II. — Nécessité indispensable du salut
Essayons, en faisant appel à la divine miséricorde, essayons de convaincre le pécheur de la nécessité de mettre parfaitement en règle la grande affaire du salut de son âme. Nous allons peser avec soin toutes nos expressions, afin de ne rien dire qui ne soit exactement vrai dans toute la rigueur du terme, et qui ne porte avec soi la lumière et la conviction jusqu'au fond de l'àme. Entrons en matière et procédons méthodiquement.
Quand on a plusieurs affaires à traiter, c'est par la plus importante, et par celle qui presse le plus que Ton doit commencer. Voilà un premier principe qu'aucun homme sage ne s'avisera de contester ; et bien certainement si une voix s'élevait pour le contredire, mille autres la couvriraient à l'instant par un murmure de désapprobation , peut-être même de dédaigneuse pitié.
En effet, qui ne sait que tous les jours nous faisons dans nos affaires temporelles l'application de ce principe ? Quel est celui qui ne laisse pas de côté une affaire dont il s'occupait, pour s'appliquer à une autre plus urgente et plus grave qui se présente à régler? Serait-il sage celui qui, pour ne pas interrompre une affaire peu importante, en négligerait une bien plus considérable qui récla-
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inerait impérieusement et immédiatement tons ses efforts et son application? Serait-il sage, par exemple, celui qui, pour ne pas interrompre une petite affaire de ménage, abandonnerait sa maison aux ravages d'un incendie qu'il serait en son pouvoir d'arrêter dès le principe? Nous croirions faire injure à nos lecteurs en insistant davantage sur une vérité si claire, si universellement reconnue, et dont ils sont tous si profondément convaincus. Concluons donc, et admettons comme un principe incontestable, que lorsque nous avons plusieurs affaires à traiter, si nous ne pouvons les traiter en même temps, c'est par la plus importante, et par celle qui admet Le moins de délais, que nous devons commencer.
Ce principe une fois posé et admis, que devonsnous l'aire ? Nous devons, si nous sommes sages, voir parmi toutes nos affaires quelle est la plus grave et la plus urgente. Ceci est si simple et si clair, qu'un enfant de huit ans d'une intelligence ordinaire le comprendrait à merveille. En effet, si je suis convaincu que c'est par l'affaire la plus importante que je dois commencer, il est évident que mon premier soin doit être d'examiner laquelle de toutes mes affaires est la plus sérieuse et la plus urgente.
C'est à cet examen que nous appelons les infortunés pk-heurs, qui traitent avec tant d'insouciance la grande affaire du salut de leur àme. Puissentils ne pas fermer les yeux à la lumière qui va leur être présentée !
Vous avez donc des affaires, beaucoup d'affaires, et des affaires de différente nature à traiter ; c'est
vrai. L'un court après un emploi; L'autre pense à un mariage ; celui-ci a une spéculation commerciale en tète ; celui-là fait des démarches pour acquérir une propriété ; l'un s'occupe de planter, l'autre de bâtir ; celui-ci entreprend un lointain voyage, celui-là se plonge au fond de son cabinet, et s'y livre à des études opiniâtres. Voilà des affaires, des affaires graves, sérieuses, importantes, très-importantes même si vous voulez. Nous admettons tout cela, et nous vous accordons sur ce point tout ce qu'il vous plaira, pourvu que, de voire côté, vous vous souveniez du principe que nous venons de poser et d'admettre, savoir que quand on a plusieurs affaires à régler, c'est par la plus grave et la plus urgente que Ton doit commencer.
Voyons donc si, parmi vos nombreuses affaires, il ne s'en trouve pas une plus sérieuse, plus importante, plus rigoureusement indispensable que celles que nous avons énumérées tout à l'heure.
Et d'abord qu'est-ce qu'une affaire grave et importante ? C'est celle qui, si elle est bien conduite et couronnée de succès, produit de très-grands avantages, et qui est suivie de très-grands malheurs si elle vient à échouer. Évidemment, une affaire de laquelle ne peuvent résulter ni de grands biens, ni de grands maux, n'est pas une affaire importante. Mais celle qui peut produire ou des avantages immenses, ou des désastres épouvantables, selon qu'elle est bien ou mal réglée, est, de l'aveu de toute personne sage, une affaire importante et très-importante. D'après cela, nous demandons à quelque pécheur que ce soit, pourvu qu'il ait conservé la foi, s'il peut avoir à traiter une affaire I. 9.
aussi importante que celle d'où dépend pour lui — une éternité de bonheur — ou une éternité de supplices»
Écoutez, frères égarés, écoutez au fond de votre cœur la voix de Dieu qui s'y fait entendre pçoir vous sauver. Il ne s'agit plus de vous étourdir, ni de vous aveugler comme vous le faites si souvent en cette terrible matière. Non. le moment est venu où il faut arracher le funeste bandeau qui depuis si longtemps dérobe à vos yeux la céleste lumière. Dites donc, en présence de Dieu qui vous observe; en présence de votre conscience agitée dont vous étouffez si souvent la voix ; en présence du ciel ouvert sur votre tète, et de l'enfer entrouvert sous vos pieds... dites si vous avez, et si vous pouvez avoir à traiter une affaire aussi importante que celle d'où dépend pour vous — une éternité de bonheur — ou une éternité de supplices ! Répondez, pécheur, répondez.
Au reste, si vous voulez voir plus clairement encore la distance infinie qui se trouve, sous le rapport de l'importance, entre vos affaires temporelles et cette grande affaire de voire éternité, mettonsles quelques instants en regard, et vous verrez combien l'une est grave et imposante, et combien les autres, comparées à celle-là, sont petites et mesquines. Produisez-les donc ces affaires qui ont la prétention de se comparer à celle que Jésus- Christ appelle si justement Y unique nécessaire.
Si je manque oet emploi ou ce mariage, je ne retrouverai peut-être pas une aussi belle occasion de figuier dans le monde, et de m'y établir avec avantage', — C'est peut-être vrai ; mais ce qui est
absolument certain, ce qui n'admet aucun peuU être, aucune ombre de doute, c'est que si vous manquez à traiter comme il faut la grande affaire de votre salut, vous serez précipité corps et âme au fond des enfers pour toute l'éternité.
— Si je n'entreprends pas ce voyage, je ne réaliserai pas les bénéfices qui me sont proposés. — C'est peut-être vrai ; mais si vous négligez la grande affaire de votre éternité, les richesses du ciel, qui valent infiniment mieux que tous vos bénéfices, sont perdues pour vous, et l'enfer avec toutes ses horreurs devient votre partage.
— Si je ne me hâte d'acquérir cette propriété, je cours risque de la voir acquise par un autre, car plusieurs la convoitent. — C'est peut-être vrai ; mais si vous, ne vous hâtez pas de gagner le ciel, qui vaut mieux, je pense, que toutes les propriétés de la terre, vous courez le risque effroyable de tomber demain peut-être, et pour toujours en enfer.
— Si je manque cette spéculation, je suis ruiné. — C'est peut-être vrai ; mais si vous manquez le ciel, vous êtes perdu, ruiné, damné sans ressource.
Eh bien ! avez-vous encore quelques grandes affaires à produire ? Montrez-les, et vous verrez si, en comparaison de celles que la foi leur oppose, toute leur importance ne va pas s'effacer et s'évanouir. Toujours avec vos affaires soi-disant importantes, toujours vous roulerez dans la sphère du temps ; et nous, quand nous vous rappellerons votre grande affaire, toujours nous vous confondrons, nous vous dominerons, nous vous frapperons de stupeur en vous montrant du doigt la grande et terrible éternité, dans laquelle une fois
plongé, vous n'aurez ni assez de soupirs, ni assez de larmes pour expier votre criminelle insouciance. Plaçons-nous au reste à votre point de vue, et mettons les choses au pis. Supposons que toutes vos affaires temporelles sont perdues et ruinées à jamais : que votre fortune tout entière a disparu, que votre honneur est flétri, que vos dignités vous sont ravies, que vos amis vous trahissent, que vos parents même vous persécutent, que des maladies cruelles vous rongent et vous dévorent, que des peines cuisantes vous consument ; en un mot, que tout ce qui peut, temporellement parlant, rendre un homme malheureux sur la terre
est venu fondre en un instant sur vous Ah !
pauvre ami, assurément, nous vous plaindrons du fond de notre àme ; nos entrailles seront émues de compassion, et si nous ne pouvons vous consoler autrement, du moins nous mêlerons nos soupirs à vos soupirs, nos larmes à vos larmes, et nous tacherons de vous faire voir tout ce qu'il y a de tendresse au fond du cœur d'un ami chrétien qui vous aime en Jésus-Christ et pour Jésus-Christ. Mais après ce témoignage de compassion chrétienne, nous vous transporterons sur les hauteurs de la foi, de cette foi qui est la vôtre, et nous vous dirons : Mettez ordre à l'affaire de votre salut ; réglez vos comptes avec votre conscience et avec Dieu, et puis levez la tète et dites avec assurance : Quelques jours de peine et de misères.... — Quelques jours, entendez-vous ? — 'et une éternité de honneur dans le ciel ! Quelques jours de larmes, de soupirs, de privations pénibles... et une éternité de délices dans le sein de Dieu même !
Nous le demandons à tout homme de bonne foi, dont la passion n'a pas encore totalement perverti la raison ; en présence de ces vérités si claires et si palpables, ne doit-on pas avouer que nos prétendues affaires dont nous aimons à rehausser l'importance , méritent à peine le nom d'affaires, si on les compare à celle qui doit nécessairement aboutir aux délices du ciel ou aux supplices de l'enfer?
Mais au reste, et ceci va tout concilier, est-ce que par hasard ces affaires temporelles dont on se fait autant de prétextes pour retarder indéfiniment celle du salut, ne peuvent pas marcher de front avec elle ? Si ces affaires sont des œuvres de péché ; si elles ont pour objet l'injustice, la vengeance, le libertinage ou L'impiété, n'en parlons point ; ensevelissons-les dans une éternelle réprobation ; ce ne sont point des affaires, mais des crimes ; encore une fois, n'en parlons point. Mais si, comme il est fort probable, ce sont les affaires ordinaires de la vie ; si ce sont des affaires légitimes au fond, honorables même aux yeux de Dieu et des hommes, nécessaires peutêtre au point de vue social ; où donc a-t-on vu qu'il fallait les mépriser et les négliger pour ne s'occuper que de l'affaire du salut? En quelle page de l'Evangile trouvera-t-on cette morale? Non, ces affaires ne doivent point être négligées ; non, si on ne les mulitiplie pas outre mesure, ce que la prudence humaine désapprouverait comme la religion, elles ne mettront pas obstacle à l'affaire du salut. Voyez cette masse de chrétiens fidèles dont vous enviez peut-être la paix et le bonheur ; leurs
affaires temporelles sont-elles en désordre? Abandonnent-ils leur famille, leurs occupations, et les divers travaux inhérents aux emplois qu'ils exercent, pour se retirer dans les solitudes où Dieu ne les veut pas ? Non certes ; ils restent au milieu du monde pour l'édifier par la sainteté de leur vie, et pour être autant de preuves vivantes qu'il est possible et très-possible de sanctifier ses travaux et il»- soigner les affaires du temps, sans préjudiciel' à cette de l'éternité.
Prenons ces hommes de Dieu pour modèles, afin de ne pas les avoir pour accusateurs au grand jour des vengeances.