‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 19 sur 92 · IV. — Incertitude de la durée de la vie · texte numérisé non relu

IV. — Incertitude de la durée de la vie

La durée de notre existence est le secret de Lieu. (le que nous savons, nous, c'est que la mort se fait comme un jeu de no respecter aucun âge.

À l'ombre du même cyprès, l'enfant d'un jour a sa petite tombe auprès de celle du vieillard.

Le jeune homme ardent et vivaoe, qui dévore l'existence comme une substance qui ne doit jamais finir, et sent le feu de la vie courir en pétillant dans ses veines, voit souvent s'éteindre en quelques mois "ce feu dans la débauche. Vieillard de vingt ans, il devance au cimetière l'être décrépit qu'il regardait en pitié quand il le frôlait en passant, et qu'il le voyait appuyer ses quatre-vingts années sur le bâton que tenait sa main noueuse et débile.

La jeune fille, ornée de rubans et de bandelettes, fraîche et brillante comme la fleur des champs, ren-

voyant à l'avenir le sourire dont l'avenir la salue, croit, en s' offrant au monde, lui offrir une idole longtemps digne de son culte ; et voilà que la mort abat cette idole du monde qui ne comptait encore que seize printemps, et la jette en pâture aux vers du sépulcre.

Xon, rien n'est plus incertain que la durée de notre vie : cela se dit, et, ce qui est bien plus fort, cela se voit tous les jours. Mais quel fruit retironsnous de la pensée de cotte incertitude ? C'est ici que nous allons voir se produire la folie des hommes.

Les uns prennent le parti de chasser cette pensée comme une pensée sombre, qui ne peut, si on la roule dans son esprit, qu'y engendrer la tristesse et la mélancolie : ils croient qu'en éloignant la pensée, ils éloignent la chose.

Les autres, se sentant servis par des organes souples et robustes, et n'ayant jamais connu la maladie que par autrui, avouent en principe qu'ils ignorent le nombre de leurs jours, mais agissent, par le fait, comme si le nombre de ces jours devait être infini.

D'autres semblent devenir sages quand ils sont malades. Pendant le cours de la maladie, ils congédient le monde et ses plaisirs ; ils remplacent même leurs pensées, habituellement si frivoles, par des réflexions qui semblent sérieuses sur la brièveté de la vie, et sur l'incertitude de sa durée. L'affaiblissement qu'ils sentent en eux-mêmes, et les réflexions que cet affaiblissement leur suggère, reveillent leur foi qui dormait depuis longtemps. Mais peu à peu les progrès de la maladie se ralen-

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tissent ; La faiblesse disparait graduellement ; une certaine vigueur se fait sentir ; la santé redevient florissante, et Ton commence à croire ce que disent des amis qui ne savent que flatter, que quelquefois, après une maladie, on n'en est que plus robuste et plus vigoureux.

D'autres, par un aveuglement incroyable, ne tiennent compte de l'incertitude où ils sont, relativement à la durée de leur vie, que pour mieux assurer le règlement de leurs affaires temporelles. Ils rédigent leur testament ; ils donnent des éclaircissements sur telle ou telle affaire dans des notes spéciales ; ils font verbalement des recommandations toutes particulières à leurs parents ou à leurs amis les plus intimes ; ils exigent des obligations en forme de tous leurs débiteurs ; ils prennent en un mot toutes les précautions possibles contre ce qu'ils appellent justement une surprise, et puis ils attendent la mort de pied ferme, comme .s'ils étaient parfaitement préparés à recevoir sa terrible visite. Les affaires du temps sont réglées ; celles de l'éternité sont en désordre.... Tout est bien !

0 enfants des hommes ! quand donc la sagesse viendra-t-elle prendre part à vos délibérations ? Quand donc votre foi, qui, par un miracle permanent, reste allumée dans votre âme comme une lampe sans huile, se fera-t-elle jour au travers des épais images qui vous dérobent sa lumière? « Ètes-vous » hommes? s'écrie Bourdaloue. où est votre raison ? )> Ètes-vous chrétiens ? où est votre foi ? .»

Ce n'est pas ainsi que raisonne et qu'agit celui qui va puiser ses inspirations dans la foi qu'il professe. Les aveugles dont nous venons de parler

donnent, sur le point qui nous occupe, le démenti le plus formel à leur foi. Ils disent, du moins par leurs œuvres : Je ne sais quand je mourrai, donc je puis mener une vie désordonnée comme si j'avais la certitude de ne mourir jamais : je ne sais quand je mourrai; si je le savais, je prendrais mes mesures en conséquence ; mais puisque je l'ignore, je vais jouir de la vie. multiplier mes jouissances, rassasier mes sens de tout ce qu'ils convoitent, contredire mafoi, combattre ma raison, étouffer mes remords, séduire mon cœur, asservir mon âme, idolâtrer le monde, oublier Dieu et son ciel, vivre en un mot comme si je savais positivement qu'il n'y a pour moi. ni mort, ni jugement, ni* enfer ! Je crois pourtant ces horribles choses : mais ignorant l'époque fixe de leur avènement, je veux vivre comme celui qui ne les croit point.

Qu'on dise si ce langage n'est pas celui de la folie, mais d'une folie furieuse, d'une folie de ia pire espèce, puisqu'elle produit ce double effet — et de rendre coupable celui qui en est atteint, ce qui n'a pas lieu dans la folie ordinaire, — et de le conduire en droite ligne à une éternité de supplices. Quelle immense différence entre la conduite de cet insensé, et celle du chrétien qui prend sa raison pour conseillère, et sa foi pour guide? Lui aussi, il dit : J'ignore quand je mourrai : mais il ajoute : Donc je dois vivre comme si chaque jour je savais que je dusse mourir. Qu'ai-je à craindre en agissant ainsi ? Rien. Qu'ai-je à craindre en agissant autrement? Des châtiments éternels. Ce malheur dont je suis menacé est si affreux, que je dois prendre les moyens le§ plus surs pour m'en garantir. J'ignore

quand je mourrai, dit-il encore; je puis doue, comme tant d'autres, être surpris à tout moment par cette mort qui frappe si souvent sans qu'on s'y attende, qui ne frappe qu'une fois, que rien ne peut fléchir, qui fait deux parts de sa victime, l'une qu'elle envoie pourrir au cimetière, l'autre qu'elle jette vivante dans l'éternité. En présence de ces possibilités qui deviennent si souvent des réalités pour une foule d'imprudents et de téméraires, je dois donc, si je suis sage, consulter ma raison, raviver ma foi, écouter ma conscience, surveiller mon cœur, mortifier mes sens, purifier mon âme, mépriser le monde, m' attacher à Dieu par l' observation de sa loi, tenir mes comptes en règle, multiplier mes bonnes œuvres, vivre enfin dans la méditation fréquente d'une mort certaine , d'un jugement terrible, d'un enfer effroyable, d'un ciel qui n'est promis qu'à ceux qui mènent une vie chrétienne.

Qu'on dise si ce langage n'est pas celui de la sagesse ; qu'on dise s'il est possible de raisonner autrement, quand on a la raison saine, et que l'on tient en main le flambeau de la foi.

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