a commises, les impatiences qu'il a causées à ses tendres parents, lui font un devoir d'en solliciter le pardon; et cette grâce que des larmes demandent, ah ! nous le savons bien, ce sont d'autres larmes qui l'accordent. « 0 mon père, dit ce pauvre enfant, » sa petite main devant les yeux, je vous demande » pardon... — 0 mon enfant, répond le père, » avec un attendrissement qu'il ne peut déguiser, » je te l'accorde avec joie ; sois un bon chrétien ; » sois heureux, mon enfant (plus heureux que ton » père, pourrait-il souvent ajouter! ; fais une com- » inunion qui t'affermisse pour toujours dans le » bien, et prouve par ta conduite l'efficacité de la » grâce que tu vas recevoir. »

Philosophie de l'incrédule , donne-nous donc quelque chose qui vaille cette scène touchante !

Inondé de ses larmes, le pieux enfant se retire et va prendre le repos que la nature exige. Dors, heureux enfant, dors en paix ; jamais l'ange de Dieu qui te garde ne te couvrit si amoureusement de ses ailes.

A son réveil, il n'a qu'une pensée ; en elle toutes

les autres s'absorbent ; il n'est occupé que de la

rande action qu'il va faire ; ii se lève tout joyeux,

il se revêt des plus beaux habits qu'il ait eus de sa vie, il se rend au temple, sa mère raccomqagne avec un cœur noyé dans d'ineffables larmes ; la cérémonie commence ; des prières ferventes purifient de plus en plus sa belle âme : des cantiques d'amour embrasent de plus en plus son jeune cœur; c'en est fait, sa bouche s'est ouverte, la Victime trois fois sainte y a reposé, et ne pouvant contenir les feux qui le consument, il entonne avec enthousiasme ces paroles brûlantes :

.T'ai mon âme Toute de flamme, J'ai mon Sauveur Au milieu de mon cœuv.

Vuilà L'enfant et les plaisirs qu'il goûte ; voilà les divines joies qu'il savoure sur le seuil de la vie. Cela est-il vrai? Oui, mille et mille fois oui ; et malgré la corruption du siècle, presque tous nos incrédules actuels ont commencé par être bons chrétiens. Hélas I pourqnoi ne le sont-ils plus ? Quand un accès frénétique les saisit, ils se déchaînent contre la religion ; ils la méprisent, ils la combattent, ils la déchirent : ingrats ! Ils oublient qu'elle fit les délices de leurs premières années ; ils oublient que les seuls jours où leur vie fut sans nuages, furent ceux où la religion les dissipa par ses charmes. Car. ne nous y trompons pas, pourquoi tous les jours voyons-nous tant d'hommes regretter les plaisirs de leurs premières années ? Pourquoi, dans leur bouche, ce langage si commun: Décidément, l'enfance est la plus heureuse saison de la vie ! Ah ! n'en doutons point, c'est qu'en ces

beaux jours leur conscience était pure ; c'est que leurs plaisirs d'alors n'étaient pas troublés par les remords qui empoisonnent leurs plaisirs d'aujourd'hui.

Qui ne connaît ce mot de Napoléon ? Interrogé par un de ses généraux quel était le jour le plus heureux de sa vie, il répondit sans balancer un instant : « C'est le jour de ma première communion. » Et comme cette réponse fit sourire quelques-uns des généraux qui se l'étaient attirée, Napoléon, choqué de ce sourire, se tournant vers Drouot, qui était un excellent chrétien, lui dit avec un accent prononcé de foi et de dignité : «Drouot! ces hommeslà ne nous comprennent point... »

Un fervent missionnaire nous raconta, il y a quelques années, qu'il avait depuis peu rencontré un homme du monde, pécheur endurci qu'il avait connu très-pieux dans son jeune âge. Inspiré par le zèle, il l'aborde et ne tarde pas à le presser vivement de se donner à Dieu ; un froid silence accueille ses premières paroles ; il ne semble pas s'en apercevoir et poursuit ses instances. Les joies de la vertu, la laideur du vice, les terreurs de la conscience, le danger d'une mort subite, tout est mis en œuvre par le saint prêtre : toujours mime silence delà part du pécheur. Enfin le missionnaire, se souvenant de la ferveur dont il l'avait vu rempli le jour de sa première communion, lui rappelle le bonheur que proclamaient ses larmes pendant cette touchante cérémonie. À ce souvenir, le pécheur s'émeut, et ne pouvant comprimer son émotion, il saisit convulsivement le bras du missionnaire et lui dit avec une énergie qui ne peut s'exprimer : I. 5

« Oui, c'est vrai, c'est très-vrai; la vérité m'arrache

» l'aveu que je vais faire : Depuis que je suis au » monde, je n'ai été heureux qu'un seul jour ; et » ce jour fut celui de ma première communion. » Puis il ajouta ces affreuses paroles qu'il nous coûte de rapporter : « Je ne dirai pas de ma seconde com- » munion ce que je viens de dire de la première, » car cette seconde fois, je fis un sacrilège, et y> depuis ce jour je n'ai plus communié ; mais » aussi depuis ce jour j'ai cessé d'être heureux. » Qu'il est beau de voir s'échapper de la fange du vice un si bel hommage à la vertu !

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