III. — Brièveté de la vie
Personne ne doute de la brièveté de la vie ; on est unanime à reconnaître qu'elle fuit avec une excessive rapidité. Quelles sont les lèvres qui n'ont pas articulé cette exclamation, surtout à l'occasion de la mort d'un parent ou d'un ami : Hélas ! qu'estce pourtant que la vie !
En nous rappelant les scènes délicieuses de notre enfance ; en reproduisant clans notre imagination les petits jeux dont nous étions alors si avides ; en nous replaçant par la pensée sous ce vieux chêne qui nous couvrait de son ombre pendant que nous folâtrions sur la pelouse, arbre chéri que nous
rie revoyons jamais sans émotion ; en nous reportant auprès de ce ruisseau dont nous arrêtions le cours pour former une large nappe d'eau, ou au courant duquel nous confiions un beau navire, ouvrage de nos mains ; en évoquant de notre mémoire le doux souvenir de ces innocentes récréations et de tant d'autres, il semble que nous touchons encore à l'heureux âge qui nous les procurait. Mais bientôt notre imagination, un moment abusée, retombe lourdement sur cette triste réalité, que déjà quarante ou cinquante années nous séparent de cet heureux âge, qui ne reparaitra jamais que dans nos souvenirs. Ainsi en sera-t-il bientôt, quand, sur notre lit de mort, embrassant d'un coup d'œil l'ensemble de notre vie, non s la regarderons comme un songe frivole ou comme une ombre évanouie.
» Je m'adresse à vous, dit l'Esprit-Saint par la » bouche de l'apôtre saint Jacques, je m'adresse à )> vous qui dites : Nous irons aujourd'hui ou demain » en telle ville ; nous demeurerons là un an, et » nous trafiquerons, et nous gagnerons beaucoup ; » vous qui ne savez pas même ce qui arrivera » demain, car qu'est-ce que votre vie? Une vapeur » qui parait pour un peu de temps et qui se dissipe » aussitôt. QusB est enin vita vestra? Yapor est ad « modteum parons et deinceps exterminabitur ? »
Soyez sincères, vous qui lisez ces lignes : si ce soir la mort, d'un coup foudroyant, vous étendait sur votre lit, et avant de vous ôter entièrement la vie vous laissait encore, par l'ordre de Dieu, quelques instants pour penser à votre àme ; ditesmoi, quand, ne pouvant plus vous faire illusion,
vous diriez en soupirant : » Tout est donc fini ! je » vais donc mourir !... » en vérité, le trouveriezvous long, ce temps qui s'est écoulé depuis votre naissance ? Cette durée que vous verriez éparpillée en semaines, en jours et en heures, qui paraissait être quelque chose pendant qu'elle coulait sans trop d'obstacles, vous semblerait-elle longue quand, ramassée en un seul point qui va s'effacer sans retour, vous entendriez la voix de la mort qui vous annoncerait la fin du temps, et l'avènement de l'éternité ? Eh ! quoi, diriez-vous en gémissant, est-ce vraiment ma vie que je vois là-bas? est-ce ma vie , cette vapeur que le vent emporte , cette ombre trompeuse que je prenais pour un corps, et qui, je le vois maintenant, n'avait de réel que la rapidité de sa fuite ?
Oui, voilà quel serait votre langage ; cela est incontestable, puisque c'est le langage de tous les mourants. Mais, de bonne foi, pouvez-vous vous aveugler jusqu'au point de croire que parce que Dieu ajoutera peut-être (notez ce mot), à votre existence actuelle, dix, vingt, trente, cinquante années même, si vous le voulez ; pouvez-vous , dis-je, vous persuader que quand votre dernière heure sonnera, vous trouverez longue la vie qui vous semblerait actuellement si courte? Pouvezvous croire qu'alors cette vie, à laquelle vous tiendrez plus encore qu'aujourd'hui , se déroulera magnifiquement devant vous, pour vous consoler par sa longueur passée du chagrin que vous aurez de toucher à son terme? Non, assurément non, il n'en sera pas ainsi. Quelques années de plus ne feront rien à la chose. La vie est une mesure ,
plus longue pour celui-ci, moins longue pour celuilà, très-courte pour tout le monde. La vie est une mesure ; et qu'importe la longueur de cette mesure quand on a atteint son extrémité ? Qu'importe , dans le gouffre sans fond de l'éternité, que ceux qui y sont plongés depuis trois mille ans aient eu pour mesure une durée de vingt ans ou une de soixante ? L'éternité rompt toutes les mesures et engloutit comme un néant tout ce qui a un terme, Voilà ce qu'exprimait si bien, dans son langage inspiré, le saint roi David : » Vous avez fait, Sei- » gneur, mes jours mesurables, et ma durée est » devant vous comme le néant; oui, tout homme » vivant sur la terre n'est que vanité ; c'est une » ombre, c'est une image. » In imagine pertransit homo.
Redisons-le : Nous coyons tous que ce qui vient d'être dit est la vérité même ; nous proclamons, et bien haut, la brièveté de la vie, et la rapidité de sa course. La n'est pas notre mal au point de vue du salut. Où est-il donc? Il est dans cet aveuglement incroyable qui fait que, tout en reconnaissant que la vie est très-courte , nous agissons cepondant comme si elle devait durer toujours. Que l'on considère la conduite de cette foule d'hommes qui ont la foi, mais qui n'en pratiquent pas les œuvres, et l'on verra si ce que nous venons d'avancer n'est pas complètement exact.
Mais non, dira peut-être un de ces hommes, nous ne donnons point dans l'excès que vous signalez ; nous n'agissons pas comme si nous devions toujours vivre ; la mort nous inquiète plus que vous ne pensez, et nous fait faire bien des reflexions qui
n'attristeraient pas notre existence si nous savions qu'elle dût être sans terme.
Attendez, homme aveugle, attendez : la brièveté de la vie, la proximité de la mort, la certitude de trouver bientôt une tombe en travers du chemin que vous parcourez, tout cela, j'en conviens, vous suggère des réflexions qui répandent une teinte lugubre au fond de votre âme ; mais où est le fruit de ces réflexions ? Qu'ont-ellcs produit depuis le temps qu'elles occupent votre esprit? Hélas! disons plus, que peuvent-elles produire chez celui qui s'empresse de les chasser dès qu'elles se présentent, et qui, pour en dissiper promptement la salutaire influence, les remplace aussitôt par des pensées riantes et frivoles ?
C'est de vos œuvres que nous parlons et non de vos réflexions, quand nous avançons que, tout en croyant que la vie est très-courte, vous agissez cependant comme si elle était interminable ; et ceci, de bonne foi, le pouvez-vousnier? Que fericzvous , je vous le demande, si vous saviez devoir toujours vivre en ce monde? Rire, boire , manger, dormir, travailler selon vos besoins ou vos goûts, planter, bâtir, voyager, augmenter vos revenus, supplanter vos rivaux, briguer des honneurs, éviter autant que possible la gène, l'embarras, la contrainte, ne rien refuser à vos sens, rapporter tout à vous-même et à vous seul, ne tenir aucun compte de Lieu que vous ne devriez jamais voir, et tout au plus le remercier une fois pour toutes et en courant de vous avoir mis sur une terre qui est pour vous le théâtre de tant de jouissances ; n'est-il pas vrai que cette vie serait votre
vie, que ces œuvres seraient vos œuvres, si vous saviez devoir toujours être habitant de ce monde ? Eh ! mais, n'est-il pas vrai aussi que la vie dont je viens de faire rapidement le croquis, est exactement et trait pour trait limage de la votre? Qu'y voyez-vous à changer, je vous le demande ? Que faites-vous pour Dieu? que faites-vous pour le ciel? que faites-vous pour éviter l'enfer ! Et au contraire, que ne faites-vous pas pour la vanité ? que ne faitesvous pas pour vos passions ? que ne faites-vous pas pour vous procurer les jouissances matérielles auxquelles vous consacrez le temps de votre vie, comme si ce temps, dont vous reconnaissez pourtant la courte durée, ne devait jamais aboutir à l'éternité ?