‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 23 sur 92 · III. — Objections et vains subterfuges du pécheur · texte numérisé non relu

III. — Objections et vains subterfuges du pécheur

— L'affaire du salut, dit-on, présente des difficultés insurmontables.

— Insurmontables ! vous n'y pensez pas ; ce mot est un blasphème. — Comment cela? — C'est facile à comprendre. Dieu commande le salut à tous les hommes, et sa volonté formelle est que tous soient sauvés : Ornnes hommes vult salvos /ieri. Or. s'il y a des difficultés réellement, inswmontables dans l'affaire du salut, il faut dire que Dieu commande à sa créature des choses impossibles : commander l'impossible serait injuste, et accuser Dieu d'injustice, c'est un horrible blasphème.

Revenons à votre objection. Le salut vous offre des difficultés insurmontables ! Qu'avez-vous fait, je vous prie, pour surmonter ces difficultés? Il est écrit dans nos saints Livres que nous n'avons qu'à

demander le secours de Dieu pour l'obtenir, et qu'avec ce secours nous sommes victorieux et invincibles. Si c'était un homme qui vous eût fait cette promesse, vous pourriez suspecter sa sincérité et vous défier de ses protestations ; mais c'est Jésus-Christ même qui vous dit formellement : Demandez et vous recevrez. Assurément on n'a pas coutume de mettre au rang des choses difficiles, celles qu'il ne faut que demander pour les obtenir. Mais demandez-vous le salut de votre àme? Où sont les prières que vous avez faites avec ferveur et persévérance pour obtenir la grâce de renverser les obstacles qui vous découragent? Il en est plusieurs qui les ont faites, ces prières, et qui en les faisant sont parvenus à surmonter ce que vous déclarez insurmontable 1 Priez comme eux, et vous verrez si Dieu n'exauce pas vos prières comme celles de tant d'autres.

Le salut est très-difficile ! Et quand cela serait vrai ; est-il nécessaire ? ou ne l'est-il pas ? S'il est nécessaire ; s'il est d'une nécessité absolue, indispensable, et qui n'admet pas que l'on s'y soustraie par de vains subterfuges, la difficulté de l'exécution n'est plus une excuse. Or vous savez bien qu'il est nécessaire ; et quand Jésus-Christ le déclare tel, et ajoute que, parmi toutes nos affaires, il n'y a que celle-là qui soit réellement nécessaire, wium est necessarium, vous ne voudrez pas sans doute lui donner un démenti.

Xous ne comprenons pas assez ce qui c'est qu'une affaire rigoureusement nécessaire, et nous confondons souvent sur ce point l'importance avec la nécessité. C'est une erreur que fait parfaitement

ressortir Bourdaloue avec son inflexible logique î a Entre une affaire d'une importance extrême, » dit-il. et une affaire d'une absolue nécessité, la 5> différence est essentielle. Qu'on me fasse en- » tendre qu'une affaire est importante pour moi et » très-importante, je conçois précisément par là » que je perdrai beaucoup en la perdant, sans qu'il » s'ensuive néanmoins que dès lors tout sera perdu » pour moi et qu'il ne me restera plus rien. Mais que » ce soit une affaire absolument nécessaire et seule » nécessaire, je conclus et je dois conclure que si » je venais à la perdre, tout me serait enlevé et que » ma perte serait entière et sans ressource. Or, tel

» est le salut Je ne puis me passer du salut,

» car c'est de là que dépend mon bonheur pendant » toute l'éternité. Je puis au contraire me passer » de tout ce que je vois dans le monde ; je puis me » passer des richesses, des honneurs, des plaisirs » et des divertissements du monde. Tout cela, il » est vrai, ou une partie de tout cela peut m' être » utile par rapport à la vie présente ; mais je puis » me passer de cette vie présente elle-même, et il » faudra bien, tôt au tard, que je la perde. Par » conséquent, je n'ai de fonds à faire que sur le » salut ; c'est là que je dois tendre incessamment, » uniquement, nécessairement, à moins que, par » un affreux désespoir, je ne consente à être in- » failliblement, pleinement et éternellement mal- » heureux. Terrible alternative : ou un malheur » éternel, qui est la damnation ; ou une éternelle » béatitude, qui est le salut ! Voilà sur quoi je suis » obligé de me déterminer, sans qu'il y ait aucun » tempérament à prendre. Le ciel ou l'enfer, point

» d'autre destinée. Si je rne sauve, le ciel est à » moi, et il ne me sera jamais ravi ; si je me » damne, l'enfer devient irrémissiblcment mon » partage, et jamais je ne cesserai d'y souffrir (1). »

On doit voir, à la lumière de ces raisonnements sans réplique, que l'affaire du salut n'est pas seulement importante et très-importante, mais qu'elle est absolument nécessaire. Or nous l'avons déjà dit, quand la nécessité d'une affaire est démontrée, la difficulté qu'elle présente n'est plus une excuse pour se dispenser de la traiter.

Au reste, pourquoi s'exagérer cette difficulté, quand l'expérience de tous les jours démontre que, dès que l'on entreprend généreusement de se donner à Dieu, on est étonné de voir avec quelle facilité on renverse une multitude d'obstacles que l'on croyait insurmontables ?

— Il est vrai, dit le pécheur, je néglige l'affaire de mon salut ; mais j'ai confiance en la divine miséricorde : Dieu ne m'a pas fait pour me damner. — - C'est encore Bourdaloue qui détruit en peu de mots cette fausse ressource du pécheur : « Dieu » ne ma pas fait pour me damner... Non, sans » doute ; mais aussi Dieu ne vous a pas fait pour » l'offenser. Vous renversez toutes ses vues, de » quoi vous pîaignez-vous s'il change à votre » égard l'ordre de sa Providence ? Quoiqu'il ne » vous ait pas fait pour l'offenser, vous l'offensez ; » ne vous étonnez plus que, quoiqu'il ne vous ait » pas fait pour vous damner, il vous damne. »

— Pour se sauver, dit-on encore, il faut mener

(1) Pensées de Bourdaloue.

une vie chrétienne ; or les obligations qu'impose cette vie sont fatigantes et ennuyeuses.

Cette objection vient évidemment se briser contre la démonstration que nous avons établie de la nécessité indispensable du salut. L'ennui que peut nous causer une vie chrétienne n'autorisera jamais à se dispenser de mener une telle vie, si elle est nécessaire, comme elle Test en effet, pour assurer le succès de l'affaire du salut. Mais est-il bien vrai que la vie chrétienne soit aussi ennuyeuse que les mondains se le persuadent ? De bonne foi- n'est-ce pas plutôt chez eux que chez les chrétiens fidèles que l'ennui se rencontre ? Le chrétien qui travaille sérieusement à son salut, place son bonheur dans l'accomplissement de ses devoirs religieux et sociaux, dans le calme de sa conscience, dans le soin qu'il prend de s'assurer une félicité éternelle, dont il ressent déjà comme un avantgoùt dans ses communications affectueuses avec le Dieu qu'il adore. Allez donc lui persuader qu'il s'ennuie, et essayez de le lui démontrer ; il vous répondra, soyez-en sur, par un doux sourire et par un profond gémissement sur votre aveuglement et votre misère.

Les obligations de la vie chrétienne sont ennuyeuses ! « En avez-vous de plus importantes » ou de plus agréables ? répond un auteur trop » peu connu 1 . Prier Dieu, réfléchir sur soi-même » pour redresser son cœur, se nourrir d'une lec- » tûré solide et instructive, travailler à la sancti- » fication de son àme et au soulagement du

(1) Villier§, Pensées et Réflexions sur les égarements des hommes, etc., t. I, p. 41,

» prochain , sont-ce des occupations plus désa- » gréables que de s'assujettir à des bienséances » forcées, que de se livrer, en ouvrant sa maison, » h l'imil lité et à la gène de cent visites frivoles, » que d'aller et venir de maison en maison sans » affaires et sans dessein, que de passer les nuits » à lire les aventures chimériques d'un héros fa- » buleux ? Sont-elles plus ennuyeuses que de » calculer des dépensas, que de déchiffrer des con- » trats, que de se coller nuit et jour sur un siège, » essuyant toutes les révolutions d'un jeu taciturne » et querelleux, où la tête s'épuise autant que la » bourse ; que de passer sa vie à dire d'heure en )> heure que ferons-nous, sans trouver jamais rien )> à faire ? »

Non, la vie chrétienne n'est pas une vie fatigante et ennuyeuse ; elle ne le serait que si l'on voulait allier dans sa conduite ce que la religiou prescrit avec ce qu'elle condamne ; alors, sans doute, ne goûtant pleinement ni les fausses joies du monde, ni les joies pures de la vertu, on se trouverait dans un état de tiraillement pénible. Mais qu'on se donne à Dieu avec cette sainte générosité qu'il bénit toujours, et l'on verra si la vie chrétienne n'est pas une source abondante de consolations et d'ineffables jouissances.

— Quoi qu'il en soit, dira-t-on peut-être, l'Évangile est austère ; ne nous dit-il pas que, pour sauver son âme, il faut porter sa croix, la porter tous les jours, se renoncer soi-même et suivre Jésus-Christ ?

« Ne croirait-on pas, dit encore l'abbé de Yil- » liers, que ceux qui Se font ce caractère de la

» vie chrétienne, sont des gens qui nagent dans » les plaisirs et dans la joie, et qui n'ont pas un » moment de trouble et de chagrin dans la vie? » Cependant il n'y a aucun de ces gens-là qui soit » et qui se dise heureux. Quelque vie qu'on se » propose, on y trouve des chagrins et des peines. » Quand la vie chrétienne serait une vie de cond trainte, serait-elle en cela différente de celle » qu'on mène dans le monde lorsqu'on en veut » suivre les lois, les caprices, les étiquettes et » les modes ? On se fait un devoir de se con- » traindre pour le monde, et l'on ne veut pas » s'en faire un de se contraindre pour Dieu et » pour sauver son âme. Quel repos cependant le » monde peut-il faire espérer qui soit égal à celui » d'une bonne conscience? »

Qu'il y a de bon sens et de vérité dans ces paroles î et quels fruits admirables de salut elles produiraient si elles étaient méditées de sangfroid, dans le silence des passions et sous l'œil de Dieu.

Au reste, ce n'est pas entendre sa religion, que de se laisser rebuter par l'idée déporte?' sa croix. Qu'est-ce en effet que porter sa croix? Est-ce courir au désert, s'y nourrir de racines et de miel sauvage, se couvrir le corps d'un affreux cilice, déchirer sa chair par une discipline sanglante et se dévouer à des austérités de tout genre? Non assurément. Qu'est-ce donc que porter sa croix? c'est réprimer ses passions en ce qu'elles ont d'excessif et de déréglé, ce qui, au dire des philosophes paiens eux-mêmes, est plutôt un principe de bonheur qu'une source de peines, puisque ce

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sont nos passions qui font nos maux véritables, et puisqu'elles nous font payer excessivement cher les fausses jouissances qu'elles nous procurent.

Qu'est-ce encore que porter sa croix? C'est se soumettre aux pénitences que l'Église nous impose avec la tendresse d'une mère qui. sait combien elles pous sont nécessaires, et combien nous serions peu disposés à les pratiquer si nous étions abandonnés à nous-mêmes ; pénitences, au reste, dont elle nous dispense avec une indulgence toute maternelle, dès qu'elle connaît nos infirmités.

Qu'est-ce enfin que porter sa croix? C'est souffrir librement, pour l'amour de Dieu, avec patience et résignation, les peines courantes de la vie qui sont communes aux justes et aux pécheurs, et que l'on est contraint de souffrir malgré soi dans les accidents inévitables de la condition humaine. Puisque ces peines sont ici-bas le partage de l'humanité, et que les mauvais chrétiens comme les bons ne peuvent s'y soustraire, seront-elles plus pénibles si on les supporte avec patience que si on les accueille avec murnurc ? N'est-il pas même évident que la certitude de recevoir dans le ciel la récompense des peines endurées patiemment sur la terre, émousse la pointe de la douleur et la fait supporter avec plus de courage, surtout quand on s'inspire de la croix de Jésus dont la vue seule est une leçon de patience et de résignation?

— Mais ne faudra-t-il point que j'abandonne mes plaisirs et que je renonce aux divertissements du monde, si je veux travailler sérieusement à l'œuvre de mon salut 2

Si vos plaisirs sont criminels il est évident qu'il en faut faire à Dieu le sacrifice ; cela ne peut pas faire la matière d'un doute.

Si a-os plaisirs sont licites, la loi de Dieu ne vous en interdit que l'excès, qui dégénérerait en perte de temps et en une foule de désordres que les vrais sages, même hors du christianisme, condamnent comme la religion.

C'est une illusion déplorable et malheureusement fort commune, de se figurer qu'il n'y a plus de bonheur ni de vraies jouissances pour celui qui s'occupe sérieusement de sauver son âme. Comme on est tout au plaisir et à ses passions, on envisage avec une sombre horreur la vie de celui qui se prête au monde sans l'aimer, et qui tient constamment ses passions en bride. Nous devrions pourtant être désabusés de cette erreur par ce qui se passe tous les jours sous nos yeux. Que d'hommes ne connaissons - nous pas , idolâtres comme nous autrefois, et plus que nous peut-être, du inonde et des passions, lesquels ayant ouvert les veux à la lumière, ont pris généreusement la détermination de se donner à Dieu et d'embrasser son service !

Allez voir un de ces vrais sages qui descend dans sa conscience sans y trouver le remords, qui passe auprès d'un cimetière sans trembler, qui voit une fosse ouverte sans pâlir, qui entend tomber la terre sur un cercueil sans frissonner, qui n'a rien à changer dans sa conduite si la mort vient ce soir frapper à sa porte, qui enfin contemple l'éternité d'un regard tranquille, peut-être même le sourire sur les lèvres. Allez voir cet homme

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de Dieu que tout le monde estime, que les pauvres appellent leur père, et pour lequel l'impiété même sait trouver des éloges; allez le voir, cet homme que la prière rend heureux, qui ne s'ennuie plus devant Dieu, et qui laisse tomber de douces larmes au pied des autels où il adore son Sauveur ; allez le voir, et il vous dira s'il regrette ce qu'il a quitté, et s'il se repent d'avoir grossi le nombre des chrétiens fidèles. Puis, après ce beau spectacle, allez au milieu du monde, et tachez de trouver un de ses sectateurs qui jouisse d'un bonheur aussi pur, aussi solide, aussi complet. Cherchez dans ces salons étincelants où la folie agite bruyamment ses grelots, comme pour étourdir tant de consciences malades ; cherchez sur le parquet de ces salons dorés, cherchez quelques larmes que l'ivresse du bonheur y ait fait répandre; mais non, ne cherchez point ; vos recherches seraient vaines ; ce n'est qu'aux pieds de Dieu que le cœur surabonde de consolation, et que les yeux répandent de délicieuses larmes.

Pourquoi faut-il, hélas ! qu'on ait tant de répugnance à travailler au salut de son âme, quand ce travail est payé par de telles jouissances ?

« Qu'attendons-nous pour nous convertir ? s'é- » crie Dossuet, quelle dureté est semblable à la o nôtre ! Attendons-nous que Dieu ressuscite des » morts pour nous instruire ? Il n'est point néces- »> saire que les morts reviennent... Les vérités de » l'éternité sont assez bien établies ; nous n'avons »> rien que de faible à leur opposer ; c'est par pas- » sion, et non par raison, que nous osons les com- » battre. Si quelque chose les empêche de régner

sur nous, ces saintes et salutaires vérités, c'est que le inonde nous occupe ; c'est que les sens nous enchantent ; c'est que le présent nous entraîne... Si nous sommes assurés qu'il viendra un dernier jour où la mort nous forcera de confesser toutes nos erreurs, pourquoi ne pas mépriser par raison ce qu'il faudra un jour mépriser par force (li? »

« Faites pénitence, dit-il ailleurs, tandis que le médecin n'est pas encore à vos cotés, vous donnant des jours et des heures qui ne sont pas en sa puissance, et toujours prêt à philosopher admirablement de la maladie après la mort. Convertissez-vous de bonne heure ; que la pensée en vienne de Dieu et non de la fièvre, delà raison et non du trouble, du choix et non de la force ni de la contrainte (2). »

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