‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 21 sur 92 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le salut.

I. — Aveuglement et inconséquence des hommes sur celle matière.

Nous venons de rappeler les humiliations et la mort d'un Dieu : pourquoi ces humiliations , et pourquoi cette mort? Pour sauver l'homme, nous l'avons dit. Qu'est-ce donc que cette affaire du salut qui se négocie par un Dieu, et que ce Dieu trouve assez importante pour n'y épargner ni ses

sueurs, ni ses fatigues, ni son sang , ni sa vie ? Quelle affaire ! quelle étrange affaire ! Un Dieu meurt au haut d'une croix pour la traiter ; c'est le salut de l'homme qu'elle a pour objet ; et l'homme ne la juge pas digne d'occuper ses loisirs !

\'n des problèmes les plus insolubles dans la vie du chrétien qui a conservé la foi, c'est de voir qu'il faille lui faire de longs discours, lui exposer mille raisons, composer exprès pour lui des ouvrages, user de toutes les précautions du zèle pour le déterminer à les lire, soutenir avec lui des discussions en règle, le conjurer par des supplications amicales, le menacer par l'exposé des châtiments épouvantables de la justice divine ; et tout cela, pourquoi ? Pour lui rendre le plus grand service qui puisse jamais lui être rendu ; pour l'engager à prendre soin d'une affaire— immensément importante. — qui le concerne personnellement , — que lui seul peut traiter, — que la moindre imprudence peut compromettre , — qui demande , par conséquent, une vigilance continuelle , — qui est absolument irréparable s'il meurt avant de l'avoir parfaitement réglée ; pour le déterminer enfin à se garantir d'une éternité de supplices, et à se procurer une éternité de bonheur.

Oui , nous le répétons, c'est un problème insoluble, que la froide insensibilité d'un homme couvert dépêchés, séparé de l'enfer par ce je ne sais quoi si fragile que l'on nomme la vie, et disant stupidement à l'ami de son âme qui fait effort pour le sauver: « Que me voulez-vous donc? De grâce , » laissez-moi respirer et penser un peu à mes » affaires. »

Si la foi n'était pas là, ce langage serait tout naturel; mais quand on la possède, convenons qu'il est totalement inexplicable.

11 y a certains hommes frappés d'un aveuglement tel, qu'ils croient en quelque sorte qu'on doit leur savoir gré de se conver+ir. Ils regardaient déjà comme un grand acte de douceur et de tolérance, de recevoir sans se fâcher les conseils que leur donnaient des amis dévoués ; et quand, subjugués par ces conseils, ils se déterminent à revenir à Dieu, ils le font quelquefois de si mauvaise grâce, qu'ils semblent rendre un service à celui qui les obsède parles importunités de son zèle, et qu'il doit être content d'eux, comme on Test d'une personne qui consent à faire un grand sacrifice pour plaire a un ami. Ils s'aveuglent au point de ne pas voir que ce n'est point un service que l'on sollicite de leur obligeance, mais que c'est un grand acte de compassion qu'on leur demande pour eux-mêmes.

Sans doute, cet ami chrétien qui brûle du désir de faire partager le bonheur qu'il goûte ; ce prêtre zélé qui prie, qui travaille , qui prêche pour les gagner à Jésus-Christ ; cette tendre mère, celte pieuse Monique qui couvre de baisers et de larmes son cher Augusiin ; cette épouse chérie qui frémit à la pensée d'être séparée dans l'éternité de celui qu'elle aime tant sur la terre ; sans doute ces diverses personnes désirent avec une vive ardeur la conversion des pécheurs auxquels elles s'intéressent ; sans doute, pour obtenir cette conversion, elles se détermineraient par un effort de zèle et de charité à de très-grands sacrifices; mais pourtant, est-ce de leur propre affaire qu'il s'agit? Leur salut

personnel scra-t-il compromis parée qu&les tentatives de leur zèle auront été infructueuses? Évidemment non. Il y a plus, chacune de ces tentatives étant un acte de vertu très-méritoire, recevra sa récompense, et une récompense éternelle, du Dieu juste et bon qui demande les efforts, mais qui n'exige pas le succès. De qui donc, en définitive, s'agit-il ici, si ce n'est du pécheur qui ne veut pas voir que c'est lui qui va périr, et que l'on veut préserver d'une irrémédiable infortune ? Ah î s'il voyait les choses comme elles sont en effet, il rougirait de ses inconséquences ; et bien loin de penser qu'on doit lui savoir gré de consentir à sauver son âme, il tomberait aux pieds de ceux qui l'y auraient déterminé par l'insistance de leur zèle, et ne verrait en eux que des libérateurs.

Malheureusement rien n'obscurcit l'intelligence, au regard du salut, comme le péché. Les ténèbres qu'il répand clans l'âme sont si épaisses, que la vérité, malgré tout son éclat, ne peut souvent parvenir à les dissiper. Tel homme, sur tout autre point que celui de la religion, brille par son talent ; vous admirez en lui le jurisconsulte éclairé, le philosophe judicieux, le littérateur distingué, le mathématicien profond, tout ce que vous voudrez en fait de science profane. Sur toutes ces matières, il vous étonne par l'étendue de ses connaissances, par la finesse de ses aperçus, par la délicatesse de son goût, par la justesse de ses raisonnements. Tous l'accompagnez avec bonheur dans ses excursions scientifiques ; vous ratifiez mot pour mot tout ce qu'il dit ; vous marchez côte à côte sur le terrain de la science sans vous froisser jamais, du

moins en matière tant soit peu notable ; et si e'est la première relation que vous ayez avec cet homme, vous vous dites tout bas qu'il sera très-aisé de convaincre un esprit si juste delà nécessité de revenir à la pratique de la religion. Hélas ! vous vous trompez. Abordez le terrain religieux; démontrez a L'incrédule les vérités de la foi, et à l'homme qui a la foi . la nécessité (Yt'n pratiquer les œuvres : a l'instant même . aux étincelantes lumières que vous admiriez tout à l'heure , va succéder une obscurité complète. Cet homme qui vous éblouissait par l'éclat de sa science, vous étonne et vous déconcerte par les pitoyables arguments qu'il vous jette à la face, par les inconséquences dans lesquelles il s'engage , par les absurdités qu'il débite ; ce n'est plus un homme qui raisonne, c'est un enfant qui babille ; on ne sait où sa raison s'est réfugiée ; il en a éteint le flambeau, et il court à l'aventure sans que la vérité le puisse saisir.

C'est un des secrets mystères de la justice divine à l'égard des savants du monde, qui sont si souvent remplis d'eux-mêmes et bouffis d'orgueil. Pour les punir. Dieu permet que les vérités saintes qui éclairent les humbles laissent ces orgueilleux dans les ténèbres. Que de science dans les génies du siècle d'Auguste, à l'aurore du christianisme î Que de simplicité, au contraire, chez les pécheurs de Galilée 1 Eh bien ! c'est la faiblesse qui confondra la puissance ; ce sont les pécheurs qui confondront les génies : Infirma mundï clccjit Dcus ut confimdat for lia. Cette lumière accordée aux humbles et refusée aux superbes, est un fait admira-

blement constaté par ces paroles de Jésus-Christ à son Père : « Je vous rends gloire, ô mon Père, » Seigneur du ciel et de la terre, parce que vous » avez caché ces choses aux sages et aux pru- » dents, et que vous les avez révélées aux pe- » tits. »

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