II. — La mort surprend le pécheur
Nous venons de voir que la mort avertit le pécheur de sa venue : comment se fait-il qu'elle le surprenne? FTest-ce point une contradiction ?Nuliement. Elle avertit, c'est très-vrai; niais si Ton est sourd à son avertissement, elle surprend quand elle frappe. Un avertissement qu'on ne vent pas comprendre , qu'on s'efforce même de ne pas entendre, est frappé de nullité par celui qui lui fait un si mauvais accueil.
Voilà précisément ce qui arrive au pécheur ; Dieu l'avertit chaque jour que sa mort approche ; il varie la formule de ses avertissements afin de l'impressionner par celui-ci s'il est insensible à celui-là ; mais le pécheur, qui veut rester pécheur, ne voyant dans ces poursuites miséricordieuses de la mort que des importunités fatigantes, qu'une source continuelle de trouble et d'inquiétude, se bouché les oreilles, sourit au monde qui lui tient un tout autre langage, s'embarrasse dans mille affaires temporelles, ne les interrompt que pour se saturer de grossières jouissances, et s'enveloppe tellement dans le vain tourbillon qui l'emporte, qu'il se sent frappé de stupeur quand la mort se présente et lui dit : Me voici :
Oui. la mort surprend le pécheur, et, comme nous l'avons dit plus haut, elle ne surprend pas le juste. Comment ! Est-ce que le juste sait le moment de sa mort ? Dieu le lui a-t-il fait connaître par une révélation spéciale ? Non ; mais ce n'est pas être surpris que de voir arriver ce que chaque jour on attend.
Voici, par exemple, un homme sage qui dit à ses serviteurs : « J'attends à chaque instant la visite du prince qui doit venir inspecter mon administration, et qui me châtiera très-sévèrement si mes comptes ne sont pas en règle. Tenons-nous donc prêt pour éviter ce malheur, y Cet homme n'est-il pas prudent? n'est-il pas raisonnable?
Mais en voici un autre qui se dit à lui-même vaguement et en courant : « Il est vrai, le prince qui m'a annoncé son arrivée sans en fixer l'époque, pourrait bien venir prochainement ; il est vrai aussi, mes comptes sont loin d'être en règle ; ils sont même, franchement, dans un affreux désordre ; mais n'importe ; nous verrons plus tard ; en attendant, amusons-nous et jouissons delà vie. » Cet homme n'est-il pas un jnsensé ? Ne se condamne-t-il pas par ses propres paroles? Le plaindra-t-on s'il subit le châtiment dont il est menacé ? La réponse se place d'elle-même à la suite de ces questions.
Pécheur ! voilà pourtant ton état ; -ou plutôt voilà une con>paraison qui ne donne qu'une trèsfaible idée de l'affreux malheur qui t'attend, si tu n'es pas en règle quand la mort viendra. Qu'estce que les comptes d'une administration temporelle, comparés aux comptes de conscience dont les suites sont éternelles? Qu'est-ce qu'un prince de la terre, en comparaison du Juge souverain des vivants et des morts ? Qu'est-ce que le châtiment que les hommes infligent, en comparaison de ceux que Dieu tient en réserve dans les arsenaux de sa colère ?
Qu'il faut être aveugle pour ne pas voir à quoi l'on s'expose, en se ménageant une surprise dont les suites sont si épouvantables !
La mort surprend le pécheurl c'est vrai; il croit
vivre longtemps, et il mourra bientôt. Qu'est-ce,
! que la vie ? Nous la dépensons chaque
jour pièce à pièce : ces pièces dont elle se compose, nous n'en savons pas le noml i i: après la dernière, la mort : voilà ce que nous savons.
La mort surprend le pécheur ! Si Dieu lui confiait pour quelques instents le livre de l'avenir-; et si, dans ce livre, le jour de la mort de chaque homme était inscrit, quel saisissement quand il l'ouvrirai! ! Quel effroi quand il arriverait à la page fatale ! Quelle désolation, s'il voyait que cette mort qu'il croyait si éloignée frappera bientôt son coup ! Pourquoi ne pas nous mettre en mesure comme si l'avenir nous avait révélé de tels secrets? Que risquons-nous en agissant de la sorte? Que ne risquons-nous pas en tenant une conduite opposée!
La mort surprend le pécheur î il sait bien qu'il n'est pas immortel; mais qu'importe si, se croyant mortel en spéculation, il se regarde comme immortel en pratique ? Et voilà ce qui lui arrive ; il se fait, si l'on peut ainsi parler, une immortalité de détail. Il se croit immortel aujourd'hui, il se croira encore immortel demain, et chaque jour de même, jusqu'à celui qui mettra fin à ses rêves, ei par la plus horrible surprise le désabusera, mais trop lard, de ses illusions.
La mort surprend le pécheur ! Quand il sent la sève de la vie circuler avec rapidité dans ses veines, si la pensée de la mort traverse son âme criminelle et lui en découvre le désordre, comme l'éclair qui, dans un naufrage nocturne, montre aux matelots effrayés les abîmes sur lesquels ils sont suspendue
que fait-il ? Met-il à profit cette pensée plus salutaire encore qu'effrayante? L'insensé ! il se réfugie dans de riantes espérances pour dissiper son trouble ; il espère une vie longue ; il espère une maladie qui lui donnera le temps de soigner sa conscience; il espère les secours de la religion, l'assistance d'un confesseur, la miséricorde de Dieu et mille autres avantages qu'il s'accorde à lui-même comme s'il était le souverain arbitre des événements ; et au milieu de ces présomptueuses espérances, la mort vient à lïmproviste, dérange tous ses calculs, jette le trouble dans son âme éperdue, et le fait subitement passer de l'excès de la présomption à l'excès de la terreur. La confiance démesurée l'aveuglait, la frayeur excessive le désespère !
La mort surprend le pécbeur ! hélas ! le croiraiton? elle le surprend jusque dans la dernière maladie dont elle le frappe. Des parents tendrement cruels sont si ingénieux à tromper cet infortuné ; ils savent si bien dissimuler l'inquiétude qui les ronge; ils donnent avec un art si perfide tant de confiance et d'espoir par leurs paroles par leur contenance, par le sourire même qui parait sur leurs lèvres pendant que leurcoîur est noyé dans les larmes; ils cachent, en un mot, si bien la mort, que la pensée même de cette mort ne se présente pas à l'esprit du mourant.
Disons plus ; la mort surprend le pécheur lors même qu'il s'attend à mourir de la maladie dont il est atteint. Ses espérances, il est vrai, ne lui montrent plus des années en perspective, mais elles lui montrent des jours ; si elles ne lui montrent plus des jours, elles lui montrent des heures ; et cela 1. 12
suffit pour qu'il ajourne encore et toujours la grande affaire du salut de son âme. — Voudriezvous voir un prêtre ? lui lui dit-on. — Non, pas encore: j'ai trop de fièvre en ce moment ; attendons quelle soit tombée. . . Nous verrons plus tard. . . Il sera temps demain... « Insensé, s'écrie un illus- » tre écrivain, qui eût bien du s'appliquer ses » propres paroles, ce temps dont tu abuses creuse » ta fosse, et demain ce sera l'éternité ! » Lamennais.)