I. — Caractère du péché
Nous aimons ce qui est beau : quelle que soit la corruption de notre cœur, la beauté morale, la beauté delà vertu nous séduit encore : si nous la profanons par notre conduite, nous admirons au fond de l'âme ceux qui la pratiquent. Eh bien î cette vertu qui nous charme, le péché en est le bourreau ; c'est lui qui l'immole et qui la sacrifie. Il n'est pas un péché qui ne blesse une vertu.
Nous aimons ce qui est sage et harmonieusement disposé. Quelque soit le désordre de notre conduite, nous avons dans l'âme un fonds de droiture qui nous fait estimer et aimer ce qui est en règle. Eh bien ! cette règle, cette sagesse, cette constante harmonie, le péché la bouleverse et la détruit de fond en comble ; il l'attaque jusque dans sa source, jusqu'en Dieu même qu'il voudrait, s'il le pouvait, rendre complice de son désordre en lui arrachant le privilège de l'impunité pour un mal qu'il abhorre. Disons plus, cette sagesse, le péché seul lui porte atteinte. Toutes les créatures la respectent, obéissent à Dieu et le bénissent chacune à sa manière ; le péché seul trouble l'harmonie de l'univers et dérange , autant qu'il le peut faire, les combinaisons régulières de l'éternelle sagesse.
Nous aimons ce qui est grand, noble, distingué. Quel que soit notre abaissement comme pécheurs, nous ne cessons pas d'être hommes ; et comme
hommes, nous portons au fond de l'âme le sentiment de notre dignité primitive. Eh hien ! le péché avilit cette dignité, ravale cette grandeur, ternit cette noblesse. Élevés jusqu'à Dieu quand notre âme est sans tache, le péché nous dégrade dès que nous le commettons ; il nous ravit le titre d'enfant de Dieu ; il nous chasse du ciel comme autrefois Adam du paradis terrestre, et nous asservit au démon, ange déchu lui-même, dont la gloire s'est changée en éternel opprobre.
Nous aimons ce qui est bon. Les monstres seuls résistent aux charmes de la bonté ; la rigueur rebute, comprime, endurcit quelquefois notre cœur ; mais la bonté le dilate, l'attire, le gagne et le subjugue. Eh bien ! cette bonté qui, chez l'homme, n'est qu'une goutte émanée de la source infinie de bonté qui est en Dieu, le péché la repousse, la combat et l'attaque jusque dans le cœur du divin Père où elle a son siège. Oui, le péché nous rend mauvais; car n'est-ce pas le comble de la malice que d'offenser un Dieu qui, après nous avoir créés par pure bonté, continue de nous faire sentir à chaque instant les effets de sa tendresse ?
Nous aimons ceux qui nous aiment. Oh ! oui, nous l'éprouvons tous les jours, l'amour attire l'amour. L'homme le plus vil et le plus abjec% si nous pouvons acquérir la certitude qu'il nous aime, qu'il nous est cordialement attaché, nous détournons les yeux de son abjection pour ne voir que son amour ; et son amour appelle notre amour ; et nous l'aimons malgré sa difformité qui le rend odieux à tout le monde. Allons plus loin et plus bas ; l'animal lui-même, s'il peint on amour dans
ses mouvements empressés et les caresses qu'il nous prodigue, ne trouve pas notre cœur froid et insensible : nous lui rendons caresses pour caresses ; et le morceau que nous portons à notre bouche, nous aimons à nous en priver pour le lui offrir. Eh bien ! le péché détruit toutes les notions de l'amour ; il en pervertit les lois ; il en dénature les sublimes inspirations ; c'est le pécheur seul qui jette à Dieu l'offense et l'outrage en retour de l'amour infini qu'il lui témoigne. C'est lui qui, plus dur que le rocher, répond froidement : Je ne veux pas obéir, non serviam, à celui qui lui dit avec tant d'amour : Mon enfant, donne-moi ton cœur ; Prœbe, fili mi, cor tnum mihi.
Nous aimons ceux qui, non contents d'avoir pour nous des sentiments d'amour et de bonté, traduisent ces sentiments en actes multipliés de bienfaisance ; oui, nous aimons nos bienfaiteurs, quand surtout leurs bienfaits sont continuels et d'une haute importance. Qui voudrait se voir imputer le crime odieux de l'ingratitude que tout le monde déteste? — Personne. — Qui pourrait dire que la reconnaissance ne s'échappe pas de son cœur en présence d'un bienfait ? — Personne. — Vous vous trompez, pécheur, vous êtes cet homme-là, vous ! Tu es Me vi/\
Comptez, si vous le pouvez, les immenses bienfaits dont la main de Dieu vous a comblé jusqu'à ce jour, les dangers dont il vous a préservé, la patience inépuisable avec laquelle il vous a attendu et vous attend encore, les avances qu'il vous fait tous les jours pour gagner votre cœur, et mille autres bienfaits dont rémunération serait infinie ; eh bien !
i, te
le péché vous endurcit lame à tel point que vous regardez ces faveurs comme des biens qui vous sont dus, et que non- seulement vous ne remerciez pas celui qui vous les donne, mais que vous l'offensez à chaque instant, non par surprise et fragilité, mais volontairement , délibérément et sans remords. Vous allez plus loin, vous usez de ses dons mêmes pour l' offenser. Le corps qu'il vous a donné pour le lui consacrer et procurer sa gloire, vous le prostituez à la débauche. L àme qu'il a créée à son ima<»v et qu'il vous a donnée pour le bénir, vous la souillez chaque jour de quelques nouveaux crimes. Le cœur qu'il a fait capable d'amour pour que vous l'aimiez de toutes vos forces, vous en faites le foyer des plus sales passions. Les créatures enfin, animées ou inanimées, qu'il vous a données pour de saints usages, vous les associez à vos désordres, et vous en faites autant d'instruments de vos iniquités et de vos révoltes. Dites encore, dites si vous pouvez échapper au reproche d'ingratitude ; dites si le péché n'a pas le funeste pouvoir de faire de vous un ingrat.
Nous aimons ceux qui s'imposent, pour nous combler de bienfaits, des privations et des sacrifices pénibles. Où trouver un cœur assez dur pour paver d' ingratitude un bienfaiteur si dévoué? Où trouver ce cœur de bronze? — Chez le chrétien qui s'est vendu pour être assujetti au péché, selon l'expression de saint Paul, venumdatus sub peccato? Qu'il se place en face de Jésus-Christ, s'il ose soutenir son tendre regard ; qu'il le considère sacrifiant pour lui son honneur et sa gloire , cachant sa divinité sous les huilions de notre chétive nature, naissant
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dans une vieille masure abandonnée, menant une vie d'artisan pour mieux dissimuler sa souveraine grandeur, et se condamnant à un état d'abjection tel, que saint Paul, en son langage inspiré, l'appelle un véritable anéantissement : Semetipsum cxinaaivit formant servi accipicns. Où trouvera-t-il un ami qui lui ait jamais témoigné un amour aussi fort ? Le trouvàt-il, cet ami, serait-il un Dieu? serait-il surtout un Dieu abaissé, humilié, rassasié d'opprobres pour une créature ingrate et rebelle qui ne tient aucun compte de ses humiliations et de ses sacrifices ? Péché ! voilà ton ouvrage ; voilà l'ingratitude que tu enseignes à l'homme qui a le malheur de te commettre I
Mais ce qui mettrait le comble à notre reconnaissance et à notre amour, ce serait la générosité d'un ami qui pousserait l'héroïsme du dévouement jusqu'à briser nos chaînes si nous étions esclaves, et s'en charger lui-même ; jusqu'à prendre notre place au fond d'une obscure prison pour nous en délivrer ; jusqu'à mourir enfin sur un échafaud de la mort la plus honteuse et la plus cruelle, pour nous sauver la vie. Si surtout ce tendre ami pouvait prévoir que l'ingrat pour lequel il se sacrifie de la sorte ne lui saura nul gré de ce qu'il fait pour lui : s'il savait même positivement qu'au lieu de le remercier, il se rangerait parmi ses ennemis et qu'il se ferait comme un jeu d'opposer à chaque instant l'outrage à la tendresse et l'ingratitude à l'amour ; si, dis-je, il prévoyait cette horrible conduite, et que, malgré cette prévision, il poursuivit cependant son œuvre de dévoùment, et mourût dans les tortures pour pour sauver cet indigne ami ; nous le demandons,
le monde aurait-il assez d'anathèmes pour foudroyer un tel monstre? C'est vrai, dira-t-on d'une voix unanime ; mais où trouver un ingrat si pervers et un ami si généreux ? — L'ingrat, vous le trouvez chez le pécheur obstiné dans son péché. — L'ami généreux, allez au calvaire ; c'est là qu'il va vous apparaître au haut de sa croix de bois, pâle, sanglant, défiguré, broyé sous le poids de la douleur, . mourant par amour pour l'ingrat ([ni l'offense, et plaidant sa cause auprès de la Justice divine, par ces paroles qui amolliraient les roc lier s eux-mêmes s'ils les pouvaient comprendre : « Mon père, pardonnez-leur ; car ils ne savent ce qu'ils font. » Patc/\ i'jnosce Mis, nesciunt enim quid faciùnt.
Voilà, sans aucune exagération, ce que fait le péché, ou plutôt ce que fait le pécheur quand il se détermine à le commettre. Il était esclave, et esclave du démon ; Jésus l'a délivré de cet esclavage et en a pris sur lui-même la honteuse livrée : Formam servi accipiens. Il était condamné à une prison perpétuelle : et cette prison, c'était l'enfer dont il lui était impossible de sortir par ses propres forces; Jésus est mort pour le délivrer de ces tourments éternels : « Il m'a aimé, s'écrie saint Paul, et il s'est livré pour me sauver : » Dilexit me, et tr/ulidit semetipsum pro me.
Oui, le péché seul a été cause des abaissements étonnants et de la mort cruelle de Jésus ; sans le péché, pas de Calvaire. Le péché continue, non pas de faire souffrir Jésus, mais de l'outrager et de lui faire injure. Saint Paul allait même plus loin que nous, quand il disait aux pécheurs de son temps que, par leurs péchés de rechute, ils crucifiaient
de nouveau le Fils de Dieu autant que cela dépendait d'eux, et l'exposaient à l'ignominie : Rursum crucifigcntes sibimetipsis Filium D?i> et ostcntui ha-
boites.
Ces péchés innombrables que les hommes ont commis depuis le sacrifice sanglant de notre divin Sauveur, et que nous commettons, hélas ! tous les jours encore, Jésus les connaissait, puisque étant Dieu rien n'échappait à sa vue. Il voyait clairement l'indignité de notre conduite, l'abus et la profanation que nous devions faire de ses mérites et de son sang, l'ingratitude dont nous devions payer son amour; il voyait tout cela, et cette vue, qui augmentait ses douleurs et provoquait sa colère, n'a fait, au contraire, qu'enflammer son amour et exciter sa miséricorde. L'indignité de notre conduite n'a pas épuisé sa tendresse, et n'a pas un seul instant suspendu l'effusion de son sang adorable. Il est mort, ce tendre ami ! il est mort, cet ami généreux: et dévoué ! il est mort dans des tortures affreuses ! et c'est pour nous qu'il est mort î pour nous, pécheurs ; pour nous, ingrats, qui ne lui savons gré de ses souffrances et de sa mort ; pour nous qui péchons encore malgré tant de raisons que nous avons de ne plus pécher jamais î
Qu'on dise si le péché ne renferme pas un caractère de noirceur et d'abomination, [et si l'homme qui le commet ne mérite pas d'être stigmatisé comme ingrat.
Les caractères du péché sont vraiment hideux, et il semble difficile que le peu que nous venons d'en dire, n'inspire pas un vif sentiment d'horreur pour cette affreux désordre, qui met la créature faible
et misérable on état Je révolte contre son Créateur, quoiqu'il n'ait pour elle que des bontés, et qu'il veuille l'associer à son bonheur éternel.
Cependant, comme la vue d'un mal, considéré en lui-même et dans la difformité de sa propre nature, nous touche souvent moins que la considération des terribles effets qu'il produit, nous allons voir les suites du péché, les biens dont il nous prive, le mal qu'il nous fait, même dès ce monde, cl les maux effroyables dont il nous accable pendant l'éternité, si nous mourons avant d'en avoir obtenu le pardon.