IV. — La mort nous dépouille
La mort est pour l'homme un naufrage complet. Quand il jouit de la plénitude de la vie , nautonnier joyeux, il promène en chantant sa fugitive nacelle sur la mer du monde, puis s'endort sans souci au souffle de la brise. Fait-il une maladie légère? c'est un coup de vent qui agite sa barque ; il s'éveille un instant, et puis il se rendort quand le calme renaît. Une maladie sérieuse vient-elle à se déclarer? c'est une tempête qui menace d'engloutir la frêle nacelle et celui qui la gouverne. Mais le naufrage, le naufrage complet surtout; quelle horreur! Lutter ^violemment contre des vents affreux, sonder les profondeurs d'une mer en furie, ne se voir séparé de ses abîmes que par l'épaisseur d'une planche, et après des efforts impuissants se briser contre les rochers et disparaître sans retour; quel désastre! Corps et biens, dit-on, tout a péri !
Voilà la mort ! Plus impitoyable que la mer et ses abîmes, elle dit à tout homme quel qu'il soit : Prends garde ! au terme de ta navigation , je te réserve un naufrage. Et le naufrage arrive à point nommé ; et la ruine est complète ; et chacun dit ou peut dire avec certitude : Corps et biens , tout a péri !
Pauvre mourant! où trouver un désastre plus
complet que le tien? De quoi n'es-tu pas successivement dépouillé sur ton lit de mort? Que te reste-t-il de tant d'avantages temporels dont tu jouissais, comme si jamais tu n'avais dû les perdre? Cette santé florissante qui alimentait tes illusions, qu'est-clle devenue ? Cette beauté, que mille artifices rehaussaient encore . par quelle hideuse difformité n'est-elle pas remplacée? Ces. propriétés, achetées a grands frais, embellies avec tant d'art, qui vont être échangées contre six pieds de terre dans le cimetière commun, de quel œil les vois-tu au moment de t'en séparer pour jamais? Ces arts d'agrément que tu cultivais avec un soin si assidu, et qui te faisaient rechercher des sociétés mondaines, occupent-ils seulement un moment ta pensée? Cette science, ces talents que l'amour-propre et la flatterie exagéraient de concert , mais qui , quelque réels qu'ils fussent, vont périr sans retour ; que sont-ils à tes yeux quand tu les vois s'éteindre en déteignant toi-même? Ces folles joies du monde dont tu t'enivrais jusqu'à la satiété ; ce tourbillon de plaisirs qui t'emportait loin de Dieu et de toimême ; cet amas de vanités qui mettait entre ton aine et la lumière divine un voile sombre, un épais nuage ; qu'est devenu tout cela? qu'est devenue cette grande misère, que tu croyais quelque chose quand l'illusion lui prêtait ses charmes, et qui maintenant, dépouillée de son prestige, f apparaît sous la main de la mort, comme un arbre en fleurs qui tombe sous la hache ?
Vanité des vanités! s'écriait si justement Salo-
mon , oui tout est vanité. Exceptons seulement une chose ; et quelle chose ? Aimer Dieu, dit l'immortel auteur de limitation, aimer Dieu et le servi/' avec fidélité. Voilà le bien solide ; voilà le trésor à l'épreuve de la rouille et des vers ; voilà ce qui délie la mort et ses ravages.
0 homme, d'où donc te viendra la lumière, si de telles vérités te laissent aveugle !
Le dépouillement que nous venons de rappeler, et auquel chacun de nous doit s'attendre avec certitude, est sans doute quelque chose de bien douloureux pour la nature, quand surtout, au lieu de tenir son cœur libre et détaché de la terre, on s'est occupé toute sa vie à fortifier et à serrer les liens qui l'attachaient aux vains plaisirs du monde. Cependant, un dépouillement plus complet encore est réservé au mourant ; et ce dépouillement, c'est quand il aura rendu son dernier soupir qu'il sera consommé. Mourant, il tient encore par un fil aux objets de ses affections : ce fil est sur le point de se rompre, il est vrai, mais il n'est pas encore rompu, et on fa vu quelquefois reprendre de la force ; c'est assez pour alimenter l'illusion de la dernière heure. D'un autre côté, ce mourant, qui descend rapidement dans la tombe, n'est pas encore tout à fait séparé des vivants ; il voit, de ses yeux presque éteints, circuler autour de lui comme des ombres, ses parents et ses amis empressés à le soulager ; il entend leurs tendres paroles, il reçoit leurs baisers, il serre leurs mains avec affection. Les liens qui l'attachent encore au monde ne sont pas entièrement brisés ; le naufrage est imminent, il n'est pas consommé ; le dépouillement n'est pas
complot. Mais quand le cœur a cessé de battre ; quand l'âme s'est échappée de sa prison avec le dernier souffle ; quand on a dit d'une voix noyée dans les larmes : 11 est mort !... Quand les cris éclatent ; quand les convulsions se déclarent ; quand on se jette sur ce qui n'est plus qu'un cadavre comme pour luirendre, h force de baisers, la vie qu'il n'a plus ; c'est alors que la rui^e est à son comble : c'est alors que tous les liens sont dissous ; c'est alors que le dépouillement est aussi complet qu'il le peut être.
Qu'est-ce qu'un mort, je le demande ? Qu'est-il relativement au monde vivant et animé qu'il laisse après lui ?
« La mort en elle-même, dit Bourdalouo , est » une séparation entière de toutes les choses du » monde, des biens, des honneurs, des plaisirs, » des emplois, des charges, des parents, des amis, » des affaires, des négociations, des entretiens, de » tout ce qui fait la vie temporelle de l'homme. » C'est par rapport à la société humaine une espèce » d'anéantissement. Un mort n'a plus de part à » rien sur la terre, n'entre plus en rien : on ne le y> voit plus, on ne l'entend plus, et bientôt on n'y » pense plus. »
Le voilà parti pour une terre étrangère ; il a obéi au prêtre qui, au nom de Dieu, a dit à son âme, dans les prières de l'agonie : Partez, âme chrétienne, Proficiscerc, anima chrkliana. Jamais, jamais il ne reviendra figurer sur la scène du inonde ; il y a joué son rôle ; le rôle joué, la toile est tombée, il a disparu. Les uns l'ont applaudi, les autres l'ont sifflé ; tous vont maintenant l'cf-
lacer chaque jour de leur mémoire et l'engloutir dans un éternel oubli. Pour lui, quest-il actuellement dans cette solitude affreuse delà tombe? Que lui reste-t-il de tout ce qui faisait son faux bonheur sur la terre? Quel isolement! quel dénûmeut ! quelle obscurité ! quel silence !
« Considère, dit saint Lignori, avec son énergi- » que simplicité, comme à l'heure de la mort, tu » te trouveras étendu sur un lit, ayant à tes côtés )> des parents ou des amis qui pleureront, un prêtre » qui t'assistera, un crucifix sous les yeux , un » cierge allumé près de toi, n'ayant plus qu'un pas » à faire pour entrer dans ton éternité. Tu te sen- » tiras alors la tète accablée, les yeux obscurcis, » la langue desséchée, la gorge serrée, la poitrine » oppressée , le sang glacé , le cœur brisé ; tu » verras tout disparaître ; tu laisseras tout : pau- » vre et nu pécheur, tu seras dépouillé, tu seras y> jeté dans la terre pour y pourrir. Là, devenu la » proie des vers qui te rongeront les chairs, il ne » restera de toi que quelques ossements arides, mîi » peu de poussière infecte et rien de plus. Ouvre )> une fosse, un tombeau, et vois à quoi est réduit » cet homme si riche, cet avare, cet orgueilleux. » cette femme si fière et si vaine : ainsi finit la » vie ; ainsi tout s'engloutit à la mort. »
Eh bien ! avions-nous tort de dire que la mort était pour l'homme un naufrage complet ? Que voyez-vous survivre à ce suprême désastre ? Corps et biens, tout n'a-t-il pas péri ?
Quelle folie de sacrifier son âme et son salut éternel à cette multitude de frivolités, dont la mort découvre si bien le vide et le néant quand elle
précipite l'homme clans k tombe ! Soyons sages avant le jour où il est trop tard de le devenir.