III. — La mort nous éclaire
Cette mort, qui nous apparaît toujours sous une teinte sombre et lugubre, répand pourtant dans Fâme les plus vives clartés. Quoi de plus lumineux que les enseignements qu'elle nous donne î En un instant elle désabuse le pécheur, et dissipe les ténèbres au sein desquelles il languissait misérablement depuis de longues années.
Voyez-vous cet homme, vendu au péché, esclave du monde et de ses passions? 11 y a entre lui et Dieu un immense intervalle : sermons, lectures, exhortations, bons exemples, remords cuisants, tout a été inutile pour le convertir. La mort vient; il la voit, il la touche, pour ainsi dire ; cela suffit ; tout est changé ; ses aniis n'y conçoivent rien : il les pervertissait hier, il les prêche aujourd'hui. Il parle de Dieu, de la religion, du salut, des folies du monde avec un accent de foi et de conviction qui pénètre les cœurs les plus durs. Son masque d'incrédulité a disparu ; on le disait impie, voltairien, athée même ; il en avait effectivement le ige ; mais le fond n'était rien moins que ce
qu'annonçait la surface ; un rayon de lumière tout changé, un rayon de lumière a fait voir à cet aveugle qu'il avait l'apparence de l'incrédulité et la réalité de la foi ; et ce rayon, c'est la mort et la mort seule qui Fa dardé.
« Quand on est sur le point de mourir, dit un » pieux auteur, la sagesse vient de tous les quar- » tiers du monde dans la tète d'un mourant ; c'est- » à-dire que toutes les créatures de l'univers lui » prêchent alors la vérité toute pure, sans déguise- » ment, et lui font voir et sentir qu'il n'y a rien » de bon en cette vie que d'aimer et de servir » Dieu ; que tout le reste n'est que vanité et que
» folie Pour lors, chacun croit que celui qui
» meurt ne mérite d'estime et de louanges que » pour les bonnes œuvres qu'il a faites ; qu'en cet » état, à la porte de l'éternité, ce n'est rien pour » lui de s'être bien amusé , d'avoir gagné des » batailles, amassé de l'argent et figuré dans le
» monde avec avantage Ces vérités font d'ad-
» mirables changements dans les âmes. Elles dés- » abusent l'esprit de toutes les tromperies qui le » séduisent. Elles dégagent le cœur de tous les » attachements qui le captivent. On s'attache uni- » quement à Dieu ; on n'a que du mépris pour tout » ce qui se passe. On ne pense plus qu'à s'assu- » rer un fonds solide pour l'éternité (1). »
L'homme, en face de la mort, ne se comprend pas lui-même : il lui semble que sa vie a été un long rêve, et que la raison l'attendait au réveil. L'impie explique tout par la crainte et l'affaiblisse-
(1) Dialogues spirituels, par le P. Surin.
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ment de l'esprit. La crainte ! elle est là sans doute ; mais elle n'y est pas seule; la sagesse l'accompagne : Initium sapientiœ, timor Domini. L'affaiblissement de l'esprit ! où en est la preuve? quand donc cet esprit a-t-il porté des jugements plus raisonnables? quand a-t-il mieux apprécié les hommes et les choses ? Etrange affaiblissement d'esprit qui rend subitement la sagesse à celui qui l'avait bannie de son àme !
Hier, il regardait la vie comme une durée sans terme ; il la voit aujourd'hui dissipée comme une vapeur, évanouie comme une ombre : lequel de ces deux jugements a la raison pour base ?
Hier, il aimait le monde et s'attachait à lui avec frénésie; aujourd'hui, il ne voit en lui qu'un ingrat qui abandonne ses sectateurs quand ils ont le plus besoin d'être secourus. Etait-ce hier qu'il était sage? Est-ce aujourd'hui qu'il a cessé de l'être ?
Hier, ses passions étaient des idoles, auxquelles il sacrifiait son corps et son àme ; aujourd'hui, ces idoles ne sont plus à ses yeux que des ennemis domestiques qui l'ont conduit en riant à des abîmes. Etait-cehier qu'il jugeait sainement? Est-ce aujourd'hui qu'il déraisonne?
Hier, il asservissait son àme pour mieux satisfaire ses appétits sensuels ; aujourd'hui, il lui rend le sceptre que les passions lui avaient ravi ; la voilà qui redevient souveraine. Était-ce hier que l'esprit était fort? Est-ce aujourd'hui qu'il est faible ?
Taisez-vous, impies ! c'est bien assez de perdre votre foi, respectez au moins votre raison. Si vous ne voulez pas être chrétiens, du moins restez hommes.
0 grand Apôtre , que vous avez raison de vous écrier : « Ces hommes qui se disaient sages, sont » devenus des insensés : Diccntes se esse sapientes, » stuîti fdeti sunt ! »
Au reste, c'est une chose éminemment digne de remarque, que les impies, si audacieux et si rassurés pendant la vie, rendent eux-mêmes hommage aux vérités de la religion , quand la mort leur présente son lugubre flambeau. Nous engageons nos lecteurs à voir autour d'eux ce qui se passe chez ces hommes, qui professent l'impiété par leurs discours et parleur conduite, lorsque la mort s'annonçant par une maladie sérieuse, amortit le feu de leurs passions, et dissipe le vain prestige qui leur dérobait les vérités de la foi. Si ces infortunés habitent une de ces vastes contrées où l'instruction chrétienne est la base de l'éducation, et s'ils ont eux-mêmes reçu cette instruction dans leur enfance, on verra, si presque tous, quand ils en ont le temps et les moyens, ne reviennent pas, et de grand cœur, à la divine religion qu'ils ont combattue toute leur vie.
Nos incrédules, réels ou prétendus, ne sont pas plus fermes dans leur impiété que ne le furent leurs chefs , ces hommes si tristement célèbres, qui se concertaient pendant le siècle dernier pour anéantir la religion catholique qu'ils avaient en horreur. LaMettrie,Boulainvilliers, du Marsais, Maupertuis, Boulanger, le marquis d'Argens , Tressan, ami intime de Voltaire, de Langle et tant d'autres, ont en face delà mort reconnu et abjuré leurs erreurs. L'histoire nous a conservé leurs rétractations, l'époque précise de leur retour à la foi, les noms de i. 12.
leurs confesseurs, et les circonstances particulières et très-édifiantes de leur conversion.
D'autres , plus modérés et plus sages, mais connus cependant par des ouvrages et des systèmes plus ou moins antiehrétiens, ont été, comme les précédents, éclairés par la mort et sont revenus aussi de leurs tristes égarements. De ce nombre sont : Montesquieu, qui eut pour confesseur le P. lW.ulli. lequel a donné une relation de ses derniers moments qu'on ne saurait lire sans être édifié et attendri ; Fontenelle, qui mourut le 1 1 janvier 1757 dans les dispositions les plus religieuses, et qui, dix jours auparavant, sans se trouver plus mal qu'à l'ordinaire, avait de lui-même demandé les sacrements et les avait reçus avec une parfaite connaissance ; Buffon, qui mourut dans les sentiments les plus religieux, après s'être confessé au père Ignace Bougault, capucin, son curé et son ami, et plusieurs autres que nous pourrions citer encore.
Enfin d'autres philosophes n'ont pas eu, il est vrai, le bonheur de se confesser avant de paraître devant Dieu, mais ils en ont eu le vif désir. De ce nombre sont — Diderot — Voltaire lui-même — et d'Alembert qui en fut empêché par Condorcet qui repoussa le curé de Saint-Germain. Si je ne 77i étais trouvé là, disait-il. il faisait le ploncjeo7\ 1 .
Tant il est vrai que la mort, malgré sa sombre horreur , ramène la lumière dans les âmes, et avec la lumière, la sagesse et la paix. Ne faisons point les faux braves, et surtout n'attendons pas,
(f) Dogme de la confession, par M. Tabbé Guillois.
pour nous donner à Dieu, la fin d'une vie qui lui appartient tout entière, et qui d'ailleurs se termine souvent d'une manière si brusque et si rapide, qu'on passe du temps à l'éternité avant d'avoir pu se préparer à ce terrible passage.