‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 26 sur 92 · Effets et châtiments du péché · texte numérisé non relu

Effets et châtiments du péché

La justice de Dieu étant un de ses attributs essentiels et nécessaires, il est impossible qu'elle ne récompense pas ce qui mérite récompense, et qu'elle ne châtie pas ce qui mérite châtiment. Le péché donc, qui est une provocation dirigée contre cette justice ; le péché qui est un outrage à l'infinie bonté de Dieu, ne peut en aucune façon se soustraire à la vengeance divine, à moins que le pécheur ne l'efface et ne le détruise par une conversion véritable et un sincère repentir. « Dieu, dit » un auteur déjà cité, ne peut regarder le péché » qu'avec une haine démesurée. Il le hait tellement » qu'il faut nécessairement, ou qu'il détruise le » péché dans le pécheur en réformant son cœur, » ou qu'il abîme le pécheur et le péché au fond des » enfers , pour y être l'objet éternel de sa juste » sévérité (1). »

(i) Esprit de Nicole, cli. xn.

Malheureusement, voilà ce que nous ne voyons pas, et ce qui ne fait sur nous qu'une impression légère. Emportés dans le tourbillon du monde et des passions, séduits pas nos sens, éblouis par le vain prestige du plaisir, ennemis de toute gène et de toute contrainte, habitués à une vie de distractions et d'irréflexion continuelle, nous faisons le mal par habitude et le bien par hasard ; nous rions comme des insensés quand il faudrait apaiser Dieu par nos larmes, et nous ne commençons à ouvrir les yeux à la vraie lumière, que quand la mort se présente pour nous les fermer.

En ce triste et désolant état, nous ne pouvons pas dire comme ce généreux martyr de Lyon : Chez nous l'âme commande et le corps obéit. Hélas ! c'est le contraire qui est vrai : l'esclave commande, et la souveraine est asservie. Aussi, quelle fausse idée n'avons-nous pas du péché, qui est pourtant la seule chose au monde que Dieu haïsse, puisque le pécheur même, il ne le hait qu'à cause du péché qui est en lui ! Quelle fausse idée n'en avons-nous pas !

Si c'est un péché de pensée, qu'est-ce pournous qu'une pensée, cette ombre fugace qui n'est saisissable par aucun côté matériel ?

Si c'est un péché de parole, qu'est-ce à nos yeux qu'une parole que le vent emporte dès qu'elle est proférée ?

Si c'est un péché d'omission, qu'est-ce qu'un péché purement négatif qui se commet en ne faisant rien ?

Si même c'est un péché d'action, à moins qu'elle ne soit difforme et honteuse de sa nature , qu'est-ce

qu'une action si vite consommée , qui souvent n'offense personne, et dont la fragilité humaine plaide aussitôt la cause ?

Cet aveuglement de la plupart des hommes fait vraiment frémir : car peut-on être plus éloigné du salut qu'en regardant comme des bagatelles ce qui le ruine sans ressource? Pour rectifier nos vues, méditons ces paroles que Dieu nous adresse par un de ses prophètes : Mes pensées ne sont pas vos pensées ; a tes voies ne sont pas vos voies , dit le Seigneur. Autant les deux sont élevés au-dessus de la terre y autant mes voies sont au-dessus de vos voies, et mes pensées au-dessus de vos pensées.

Quand l'homme pèche, la chose du monde qui l'occupe le moins est précisément celle qui devrait absorber toutes ses réflexions, je veux dire Feutrage qu'il fait à la majesté infinie de Dieu. Quels sont les pécheurs qui, quand ils ont commis un péché, s'arrêtent à penser que, chétifs vers de terre qu'ils sont, ils viennent d'attaquer Dieu sur le trône même de sa gloire ? Mais si ces pensées sont trop élevées pour eux. pensent-ils du moins aux pertes immenses que leur occasionne, et aux maux affreux qu»* leur attire le péché qu'ils viennent de commettre ? Hélas ! rien ne les touche, rien ne les désarme. Essayons cependant de les attendrir sur eux-mêmes.

Quand l'homme est uni à Dieu par la grâce et l'amour : quand sa conscience ne lui fait aucun reproche ; quand il observe fidèlement les commanée nents de la loi qui lui sont imposés ; alors, chez lui, tout est dans l'ordre. Si les passions ne sont pas détruites, elles sont disciplinées et soumises : peut-être même sont-elles transformées eu

vertus sublimes ; car quand mie Madeleine et un Augustin dirigent la passion de l'amour dont leur cœur brûlait, non plus vers la créature dont ils reconnaissent le vide, mais vers Dieu seul clont ils découvrent l'impérissable beauté, ils n'éteignent pas en eux la flamme de l'amour, mais ils lui donnent une divine tendance.

Ainsi en est-il de l'homme juste : ses passions, je le répète, sont disciplinées, soumises ou divinement transformées. De là un calme profond ; car nos passions seules nous enlèvent la paix et le bonheur. En cet heureux état, nous sommes unis à Dieu par des liens, invisibles il est vrai, mais dont la douceur se fait tellement sentir que les yeux proclament souvent la joie du cœur par des larmes. Notre âme est alors comme le paradis terrestre où nos premiers parents goûtaient avant leur chute un bonheur si suave. Parfaitement unis à Dieu par l'amour, ils trouvaient dans ce- te union des torrents de délices ; et nous aussi, au centre de notre âme, seuls avec Dieu qui ne nous quitte jamais, nous lui parlons et il nous parle ; nous l'aimons et il nous aime ; nous nous attachons à lui. et il s'attache à nous par des liens que jamais il ne rompt le premier. Union délicieuse et vraiment divine. qui est comme l'avant-goût de l'éternel bonheur !

Qui la détruira, cette union, si elle l'est jamais? le péché, le péché seul aura ce funeste pouvoir. Qu'il entre dans l'âme par la volonté perverse de l'homme ; à l'instant même, la chaîne d'amour se brise, l'ordre est remplacé par le chaos, la paix par le trouble, la joie par le remords. Le cœur est souillé; la conscience est muette ou eilo parle eu h 11

vain; Famé est asservie, le corps lui-même est l'instrument du désordre ; Dieu n'est plus là ; le démon le remplace, et c'est à ses volontés que l'homme se soumet. Péché, voilà ton ouvrage !

11 est vrai, au milieu de cette affreuse tempête, un débris de la frêle nacelle subsiste encore et peut tout sauver; c'est la foi. La charité périt infailliblement dans ce naufrage, car comment être ami et ennemi de Dieu tout ensemble? Mais ordinairement la foi survit au désastre et ne s'éteint qu'après bien des secousses; très-souvent même, par un miracle de la divine miséricorde, l'àme est noire de crimes, et la foi continue d'éclairer cette sombre horreur. Mais voici le nouveau désordre que lo péché produit dans l'Ame du pécheur ; comme il est une œuvre de ténèbres, la lumière l'importune ; il la fuit, il la déteste. De là, ces luttes de l'Ame esclave contre la foi qui lui reproche son esclavage . (.'est tout naturel, celui qui fait le mal abhorre le plein jour : Quimalè agit odit lucem. Quand on veut satisfaire ses passions et se vendre au péché, la foi qui fait voir les funestes suites de cette détermination ; la foi qui rappelle sans cesse un Dieu vengeur, une mort prochaine, un jugement terrible, un enfer éternel, la foi doit être nécessairement considérée comme un censeur incommode dont il faut se défaire. Aussi lui livre-t-on les plus rudes combats ; et à la suite de ces luttes, il arrive quelquefois qu'elle éteint son flambeau. Alors les passions triomphent et respirent à l'aise, protégées qu'elles sont par l'incrédulité qui leur vient en aide. Malheur effroyable ! Si la foi ne périt pas ; si elle survit aux attaques dirigées contre elle, du moins

est-elle notablement affaiblie ; sa voix n'est plus qu'un souffle, sa lumière une lueur faible et vacillante qui menace à chaque instant de s'éteindre, et dont on ne tient absolument aucun compte. Péché, voilà ton ouvrage !

S'arretera-t-il là ?Non, son œuvre de démolition n'est pas complète. La foi étant ou éteinte, ou notablement affaiblie, l'âme ne subissant plus ses salutaires influences, perd chaque jour en énergie pour le bien ce qu'elle gagne en énergie pour le mal. Plus faible que le roseau, le vent des passions l'agite en tous sens, la courbe, la recourbe et la chasse devant lui comme une feuille desséchée. Au lieu de spiritualier le corps comme elle le faisait avant sa chute, c'est le corps qui la matérialise et qui lui prête ses grossiers instincts. Péché, voilà ton ouvrage !

Quand l'àmc était pure et amie de Dieu, la compagnie de ce tendre père avait pour elle des. douceurs infinies. La solitude lui offrait des éléments de bonheur qu'elle préférait mille fois aux joies bruyantes du monde. Seule avec son Dieu, elle oubliait la terre et se croyait au ciel. Aujourd'hui tout est changé. La prière la fatigue, la solitude l'accable, l'idée de Dieu la trouble, le pied de l'autel arrosé naguère de si douces larmes la rebute et l'ennuie, la société des amis chrétiens qui sont restés fidèles, la gène et l'embarrasse ; le goût de Dieu, de la vertu, de la piété, des cérémonies religieuses a disparu, et s'est vu remplacé par le goût frivole du monde, ou par le goût dépravé des passions. Péché, voilà ton ouvrage I

Avant d'avoir introduit le péché dans son cœur.

l'homme recevait chaque jour de Lieu de nouveaux dons et de nouvelles faveurs. Sons l'influence de ces précieux dons, il voyait s'affaiblir pro ment ses vices el croître ses verdis ; la piété dirigeait ses actes et leur imprimait ce caractère de droiture, de sagesse et de régularité qui lui atl l'estime universelle. Ceux-là mêmes qui n'imitaient pas sa conduite, en faisaient l'éloge. Quand il venait s'asseoir à la Table sainte , rien , en. fait de bonheur, n'égalait la joie pure dont son à m;1 était inondée. Et maintenant, la source des divines laveurs est tarie; la main de Dieu est fermée, le ciel est de bronze ; la vie sainte, régulière et chrétienne est remplacée par une vie d'inutilités et de désordres. Péché, voilà ton ouvra .

Quand la fragilité humaine faisait commettre quelque infidélité, elle était aussitôt pardonnée que commise, grâce à l'amer repentir qui survenait à l'instant et apaisait Dieu. La conscience n'était pas une puissance enchaînée ; elle savait plaider contre le vice la cause de la vertu ; et la paix la plus profonde était toujours le fruit de sa victoire. Hélas ! quel changement : le remords aujourd'hui est un trait émoussé : la conscience étouffe sous le poids du vice : les iniqui ut : les habitudes

s'enracinent ; l'ciidurcissomeul est à son comble. l'éelié. voilà ion ouvrage !

Land on était ami de Dieu, les ; i la vie,

si insupportables pour l'impie, n'altéraient point les jouissances de l'àme. trouvait on

contre-poids dans la résignation. Si Lieu frappait d'une main, il caressai' de l'autre. Les afflictions apparaissaient au flambeau de la loi bien moins

comme des maux que comme dos moissons démérite; et F œil fixé sur le ciel, si l'on pleurait encore, l'espérance autant que la douleur faisait couler les larmes. Aujourd'hui, les peines sont purement des peines, et l'on en sent toute l'amertume sans aucompensation. Ni les joies de l'âme, ni le te de la conscience, ni la paisible résignation, ni la divine espérance ne viennent consoler ce pauvre cœur brisé, que Dieu frappe déjà sur la terre en attendant qu'il le foudroie bientôt dans l'éternité. Péché, voilà, voilà ton ouvrage !

Est-il vraiment possible de considérer attentivement à la lumière de la foi les funestes effets du péché que nous venons d'exposer, sans gémir profondément sur le malheur de ceux qui en contractent l'habitude^ et qui passent des années enfii et presque toute leur vie, au service d'un maître dur et impitoyable qui, en échange de quelques fausses douceurs, leur enlève les biens les plus précieux , et leur attire les plus terribles châtiments ? Et nous n'avons pas tout dit en fait de châtiments ! Écoutez, pécheurs infortunés , et voyez s'il est misère semblable à votre misère.

Que dire, par exemple, de l'extinction subite et complète des mérites acquis par suite d'un seul péché mortel que l'on vient de commettre ? Ceci n'est point une exagération pieuse, c'est une vérité incontestable. Oui, il est de foi qu'un seul péché mortel anéantit tous les mérites qu'avait acquis précédemment celui qui le commet. Actes de pénitence et de mortification, prières ferventes, sacrifices pénibles, efforts et combats, communions saintes et édifiantes, abondantes aumônes, bonnes

œuvres de toule nature : quel trésor de mérites pour l'éternité, quand surtout on a passé de longues années dans la pratique journalière de ces actes de vertu ! Eh bien ! supposez qu'après la vie la plus longue, consacrée tout entière à ces œuvres si méritoires, un seul péché mortel soit commis par celui qui était, avant ce péché, si riche pour le ciel ; le voilà subitement tombé devant Dieu dans la plus pitoyable et la plus complète indigence. Peut-être il se croira riche encore ; mais Dieu lui dira ce qu'il lit dire à un pécheur qui, comme lui, ne connaissait pas sa propre misère : Tu dis : Je suis riche et opulent et je n'ai besoin de rien ; tu ne sais pas que tu es malheureux, misérable, pauvre, aveugle et nu. Sans doute, les divers mérites qu'il avait acquis pourront renaître, s'il rentre en grâce avec Dieu par une sincère pénitence ; mais il est certain, il est de foi que s'il meurt avant d'avoir reconquis l'amour de Dieu par une vraie conversion, jamais il n'y aura de récompense au ciel pour les œuvres saintes dont le. péché, un seul péché, a détruit complètement le mérite ! Quelle perte ! et où trouver des regrets assez amers pour la déplorer comme elle doit être déplorée ?

Mais voici l'aggravation du mal et le progrès de la misère. Non-seulement les mérites passés sont anéantis ; mais la présence du péché dans l'âme la frappe d'une stérilité telle, que jusqu'à ce qu'il soit détruit, il est impossible de faire un seul acte dont on reçoive un jour la récompense au ciel. Ceci est encore un point que la foi nous révèle, et que l'Apôtre saint Paul nous inculque avec une bien grande énergie. Quand je parlerais, dit-il,

toutes les langues des hommes et des anges, si je n'ai point la charité (c'est-à-dire si j'ai perdu l'amour de Dieu par le péché mortel), je suis comme un airain sonnant et une cymbale retentissante.

Quand j'aurais le don de prophétie, que je pénétrerais tous les mystères et toutes les sciences, et quand j'aurais toute la foi possible jusqu'à transporter les montagnes, si je a ai point la charité, je ne suis rien.

Et quand je distribuerais toutes mes richesses pour nourrir les pauvres, et que je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n'ai point la charité, tout cela ne me sert de rien.

Quoi donc ? est-ce que les bonnes œuvres du pécheur vont être transformées en péchés ? Non certes ; à Dieu ne plaise que nous exagérions sa misère déjà si déplorable î Non, ces bonnes œuvres ne sont pas des péchés ; non, il ne doit pas renoncer à les pratiquer; bien plus, s'il est sage, il doit s'y appliquer avec une vive ardeur, non pas sans doute avec l'espoir d'en être récompensé dans l'éternité, puisque cela ne peut être, mais avec le désir d'apaiser la colère de Dieu et d'obtenir de sa miséricorde la grâce d'un prompt et sincère repentir. Qu'il multiplie donc ses bonnes œuvres ; qu'il prie surtout ; mais qu'il n'oublie pas ce qu'il est devant Dieu ; qu'il se rappelle en priant que, sujet révolté, il ne doit prier son roi que pour obtenir de lui le pardon de sa révolte. Tant qu'il sera pécheur, il n'y a qu'une prière qui lui convienne, et cette prière, en voici la substance : « Seigneur, je ne vous demande pas, pour prix du » bien que je fais, des récompenses éternelles

<■ auxquelles je sais que je ne puis aetuellcmen!

» prétendre ; mais je vous supplie, en considéra- » lion de mes bonnes œuvres et de mes prières, » de m'ouvrir 1!-*s yeux, de me toucher le cœur, » et d'arracher de mes mains les armes que je vas dirigées contre vous. »

Qu'il est triste de ne pouvoir adresser au ciel qu'une telle prière ! Qu'il est affligeant de se voir séparé de Dieu comme le péché en sépare, et de ne pouvoir plus s'entretenir avec lui comme avec un père !

Enfin, sont-ce là tous les effets que le péché produit? sont-ce là tous les maux qu'il attire sur l'homme assez insensé pour le commettre? Hélas ! nous voudrions le pouvoir dire; mais ne voit-on pas que les châtiments du péché ([wq nous venons de faire connaître, ne sont infligés au pécheur que pendant la courte durée de son existence? VA le péché n'a-t-il pas des suites éternelles ? Et ces suites ne sont-elles pas effroyables ? Mourir dans la péché mortel, quelle mort ! Si nous avions une foi vive, cette pensée nous ferait frissonner d'épouvante. Mais les suites de cette mort ! mais le Juge aux pieds duquel elle nous jette dès qu'elle a frappé son coup ! mais l'arrêt éternel que ce juge prononce contre le pécheur ! mais l'éternité malheureuse à laquelle il le condamne ! qu'est-ce que tout cela. si ce ne sont les châtiments du péché ?

Nous ne parlerons pas ici avec détail de ces vérités terribles ; car il faudra bien que nous traitions chacune d'elles en particulier. Deux mots seulement ; et Dieu veuille que les pécheurs les lisent, ces mots, avec l'attention qu'ils méritent !

Un seul péché mortel, et la mort en eet état. . .

plus do miséricorde pour nous dans le cœur de Dieu ! justice, justice sévère et inflexible !

Un seul péché mortel, et la mort en cet état... plus de ciel pour nous, plus de bonheur jamais !

Un seul péché mortel, et la mort en cet état... tourments affreux, ver rongeur, feu qui ne s'éteint point, enfer éternel î

Bienheureux: Augustin, que vous avez raison quand vous dites : «. Celui qui ne s'éveille pas au » bruit de ces tonnerres, n"est pas seulement e<]- » dormi ; il est mort : Qui non expergiscitur ad » hxc tonitrua, non dormit secl mortuus est ! »

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