III. — Vaines objections du pécheur
— Dieu a-t-il vraiment autant d'horreur du péché qu'on veut le faire entendre ?
Nous pourrions répondre à cette question par une autre question. Nous pourrions demander si Dieu n'a pas mille fois plus d'horreur du péché que nous ne pouvons le faire entendre en notre faible langage ? Et nous répondrions affirmativement avec toute l'énergie d'une conviction qui repose sur le principe inébranlable de notre foi.
Qu'est-ce que le péché ? C'est le souverain mal, un mal radical et essentiel, un mal qui est purement mal, c'est-à-dire sans mélange d'aucun bien, un mal que rien ne peut légitimer, parce que rien ne peut autoriser la révolte de l'homme contre Dieu. Bien plus, le péché seul est un mal véritable, un mal que Dieu doit nécessairement détester et qui a des conséquences éternelles. Les maladies, les pertes de fortune et de réputation, les divers î. 11.
accidents do la vie, non-seulement ne sont pas des maux véritables, mais deviennent même des biens du plus haut prix quand nous les acceptons avec résignation ; ils sont alors Je principe d'un bonheur plus considérable pour l'éternité ; Dieu, loin d'en être offensé, les envoie à ses plus chers amis pour perfectionner leur vertu et augmenter leurs mérites. Mais le péché est à ses yeux un mal souverain; et comme il est, lui, le souverain bien* il doit, de toute nécessité, haïr d'une haine infinie la souveraineté du mal dans sa créature, comme étant essentiellement opposée à la souveraineté du bien qui est en lui-même.
Dieu n'a pas autant d'horreur du péché qu'on veut le faire entendre ! Jugez-en par ses propres paroles : nous ne pouvons pas les rapporter ici , car il faudrait dérouler les saintes Ecritures tout entières. Lisez les anathèmes lancés contre le péché, soit par Dieu même, soit par ses envoyés ; lisez ces prophètes éclairés de sa lumière et embrasés do son feu : vous frémirez jusqu'au fond de l'àme en voyant de quel œil ils considèrent la révolte de l'homme contre son Dieu , et vous avouerez que tout ce que disent les écrivains religieux dans leurs livres, et les prédicateurs dans les chaires, n'est qu'une ombre affaiblie de ce que Dieu nous révèle dans le livre de sa loi.
Jugez encore de l'horreur qu'inspire à Dieu le péché par les châtiments dont il le punit. Les anges rebelles, dans le ciel, commettent un péché, un seul péché, un péché d'un moment, un péché de pensée, un péché d'orgueil que leur suprême élévation semblait rendre plus excusable ; et à
L'instant même Dieu qui est essentiellement juste; Dieu qui, par suite de sa justice souveraine, proportionne exactement le châtiment à l'offense ; Dieu précipite des milliers d'anges prévaricateurs dans un lieu de tourments, où son inexorable justice ne cessera de les poursuivre pendant l'éternité.
Adam règne au paradis terrestre ; il y est tenté par sa compagne, laquelle l'avait été d'abord ellemême par l'esprit infernal. Ces deux infortunés cèdent à la tentation ; le péché se consomme, un seul péché , commis à la suite d'une multitude d'actes de vertu, expié sur-le-champ par le repentir et les larmes pendant une vie de plusieurs siècles. Adam va-t-il rentrer en grâce et reprendre son ancien état? "Grande question! Rentrer en grâce? Oui, si son repentir est sincère. — Reprendre les privilèges et les faveurs de son ancien état? Attendez : la justice de Dieu va peser les choses. Elle les pèse en effet, et elle prononce dans son inflexible équité que, pour proportionner le châtiment à l'offense, et infliger aux coupables le châtiment qu'ils méritent, il faut les chasser à l'instant du paradis de délices, leur ôter toutes les prérogatives de leur état d'innocence, les rendre accessibles aux infirmités, aux maladies, aux inquiétudes et aux ennuis, aux afflictions corporelles et spirituelles , et à la mort enfin qui couronnera toutes ces misères. — Est-ce assez? Non, il faut encore que la divine justice englobe la race humaine entière dans la disgrâce de ses auteurs , et poursuive le péché jusque dans le dernier rejeton de cette tige dégénérée. Et Dieu qui agit ainsi est la justice même!
El Dieu qui agit ainsi estmfinimentbon par nature, et
necliàlie que quand les coupables l'y obligent! Et Dieu qui agit ainsi connaît au juste l'horreur du péché, et ne le punit comme il le fait que parce qu'il voit en lui ce que malheureusement nous ne voulons pas y voir, une attaque audacieuse à sa majesté trois fois sainte et une malice en quelque sorte infinie.
Mais si nous voulons voir à fond quel mal est le péché, <Mist au pied de la croix qu'il faut l'étudier. Quel mal que celui qui ne peut être détruit que par la mort d'un Dieu! L'homme a péché; Dieu veut sauver l'homme ; mais il ne peut le faire qu'en exterminant, qu'en anéantissant le péché. Cette extermination radicale et complète, l'homme est incapable de l'opérer : c'est le sang d'un Dieu qu'il faut pour que le péché disparaisse, et le sang d'un Dieu va couler! Et Jésus-Christ, vrai Dieu, va mourir pour expier le péché de l'homme ! Et Dieu, juste appréciateur des choses, qui encore une fois ne châtie qu'autant qu'il doit châtier; Dieu met en regard — la malice du péché — et le sang de son Fils : et sa souveraine justice prononce que le sang de son Fils doit être répandu ; elle prononce que le péché attaquant une majesté infinie, il faut, pour l'expier, l'immolation d'une victime d'un mérite infini ! » Il a été broyé pour nos crimes, s'écrie le prophète, et nous avons été guéris par la lividité de ses plaies : Attritus est profiter scelera nostra, et livore ejus sanati sumus. »
Osons dire encore que Dieu ne hait pas autant le péché que nous voulons le faire entendre !
— Dieu connaît notre faiblesse, dit-on encore ; il sait que nous ne sommes que misère et péché.
Dieu connaît notre faiblesse! c'est vrai; et voilà pourquoi il nous donne des secours si abondants. Mais si nous les repoussons, ces secours que sa bonté nous présente ; si nous n'en faisons aucun usage ; si nous répondons à l'amour qui nous les envoie, par l'ingratitude qui les rejette et qui les méprise ; sommes-nous excusables? Noire faiblesse elle-même n'est-ellc pas une arme que nous donnons à Dieu pour nous briser, puisque c'est nous el nous seuls qui l'augmentons chaque jour, cette faiblesse, par nos résistances à la divine bonté ?
Dieu connaît notre faiblesse, c'est vrai; mais il connaît aussi notre malice ; et nous voudrions que sa compassion pour un coupable qui ne se repent pas de l'être, anéantit sa souveraine justice! Nous n'y pensons pas ; nous voulons faire de Dieu un être stupide.
Dieu connaît notre faiblesse, oui, sans doute ; et c'est pour cela qu'il nous dit : Priez ; et nous ne prions pas ; combattez la tentation, et nous ne la combattons pas; fuyez les occasions du péché, et nous ne les fuyons pas ; approchez des sacrements, qui rendent si forts ceux qui les reçoivent, et nous n'en approchonspas. Encore une fois, sommes-nous excusables? et Dieu ne peut-il pas nous dire ce qu'il disait si justement à son peuple : « Israël, c'est de toi-même que vient ta ruine. » Perditio tua Israël.
— Sans doute, dit le pécheur, aux yeux de la foi, les effets du péché sont affreux et ses châtiments sont terribles ; mais cela ne se voit pas ; cela ne tombe pas sous les sens ; et, par conséquent, il n'est pas surprenant que cette considération influe faiblement sur notre conduite.
Cette allégation est, au fond, le vrai principe du désordre universel que nous voyons chez tant de pécheurs qui ont la foi , mais qui agissent comme si les vérités que proclame cette foi étaient des ombres fugitives et impalpables. Que de pécheurs croyant au jugement, à l'enfer et à l'éternité , commettent sans remords tel ou tel péché qu'ils ne commettraient jamais, s'ils savaienl qu'ils dussent l'expier aussitôt, en tenant nnc seule minute leur main plongée dans un ardent brasier ! Pour un homme qui croit à l'enfer, qu'est-ce que la brûlure dont nous venons de parler, en comparaison des épouvantables supplices réservés aux pécheurs? Qu'est-ce que les peines de la terre comparées à celles de l'enfer ? Qu'est-ce qu'une minute comparée à l'éternité ?
0 homme ! jusqu'à quand donc seras-tu le jouet de tes sens? Quand donc t'inspireras-tu de ta foi, puisque tu te glorifies de la posséder encore? Et qu'importe que tu ne voies pas actuellement les châtiments de l'autre vie, si tu sais indubitablement qu'ils existent? Crois-tu, oui ou non, que si la mort te surprend ce soir en état de péché mortel, tu vas tomber en enfer pour l'éternité ? Oui. sans doute, tu le crois, puisque tu as la foi. Eh bien ! qu'as-tu besoin de voir de tes yeux le châtiment qui t'attend, pour te mettre en mesure d'en éviter la rigueur? Hélas î retiens ce mot: Quand tu le verras, cet effroyable châtiment, il ne sera plus temps de t'y soustraire.
— J'ai déjà commis bien des péchés, et il ne m'en est rien arrivé de fâcheux; j'espère qu'il en sera de même de ceux que je dois commettre encore.
Voici une des fuliles ressources du pécheur qui s'obstine à demeurer pécheur. Il s'habitue à l'impunité, et ne croit jamais atteindre le moment où la vengeance divine éclatera sur sa tête. Il ne veut pas voir que l'endurcissement de son àme, qui fait chaque jour de nouveaux progrès, est déjà un châtiment terrible qui lui rend de plus en plus difficile la conversion sur laquelle il compte dans un avenir qui n'arrive jamais. Il ne veut pas voir que Dieu diminue le nombre de ses grâces en raison directe du nombre de ses péchés. Il ne ne veut pas comprendre que , suivant ce beau mot de saint Augustin , si Dieu use de patience, c'est qu'il a toute l'éternité pour se venger : Poticns, quia mternus. Il ne veut pas s'appliquer cet cet avis si charitable que lui donne avec simplicité, mais avec une puissante énergie, saint Alphonse de Liguori, et par lequel nous terminons ce chapitre :
« Vous dites : Je veux commettre ce péché ; je » m'en confesserai plus tard ; mais savez-vous si » vous en aurez le temps ? Qui vous assure que » vous ne mourrez pas aussitôt après l'avoir com- » mis ? Dieu fait miséricorde à qui le craint, non » pas à qui le méprise. Dieu supporte un temps, » mais il ne supporte pas toujours. Nous avons » tous une mesure de péchés que Dieu nous laisse » remplir ; mais nous n'en connaissons pas la ca- » pacité. Quand elle est pleine, Dieu frappe et ne » pardonne plus : In plenitudine peceatorum » puniet. Il est temps, pécheurs, il est temps ; » mettez un terme à vos péchés ; donnez-vous à » Dieu, et craignez que ce ne soit ici le dernier
avertissement qu'il vous donne. Considérez bien qu'il sagit de votre âme, qu'il s'agit d'une éternité ! 0 infortuné pécheur que je suis ! que me reviendra-t-il, à l'heure de ma mort, de tant de péchés que j'ai commis ? La conscience déchirée, le cœur désolé, l'àme accablée, l'enfer mérité, Dieu perdu pour jamais ! Àh 1 mon Dieu ! mouvrai Père ! attachez-moi à votre saint amour ei arrachez-moi pour toujours aux maux que j'ai mérités.