‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 14 sur 92 · Bienfait de notre création personnelle · texte numérisé non relu

Bienfait de notre création personnelle

Une chaîne de bienfaits , qui se succèdent tous les jours sans un moment d'interruption, rattache l'homme à Dieu. Cette chaîne, l'homme ingrat, pendant qu'il vit, peut bien s'aveugler au point de la méconnaître ; mais il ne peut aller jusqu'à la détruire. En effet, indépendamment des dons innombrables que nous recevons de Dieu pendant la durée de notre existence, le fait seul de cette existence est un immense bienfait et le principe de tous les autres. On peut donc dire avec certitude que le premier anneau de cette chaîne de grâces et de faveurs qui nous enlace à Dieu, se forma dans le sein de nos mères quand notre cœur y battit pour la première fois ; et l'on peut ajouter avec la même certitude, que le dernier souffle de vie qui effleurera nos lèvres mourantes, sera ici-bas le dernier anneau de cette chaîne divine.

Méditons quelques instants sur cet inappréciable don.

Et d'abord, c'est bien de Dieu que je le tiens, et que je le tiens tout entier. Les autres bienfaits dont il me comble, je puis me les attribuer en tout ou en partie , par suite d'un aveuglement qui n'est que trop ordinaire ; je puis, par exemple, faire hommage à la sagacité de mon esprit, à la rectitude de mon jugement, à la sagesse de ma conduite, à l'énergie de ma volonté, de tel ou tel succès que j'ai

obtenu en quelque circonstance importante ; mais ici rien de tout cela n'est possible. Dieu ne m'a point appelé aux délibérations de son conseil pour savoir s'il devait me créer, quand il devait me créer , pour quelle fin il devait me créer, etc. Non, Dieu seul, évidemment, a décidé la chose. Le bienfait lui appartient tout entier : la reconnaissance que ce bienfait provoque doit donc lui retourner sans partage.

Mais descendons dans les profondeurs de ce bienfait pour en apprécier mieux l'importance.

11 y a cent ans, qu étais-je? où étais-je? qui pensait à moi? qui s'avisait de croire que ma présence en ce monde était nécessaire , et que mon absence y faisait une lacune qui devait forcément être remplie ?

Reprenons : Il y a cent ans. qu'étais-je? Rien, absolument rien : néant, et quoi encore? Néant. Je n'étais donc ni un moucheron, ni un brin d'herbe, ni un grain de sable, ni un atome quelconque. Tout cela était quelque chose ; et moi, je n'étais rien. Le ver de terre qui se traînait dans sa bave au sein de l'ordure, le ver de terre était plus que moi ; il avait l'honneur d'avoir été façonné par la main de Dieu; il était quelque chose, et je n'étais rien. 0 Dieu ! que ce vaste néant qui m'enveloppe et que je médite en ce moment, fait bien ressortir votre souveraine puissance et ma souveraine faiblesse !

Il y a cent ans, où étais-je? Nulle part, puisque je n'étais rien. Quelle place le néant peut-il occuper ? Évidemment, il cesserait d'être néant, il deviendrait quelque chose, s'il pouvait occuper un lieu quelconque. Cette proposition, pourtant si

usitée : Nous étions dans le néant, est une expression impropre ; les quatre premiers mots tiennent la vérité suspendue ; ils la blessent même, et il est grand temps que le cinquième arrive pour leur donner le démenti qu'ils méritent. Pourquoi commencer par affirmer notre existence par les deux premiers mots ? Pourquoi nous assigner un lieu par les deux suivants, puisque le dernier vient détruire, et cette affirmation d'existence, et cette assignation de lieu? Ce n'est point par voie d'affirmation, mais par voie de négation qu'il faut procéder. Donc, où étais-je il y a cent ans? Nulle part, puisque je n'étais rien : voilà toute la réponse que mérite cette question.

Qui pensait à moi, il y a cent ans? Personne, pas même ceux que j'appelle aujourd'hui mes aïeux. Les hommes de ' cette époque pensaient hien, comme nous le faisons nous-mêmes, qu'il y aurait des hommes après eux ; mais qui pensait à moi, à mon être propre, distinct, personnel, à moi tel que je suis en ce moment? Personne. Non, je n'étais l'objet d'aucune pensée humaine. On pensait un pende temps en temps, et chaque jour de moins en moins, à ceux que l'on avait connus sur la terre et qui n'y étaient plus; mais peusait-on à moi qui devais, cent ans plus tard, paraître sur la terre pour y jouer mon rôle? Hélas ! les choses se passaient alors comme elles se passent aujourd'hui : on pensait un peu à ceux qui avaient été ; on ne pensait pas le moins du monde à ceux qui devaient être.

A plus forte raison ne s'avisait-on pas en ce temps-là d'imaginer que j'étais nécessaire, ou que,

cent ans en deçà, à tel jour et à telle heure, nia présence ici-bas serait indispensable. Remontons par la pensée le fleuve du temps ; rebroussons chemin de deux ou trois siècles, et plaçons-nous mentalement sur un petit point du globe pour voir ce qui s'y passait à cette époque. Parce que je n'étais pas là, manquait-il au soleil un de ses rayons ? à la terre une de ses fleurs ? au firmament un de ses astres ? faisais-je un vide dans la création ? soupirait-on après ma venue pour le combler? y avait-il une place inoccupée au banquet de la vie ? parce que je n'arrivais point, s'impatientaiton contre moi comme on s'impatiente contre un convive qui se fait attendre ? et si je mourais aujourd'hui, en vérité la machine du monde seraitelle demain entravée dans ses rouages? Un sourire de pitié, voilà la réponse qui se fait, à ces questions.

Grand Bossuet, dites-le-nous encore, dites-lenous toujours pour abaisser notre orgueil : Oh! que nous ne sommes rien!

Et pourtant, si du coté des hommes je ne recevais rien ; s'ils n'avaient pour moi que la froide indifférence qu'inspire le néant; si, comme je l'ai dit plus haut, je n'étais L'objet d'aucune pensée humaine, n'y avait-il point une pensée plus grande, plus haute, et mille fois plus étendue que celle de l'homme, qui embrassait dans sa vaste compréhension mon être futur, mon corps et mon âme? Avant qu'il fût question de mondes et d'univers ; dans le profond et éternel silence qui précéda toute création ; lorsque Dieu, se suffisant parfaitement à lui-même, goûtait au centre de ses perfections des

délires infinies, n'y avait-il point, au foyer de son amour, une pensée fixe dont j'étais l'objet, une pensée que le divin Auteur de mon être a traduite plus tard dans nos saints Livres pour m'enflammes d'amour, et me faire fondre de reconnaissance? In caritats perpétua dilexi te, ideo attraxi te miseraiis. <( Je t'ai aimé d'un amour éternel ; voilà » pourquoi, par un effort de compassion, voulant » t'unir à moi, je t'ai donné l'existence. »

En effet, dans les desseins de Lieu, je suis destiné à lui être éternellement uni pour partager son bonheur et sa gloire. Oui, malgré mes innombrables misères, et du corps et de Famé, je suis appelé à jouir du bonheur m mie de Dieu ; et ce bonheur est si grand, si délicieux, si supérieur à tout ce qu'on peut se figurer ici-bas quand on veut se représenter une félicité parfaite, que rien ne saurait en donner une idée exacte ; et ce bonheur sans mélange, sans nuage, sans dégoût, sans ombre d'altération quelconque, sera éternel comme Dieu même. Voilà ce crue la foi catholique nous révèle ; voilà l'avenir qu'elle déroule à nos regards ; voilà les joies divines auxquelles elle nous convie ; voilà ce (pii épuisera" nos admirations et les élans de notre reconnaissance pendant les siècles éternels.

Mais cette reconnaissance ne doit-elle commencer que lorsque nous jouirons de la plénitude du bienfait? Ne voyons-nous pas dès mainlenant la source primitive de ce futur bienfait ? Eut-il jamais été notre partage, si Lieu nous eut refusé le premier de tous les bienfaits, celui de la création? IS'est-O pas évidemment le principe de tous les i. S

autres? Et ne serions-nous pas souverainement ingrats, si nous n'offrions pas à chaque instant le tribut de la reconnaissance au Dieu de bonté qui nous a tirés du néant, pour nous associer éternellement à sa béatitude ?

III, — Nouvelles considérations qui rehaussent le bienfait de no'T3 création.

Ces réflexions si solides, et que nous croyons d'une foi si ferme, doivent sans doute nous faire apprécier l'importance du bienfait de notre création. Cependant voici encore quelques considérations qui achèveront de mettre dans tout son jour cette haute importance, et qui devront attacher plus que jamais nos cœurs à Dieu par le double lien de la reconnaissance et de l'amour.

Abstraction faite du bonheur éternel qui sera, si nous le voulons, le résultat infaillible du fait de notre création, et à ne considérer que les avantages qu'il nous procure dès ce monde, combien ne devons-nous pas être reconnaissants de ce bienfait puisqu'il n'en est aucun que nous lui comparions sous le rapport de l'importance?

Qui pourrait dire combien l'existence nous est chère ? Qui pourrait dire l'amour que nous avons pour nous-mêmes, pour notre personnalité ? Quels soins inquiets, empressés, incessants ne prenonsnous pas pour conserver ce petit fil de vie dont nous redoutons à chaque instant la rupture ! Des remèdes amers, et quelquefois détestables ; un régime austère qui nous impose des privations et des sacrifices de toutes sortes ; des opérations épouvantables dont la simple pensée fait frémir?

et que l'amour de la vie peut seul déterminer à subir ; des infirmités longues, douloureuses, souvent incurables, et desquelles on dit, quand on ne les a pas, qu'il vaudrait mieux mourir que d'en être atteint ; et tout cela, supporté par qui ? Par de pauvres petits enfants faibles et délicats ; par des hommes plus robustes il est vrai, mais qui ne savent ce que c'est que souffrir, et que la plus légère privation met en colère ; par des vieillards épuisés, qui ont déjà un pied dans la tombe, et l'autre levé pour y entrer ; par de jeunes femmes qui ont toujours vécu au sein du luxe et de la mollesse, et qui, à la seule idée d'une opératiou chirurgicale, éprouvent subitement des crispations de nerfs et des spasmes convulsifs. Quel amour effréné de l'existence ! Vivre ! vivre ! s'attacher, se cramponner à la vie à tout prix ! voilà le besoin, l'impérieux besoin de la frêle humanité, sur cette triste terre qu'elle arrose de tant de larmes, pendant le peu de temps qu'elle met à la traverser. Allez trouver un de ces puissants du siècle devant lequel tout s'incline ; dirigez-vous le long de ses avenues vers le château qu'il habite ; fendez la foule de domestiques et de parents éplorés, qui vont et qui viennent de tous côtés pour secourir le maître du lieu que la mort va frapper. Le voyezvous ? sa bouche est noire et béante ; ses yeux sont éteints dans leur orbite ; ses joues sont creuses et livides ; son corps est autant un cadavre qu'un corps vivant. Le voyez-vous? ses domaines sont immenses, ses coffres regorgent, la somptuosité la plus luxueuse l'environnne ; et il pleure, et il sanglote, et il lutte contre le désespoir dont il a

déjà /prouvé quelques accès. Qua-t-il doue ! lîolas ! ce qu'il a? Il a ce que nous aurons bientôt nousmêmes : on vient de lui dire ce que dit autrefois le prophète au roi Ézéchias : Mettez ordre à vos affaires ; préparez-vous, cor vous allez mourir. Qh ! s'il était donné à ce mendiant en haillons, qui se tient à la porte de son château depuis une heure, de lui rendre à l'instant une santé vigoureuse au prix de la moitié de ses biens, de ses trésors, et de tous les autres avantages temporels qu'il possède ; quelle exclamation de joyeuse surprise ! quelle prompte acceptation d'une proposition si séduisante et inattendue !

Jugeons, à ce trait, quelle reconnaissance et quel amour nous devons à Lieu, puisque c'est de lui seul que nous recevons chaque jour une nouvelle portion de cette existence, à laquelle nous attachons une incomparahle valeur.

Mais pour apprécier le bienfait de la création, et supputer les degrés de notre reconnaissance, nous ne devons pas seulement considérer ce bienfait en nous-mêmes. Etendons nos vues, et pensons que ce n'est pas seulement en nous créant que Dieu s'est montré bon à notre égard, mais que c'est aussi en créant tout ce qui nous est nécessaire, utile et agréable. Autour de nous comme en nousmêmes, qu'y a-t-il qui ne soit le produit de son infinie bonté? Le soleil qui nous éclaire, l'air pur que nous respirons, le feu qui nous échauffe et cuit nos aliments, le pain qui nous nourrit, l'eau qui nous désaltère et nous rend mille autres services ; la terre si étonnante par l'abondance inépuisable de ses productions ; et cette multitude

— toi —

d'animaux domestiques si visiblement créés pour notre usage, qui nous donnent tous les jours et à profusion, l'un son lait, l'autre sa laine, celui-ci son pénible travail, celui-là sa substance même qu'il sacrifie pour entretenir la nôtre. Qui a fait tout cela, et tant d'autres choses dont rémunération serait infinie ? Ne faudrait-il pas avoir un triple bandeau sur les yeux pour ne pas voir la main divine qui nous prodigue à chaque instant ces innombrables faveurs ? Et ne faudrait-il pas avoir le cœur comprimé dans un cercle d'acier, pour ne pas éclater en reconnaissance et en amour à la vue d'une Providence qui, comme la mère la plus tendre, pourvoit incessamment à tous les besoins de sa nombreuse famille?

IV. — Nouvelles preuves de la bouté du Créateur envers sa créature.

Préparons notre cœur aux émotions suaves qu'il va goûter, si le souffle glacé de l'ingratitude ne l'a point refroidi.

Un jour, un homme de foi rencontra dans le monde un de ces infortunés auxquels malheureusement tant d'autres ressemblent, qui était endurci au regard de Dieu à tel point que, quand il fit effort pour le ramener à la pratique de la religion, et que, pour cela, il lui représenta la bonté infinie de Dieu qui l'avait créé pour le rendre éternellement heureux, qui l'attendait avec une patience extrême depuis tant d'années pour lui donner le temps de revenir à lui, et qui lui réservait, même dès ce monde, des joies si pures et si douces, s'il voulait rompre ses chaînes et se jeter dans ses bras ;

il ne recul, pour réponse à ioui: cela, que ces froides paroles : « Dieu ! Dieu ! vous avez beau me » parler de Dieu ; cela ne fait pas impression sur » moi ; je reconnais son existence, sans doute ; » mais éprouver de l'amour pour un être invisible, » incorporel, qui ne dit rien à mes sens, c'est me » demander ce qu'il ne m'est pas possible d'ac- » corder. »

Ces paroles, tout imprégnées d'une insouciance rebutante, déconcertèrent son ami au premier abord ; mais bientôt il reprit courage, et alors s'établit une dissertation dont il n'est pas sans intérêt de reproduire le fond.

— Vous croyez donc à l'existence de Dieu?

— Oui, assurément.

— Vous croyez sans doute aussi que Dieu est le créateur du ciel et de la terre, et de tous les êtres qu'ils renferment?

— Oui, je le crois fermement, et je ne connais rien de plus absurbe que de vouloir expliquer la création d'une autre manière.

— Youlez-vous me dire maintenant si vous aimez quelque chose en ce monde?

— Singulière question ! En vérité me prenezvous pour une statue de marbre ou pour un bloc de glace?

— Il n'importe ; répondez, je vous prie ; aimezvous quelque chose en ce monde ! et quels sont les principaux objets de vos affections?

— Eh bien ! j'aime tendrement mon bon vieux père , qui s'est épuisé pour moi toute sa vie , et qurme témoigne encore une affection qui semble redoublera mesure que ses années se multiplient.

J'aime tendrement aussi celte excellente mère qui me couvre de baisers et m'inonde de larmes, et qui, je le crois vraiment, donnerait de grand cœur sa vie pour sauver la mienne, si cela était nécessaire. J'aime comme un autre moi-même cette douce compagne à laquelle je me réjouis tous les jours d'avoir uni mon sort par une alliance indissoluble. J'aime, oh! j'aime à la folie ces charmants enfants en qui je me vois renaître , qui pleurent quand je les quitte, qui bondissent de joie quand je reviens, et qui m'enlacent si affectueusement et si étroitement, dans leurs petits bras....

— Cola suffit quant aux personnes ; mais, ditesmoi, n'êtes vous pas attaché aussi, quoique par des liens d'une autre nature, à des objets inanimés ?

— Sans doute ; j'aime beaucoup les propriétés que je possède, mes terres, mes maisons, mes rentes, et cette profession lucrative qui me permet d'augv menter encore de temps en temps mes possessions.

— N'aimez-vous pas-même, quoique vous soyez fort sur le matériel, certains avantages qui ne sont saisissables que par le sentiment ?

— C'est vrai ; j'aime l'honneur et la considération que ma position sociale me procure ; j'aime le plaisir que le monde m'invite à goûter dans ses cercles ; j'aime la santé dont je jouis ; j'aime les heureuses inclinations de gaieté, de générosité , d'attachement , de reconnaissance , qui forment comme le fond de mon caractère ; enfin, pour tout vous dire, je m'aime excessivement moi-même, Voilà mes affections , puisque vous tenez à les connaître. Eh bien! allez-vous encore méprendre pour un bloc de glace ?

— Non ; mais excusez ma verte franchise, je vais vous prendre, et je vous prends en effet, pour un ingrat de premier ordre.

— Comment cela, je vous prie ?

— Comment cela? En vérité, ne le voyez-vous pas ? Vous aimez la multitude d'objets dont vous venez de me faire la longue énumération, et vous n'aimez pas celui de qui vous les tenez tous, sans exception d'un seul ! Ce bon vieux père dont vous admirez le tendre dévoùment, qui vous l'a donné si affectueux et si dévoué, si ce n'est Dieu? Cette mère dont l'indicible amour se traduit en baisers et en larmes, qui vous l'a donnée, avec ses baisers et ses larmes, ou plutôt avec son cœur qui produit les uns et les autres, qui vous l'a donnée, si ce n'est Dieu? Cette douce et aimable compagne qui fait le charme de votre vie, et que vous aimez comme un autre vous-même, qui vous Fa donnée avec ces amabilités qui vous ravissent, si ce n'est Dieu? Ces petits enfants, que vous aimez, ditesvous, jusqu'à la folie, qui vous les a donnés avec cette candeur naïve et ce gracieux sourire qui vous enchante, qui vous les a donnés, si ce n'est Dieu? Ces propriétés, ces champs, ces maisons, et tous ces biens temporels dont vous jouissez et auxquels vous collez votre cœur, de qui les t>nez-vous, si ce n'est de Dieu? Qui a créé tout cela, si ce n'est Dieu? Honneurs, talents, plaisirs, santé, inclinations heureuses, qui vous a donné tout cela, si ce n'est Dieu? Ces bienfaits de toute espèce, et tant d'autres que nous pourrions y ajouter encore, de qui les tenez-vous, si ce n'est de l'infinie bonté du divin Créateur de toutes choses ? Et vous ne lui en

savez aucun gré ? et vous ne rainiez pas ! Ingrat ! vous aimez le ruisseau et vous n'aimez pas la source qui l'alimente ! Vous aimez le rayon, et vous n'aimez pas le foyer de lumière d'où il s'échappe ? Vous aimez l'étincelle, et vous n'aimez pas l'éternel brasier qui la produit ! Parlons sans figure : ce Dieu de bonté vous a donné tout ce que vous aimez ; vous aimez éperdument ce qu'il vous a donné ; et lui, vous ne l'aimez pas ! Que dis-je, vous ne l'aimez pas? vous l'offensez ! Que dis-je encore, vous l'offensez? vous ne semblez vivre que pour ajouter chaque jour offense à offense ; et quand il vous tend les bras pour vous serrer sur son cœur, et vous procurer l'ineffable joie qu'on goûte à son service, vous lui tournez le dos comme à un ennemi. Ne nous lassons pas de le dire, vous aimez la créature, et vous n'aimez pas le Créateur ! Vous aimez excessivement les bienfaits, et vous n'aimez pas le bienfaiteur ! Vous vous aimez passionnément vousmême, et vous n'aimez pas le Dieu qui vous a créé par amour, qui vous a donné tout ce que vous possédez par amour, et qui, en retour de ses innombrables faveurs, ne vous demande qu'un peu d'amour, c'est-à-dire un peu de ce qui s'échapperait à flots de votre cœur, si l'ingratitude ne l'avait pas desséché, si l'égoïsmene l'avait pas flétri. Pensez-y sérieusement, et très-certainement vous vous écrierez : C'est vrai ; je n'y avais pas réfléchi ; oui, je suis un ingrat, et c'est envers mon Dieu que je suis ingrat ! Cela fit impression sur ce pécheur, qu'on eut la consolation de voir plus tard augmenter le nombre des chrétiens fidèles, et remplacer au fond de son cœur l'ingratitude par l'amour.

Nous avons cru que ce trait pourrait donner quelques salutaires remords à tant d'hommes ingrats, qui reçoivent chaque jour de la libéralité de Dieu des bienfaits innombrables, sans penser jamais à lui en témoigner la moindre reconnaissance. Un écrivain religieux, choqué avec raison d'une telle ingratitude, ose comparer ceux qui s'en rendent coupables, à ces vils animaux qui, placés sous un chêne, se nourrissent abondamment des fruits qui en tombent, sans penser à lever une fois la tête, en signe de gratitude, vers l'arbre bienfaisant qui les leur prodigue. La comparaison est hardie, sans doute, mais manque-t-elle de justesse? et. si elle pèche en quelque chose, n'est-ce pas en ce que l'animal est ingrat sans que la raison puisse lui en faire un reproche, tandis que l'homme étouffe la voix de sa raison, les sentiments de son cœur, et les inspirations de sa foi, qui lui reprochent incessamment les actes d'ingratitude qu'il commet.

V.— Circonstances particulières de notre création, qui augmentent encore le prix de ce bienfait.

Il est certain, d'abord, que je n'avais aucun droit à l'existence. Quel droit le néant peut-il avoir? quel droit surtout peut-il avoir sur Dieu? C'est donc uniquement par une libre détermination de sa volonté souveraine, que Dieu m'a tiré du néant pour me faire ce que je suis. Cette vérité est de tout point incontestable ; aussi pouvons nous ajouter qu'elle est incontestée. Mais ce qui est également vrai, c'est que Dieu, qui pouvait ne pas me créer, pouvait très-bien créer à ma place une foule d'êtres qui ne verront jamais le jour. Pourquoi suis-je

l'objet de cette préférence ? Où sont mes droits à cette prédilection spéciale ? Mystère ! mystère d'amour dont le secret est au ciel !

Non-seulement je n'avais nul droit à cette préférence dont j'ai été l'objet, mais combien, parmi cette foule innombrable d'hommes possibles , auraient servi Dieu avec une fidélité parfaite ! combien l'auraient aimé de l'amour le plus tendre et le plus dévoué ! combien auraient conservé jusqu'à la mort leur innocence baptismale ! combien auraient tout sacrifié pour procurer sa gloire ! Et ils ne m'ont pas été préférés î et les siècles éternels s'écouleront sans que jamais le néant cesse d'être leur partage ! et c'est moi, moi pécheur, moi souillé de mille crimes, moi, sujet révolté dès mon enfance contre le divin auteur de mon être, c'est moi qui ai été préféré ! Où sont mes droits à cette prédilection spéciale ? Mystère, mystère d'amour dont le secret est au ciel î

Mais admettons , ce qui n'est pas , que mon existence était nécessaire ; que j'avais droit à cette existence, et que Dieu était obligé de me placer vivant sur un point du globe. Encore une fois, cela est absurde ; mais enfin admettons cette obligation ; au moins Dieu pouvait-il me faire naître en un lieu de son choix. Quel obstacle pouvais-je mettre à son inflexible volonté, "si elle eût arrêté qu'au lieu de naître an sein de la civilisation, je naîtrais au sein de la barbarie ? Tous les jours, dans les forets du Nouveau-Monde, dans des îles lointaines, non encore explorées par nos navigateurs, dans de vastes contrées où la lumière évangélique n'a pas encore pénétré, des milliers de pauvres

— lus —

enfants naissent de parents sauvages , destinés à être sauvages eux-mêmes. Hommes par nature, mais brutes par les habitudes et les instincts grossiers, ils ont une àme qu'ils ne savent pas avoir ; ils sont immortels sans se douter qu'ils le sont; ils sentent en eux-mêmes un besoin d'adoration qui les fait s'incliner devant le soleil, ou quelque autre créature plus à leur portée. Du reste, la vie de l'animal est leur vie ; ses passions sont leurs passions ; sa férocité même est, hélas ! trop souvent l'image de la leur. Quel état, grand Dieu ! quel état, et pourquoi cei état n'est-il pas le mien? Où étais-je, quand Dieu, balançant ma destinée et celle du petit sauvage qui naquit le même jour que moi, assignait à l'un la France, et à l'autre une ile sauvage pour berceau? D'où est venue la préférence dont j'ai été l'objet ? Où était mon droit à cc-tie prédilection spéciale? Toujours même réponse : Mystère ! mystère d'amour dont le secret est au ciel ! Faisons encore un pas dans la voie des suppositions. Admettons pour un instant, ce qui n'est pas, (|ue je dusse naître au sein de la civilisation ; que l'Europe, par exemple, qui en est le centre et le noyau, dût être ma patrie ; au moins ne pouvais-ie pas prétendre à l'inappréciable privilège de naître au sein du catholicisme plutôt qu'au sein de l'hérésie. Pourquoi suis-je né d'un père catholique, et non d'un père juif, musulman, protestant ou schismatiqûe grec? Pourquoi, au lieu de naître caiholique en France, cette vieille terre classsique de la foi, ne suis-je pas né, comme tant de milliers et de millions d'autres, protestant à Londres , musulman à Consiantinople. ou schismatique à Saint-Péters-

bourg ? À qui dois-je cet immense avantage d'être, connue ma foi me renseigne, l'enfant légitime de la véritable Eglise ? Quai-je fait pour mériter cette incomparable faveur? Où était mon droit à cette prédilection spéciale? Toujours même réponse : Mystère ! mystère d'amour dont le secret est an ciel !

Et dans cette France même où la divine bonté m'a fait naître, si les masses ont la foi pour règle, l'incrédulité n'exerce-i-elle pas aussi son funeste empire dans plusieurs contrées? Sont-ils en petit nombre, les enfants qui donnent à un impie le doux nom de père ? et est-il rare de voir ces malheureux enfants retracer en eux-mêmes l'incrédulité de celui qui leur a donné le jour, et perpétuer ainsi dans la famille les désolantes doctrines de l'impiété, qui sont la cause première de la perte de tant d'âmes ! Si nous sommes nés de parents qui ont reçu et conservé le précieux don de la foi ; s'ils nous l'ont transmis comme un fidèle dépôt ; s'ils nous ont entraînés avec eux dans la voie du salut par la puissance de leurs exemples et de leurs pieux conseils ; ah ! nous ne saurons bien que dans l'éternité, nous ne verrons bien qu'à la lumière même de Dieu, combien nous fûmes heureux de naître dans des conditions aussi favorables au salut de nos âmes. J&ais ce bonheur, à qui le devons-nous ? Qu'avons* nous fait, qu'avons-nous pu faire pour le mériter ? On était notre droit à cette prédilection spéciale ? Toujours même répense : Mystère I mystère d'amour dont le secret est au ciel !

Et que n'aurions-nous pas à dire de ces inclinations perverses, de ces mauvais instincts, de ces i. 7

^ Hd -

caractères intraitables, de ce fonds de dureté, d'ingratitude, d'égoïsme, de duplicité, de méchanceté, quelquefois même de cruauté, de ces mauvaises dispositions, en un mot, qui se remarquent chez plusieurs et qui semblent naître avec eux ?

Sans doute , la grâce vient au secours de ces naturels dépravés ; sans doute, ceux qui sont dans le triste état que nous venons de décrire, peuvent et doivent en sortir en se faisant violence, et en priant Dieu de leur donner force et courage, ce qu'il ne refuse jamais aux âmes de bonne volonté qui réclament son appui. Mais pourtant il n'en est pas moins vrai que les mauvais penchants dont nous venons de faire rénumération, sont des obstacles puissants et perpétuels qui fatiguent l'âme, qui l'affaiblissent, qui la découragent, et qui finissent trop souvent par compromettre le succès de l'œuvre du salut. C'est donc une grâce , et une grâce infiniment précieuse, que d'être, par nature, doué d'inclinations à la vertu en général, et à chaque vertu en particulier, à la douceur, à l'humilité, à la chasteté, à la tempérance, à la charité ; c'est donc un avantage, et un immense avantage, de n'avoir pour se sauver qu'à suivre le courant, voiles déployées et bon vent en poupe, au lieu d'être constamment obligé de le remonter à force de rames, M en dépit de mille obstacles sans cesse renaissants. Or, si nous jouissons de l'heureux privilège d'une bonne nature ; si nous avons peu d'efforts, ou si nous n'avons que des efforts ordinaires à faire pour éviter le mal et pratiquer le bien, à qui devons-nous cette inappréciable faveur? Pourquoi nous a-t-elle été accordée de préférence à tant

d'autres qui n'en jouiront jamais? Quel droit avions-nous à cette prédilection spéciale ? Mystère ! mystère d'amour dont le secret est au ciel !

Que de motifs n'avons-nous donc pas de nous attacher à Dieu de toutes les forces de notre âme ! Avec quel transport de reconnaissance et d'amour ne devons-nous pas nous écrier aussi bien que David : Non, Seigneur, vous n'avez pas été aussi tendre et aussi libéral envers les autres qu'envers moi ; je vous dois plus de gratitude puisque vous avez eu pour moi plus de bonté : Non fccit taliter omni nationi. Que vous rendrai-je , Seigneur, en retour de ces innombrables bienfaits dont je me vois comblé? Quid rctribuam Domino pro omnibus qux retribuiï mihi ! Élève-toi, mon âme, vers le Dieu qui t'a faite ; bénis sa tendresse, et réunis tes sentiments les plus intimes pour exalter la gloire de son nom : Bencdic, anima mca, Domino ; et omnia quœ intra me sunt nomini sancto ejùs.

Page 1