II. — Mi-ères de la vie
il y a près de quatre mille ans que Job, éclairé de la lumière divine, laissa tomber ces paroles,
vrai e-5 de son temps, vraies aujourd'hui, vraies toujours : « L'homme né de la femme vit peu de » jours, et il est rassasié de misères. Comme la » fleur, il s'élève, et il est foulé aux pieds ; et il » fuit comme l'ombre et ne s'arrête jamais ! »
11 faut vraiment que l'attache à la vie soit bien forte et bien passionnée , pour que l'expérience journalière de tant d'incommodités auxquelles l'homme est sujet, ne lui fasse pas désirer l'affranchissement de toutes ces misères. Il est vrai que, toujours ingénieux à se tromper lui-même, il sent peu, et quelquefois même il ne sent nullement une partie de ses maux ; et ceci même est une grande faiblesse, et la preuve d'un aveuglement bien profond ; car comme le fait observer un écrivain : « le » comble de la misère, c'est d'être misérable et de » n'être point touché de sa misère. Cependant ce » comble de misère fait l'état commun des hommes, » et presque rien ne leur convient plus généralej> ment que d'être tout ensemble accablés de maux, » et insensibles à ces maux qui les accablent (1) ! »
Nous disons que c'est un malheur de s'envelopper ainsi dans une espèce de tourbillon, et de s'étourdir au point de ne pas sentir sa misère. En effet, les maux de cette vie, qui sont le châtiment de la race humaine dégénérée, et qui, sous ce rapport, sont comme autant d'éclats de la vengeance céleste, sont cependant aussi, par une combinaison admirable de la suprême sagesse, des ressources infiniment précieuses auxquelles la divine miséricorde a recours pour le salut des hommes. Nous tenons éperdument à la vie ; nous collons notre cœur à la
(I) Esprit de Nicole, ch. ïh.
terre : nous aimons passionnément ce qui flatte nos sens ; nous poursuivons avec ardeur les joies frivoles du monde : et Dieu qui voit que toutes ces bagatelles pervertissent ses enfants , et les font courir comme des insensés à leur perte éternelle ; Dieu, dis-je, se fait miséricordieusement sévère, et leur envoie dans son infinie bonté tantôt une adversité, tantôt une autre ; aujourd'hui un revers de fortune, demain une maladie, afin de les forcer à rentrer en eux-mêmes, et de leur faire voir combien leurs folles jouissances sont vaines et fragiles, puisqu'il faut si peu de chose pour en arrêter le cours et les rendre insipides.
Que de conversions ont eu des accidents temporels pour principe ! Que de pécheurs qu'aucune considération n'avait pu désabuser de leur folie, et qui ne sont devenus sages qu'à l'école du malheur ! Que de pécheurs avaient éteint toutes les lumières, étouffé tous les remords, méprisé tous les conseils, bravé toutes les menaces, évoqué toutes les passions, et dont les âmes rongées de mille plaies se couvraient encore chaque jour de quelques plaies nouvelles ! Que de pécheurs, en cet affreux état, ayant sans s'en inquiéter le poids des vengeances divines sur la tète, l'enfer sous les pieds, le démon dans le cœur, marchaient à l'aise sous l'œil de Dieu, comme si par leurs péchés ils n'eussent attaqué qu'un fantôme ! Qui les convertissait, ces hommes égarés ? Un prédicateur éloquent : l'adversité.
Nous l'avons vu, ce pécheur que rien ne pouvait émouvoir; nous l'avons vu, cet adorateur du monde tt de la volupté, qui prenait en pitié ceux qu
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s'intéressaient à son sort éternel. Tout allait bien selon ses vues perverses ; la fortune , pour lui plaire, tenait sa roue immobile; sa santé supportait tous les excès sans faiblir ; ses années s'écoulaient sans laisser de traces apparentes de leur passage ; le monde n'avait jamais eu pour cet infortuné de plaisirs plus variés, de joies plus enivrantes. Mais voilà tout à coup un malaise général qui se fait sentir ; un accès de fièvre se déclare ; un horrible mal de tète survient ; on court chez le médecin, il arrive en toute hâte, examine, réfléchit, interroge, fait une ordonnance, dit au malade que ce n'est rien, et aux parents que c'est fort grave ; puis se retire en annonçant pour le jour même une seconde visite. Cependant, malgré les remèdes et les soins assidus de parents et d'amis qui donnent ce qu'ils n'ont pas, c'est-à-dire des espérances, le mal continue de progresser ; les forces s'épuisent ; les douleurs augmentent ; la fièvre ne cède pas une pulsation et en gagne au contraire quelques-unes ; le malade commence à manifester des inquiétudes; tout le monde pense au prêtre et personne n'ose en prononcer le nom.... Grand Dieu ! quel sera le dénoùment de la catastrophe qui se prépare ? On s'interroge du regard, et les réponses sont affreuses. Quelle anxiété ! quelles alarmes ! quel silence entrecoupé de sanglots ! quelle morne tristesse sur tous les fronts ! que de soupirs étouffés ! que de larmes furtivement essuyées I Joies du monde, où êtes-vous ? Compagnons de débauche, où avez-vous fui?Plaisirs, passions, folies de toute espèce, qu'ètesvous devenus ? Tout est éclipsé ; tout est évanoui ; la grande ombre a disparu. Alors les éclats de
douleur, alors les agitations, alors les cris tumultueux : m Tout est perdu... qu'alions-nous de- » venir ?.... Mon Dieu, qu'avons-nous donc fait
» pour mériter ce malheur? - —Taisez-vous!
tous ne connaissez pas Les seerets d'en haut : n'offensez pas par vos plaintes et vos murmures l'adorable miséricorde d'un Dieu qui n'a frappé que pour guérir, qui n'a brisé son enfant que pour réveiller sa foi par cette rude secousse. Abordez-le, ce pécheur, vous aurez peine à le reconnaître t sa foi n'est plus assoupie ; elle reprend son empire, elle persuade, elle opère, elle a déjà changé l'âme de ce pauvre prodigue plus que la maladie n'a changé son corps. L'entendez-vous cet heureux malade ? Il demande lui-même ce que vous n'avez pas eu le courage de lui proposer : un prêtre ! un prêtre ! je veux un prêtre ! On exécute son ordre ; le prêtre vient, entend le long récit de bien des misères, verse des flots de baume sur bien des blessures, fait tomber des yeux bien des écailles, inspiré des sentiments bien différents de ceux de la veille, fait couler des ruisseaux de larmes qui n'ont d'autre source que la joie la plus pure.... et tous les cœurs se consolent, et le ciel se réjouit, et le bonheur est complet ; car le bon Père céleste qui ne voulait que frapper un grand coup pour sauver un enfant chéri, rend à cet enfant la santé qu'il avait fortement ébranlée, et l'attache pour toujours à son service par la double chaîne de la reconnaissance et de l'amour.
Est-il chimérique le tableau que nous venons de tracer? et ne lavons-nous pas fréquemment sous les veux ?
Du reste, ce n'est pas seulement la maladie qui éclaire le pécheur, et le désabuse de ses folles erreurs. Tous les accidents graves, quelle que soit leur nature, produisent très-souvent cet heureux résultat ; tant il est vrai, comme nous l'avons déjà dit, que les grandes misères dont Dieu afflige notre humanité languissante , sont plutôt encore des traits de miséricorde que des éclats de colère.
Nous le reconnaissons aisément dans les grandes occasions, dans ces tribulations de premier ordre qui abattent, qui brisent, qui foudroient celui qu'elles atteignent, et qui le ramènent à la pratique de la religion quand Dieu lui fait grâce d'ouvrir les yeux à la lumière, et de ne pas périr dans la tourmente. Malheureusement, c'est ce qui arrive à plusieurs par un des secrets desseins de la divine justice, qui venge la miséricorde de l'abus prolongé que ces pécheurs en ont fait. Gardons-nous donc de compter sur ces miracles de grâce auxquels nous n'avons aucun droit, et n'attendons pas que Dieu nous frappe pour goûter la douceur de son joug. Soyons à lui, non comme l'esclave que le fouet rend docile, mais comme l'enfant chéri que l'amour paternel attendrit et subjugue.
Ce qui est déplorable, sur le point que nous traitons, c'est que si les grands coups de l'adversité nous réveillent, il semble que les petits coups nous endorment. Cette insensibilité provient de je ne sais quel aveuglement que l'on se plait à entretenir; elle vient aussi de l'emportement des passions. Ces deux causes réunies font que nous ne voyons pas les desseins de la Providence qui nous envoie nos peines de chaque jour ; de sorte que, loin d'en-
trer dans les vues de la divine miséricorde, qui essaye par ces diverses épreuves de nous détacher du monde, nous nous y attachons au contraire avec une ardeur nouvelle, comme pour trouver dans nos vains plaisirs le contre-poids de nos peines.
Ce n'est pas ainsi qu'agit le vrai chrétien. Le sentiment qu'il a de ses misères quotidiennes les lui fait accepter avec résignation et en expiation de ses fautes passées. Plus il se sent miserai de et affligé, plus il se détache d'un monde où il trouve si peu de jouissance, plus il soupire après un monde meilleur d'où les gémissements et les larmes seront bannis à jamais.
Comment croire les vérités de la religion, et no pas reconnaître que c'est dans la voie de ces heureux chrétiens que l'on doit s'engager, puisque seule elle conduit à 1* éternel bonheur, et que toutes les autres aboutissent à des abîmes ?