V. — La mort nous jette dans l'éternité
Si nous avions une foi vive , quelque profond que fût l'abîme de péchés dans lequel nous serions plongés, il ne faudrait, pour nous en arracher à jamais, que cette seule pensée : J'arriverai certainement, et bientôt, à ce moment solennel où je ne serai séparé de mon juge et de mon éternité que par le peu de temps qu'il faudra pour rendre un soupir ; mon dernier souffle une fois exhalé, ce sera pour moi la fin du temps et le commencement de l'éternité. Ce moment suprême, je ne le connais pas ; mais il est totalement inévitable et chaque jour m'en rapproche. Si je frémis en pensant qu'il viendra, que sera-ce quand il sera venu ? Que sera-ce quand je me dirai : Encore quelques minutes, et mon sort éternel va être fixé ; et la sentence du juge souverain, qui est Dieu même, va m'assigne r irrévocablement — ou le ciel — ou l'enfer pour éternelle demeure ! Je ne sais pas encore laquelle de ces deux éternités va être la mienne : mais ce va être infailliblement l'une ou l'autre : encore un moment et je vais le savoir.
Où trouver une passion qui n'éteigne son feu dans la méditation de cette pensée, si l'on permet à l'esprit de s'y arrêter quelques instants pour la considérer au flambeau de la foi ? Malheureusement . c'est cette méditation que les passions redoutent, et à laquelle elles s'opposent en aveuglantlc pécheur et en le séduisant de telle sorte par leurs fausses douceurs, qu'il arrive à ce mo-
ment suprême sans y avoir jamais sérieusement pensé. Mais alors qu' arrive- t-il ? Le trouble s'empare de sou esprit ; uue anxiété terrible le saisit ; le désordre de sa conscience répouvante ; la difficulté de faire une longue confession d'une vie tout entière, le décourage ; la proximité de la mort le déconcerte ; la pensée de l'éternité sur le seuil de laquelle il se trouve, le fait frissonner ; et, au milieu de tout cela, les douleurs vives qu'il ressent dans son corps, et les scènes déchirantes que produit la désolation des parents et des amis qu'il va quitter pour jamais, viennent mettre le comble à son affreux malheur. Quel état, grand Dieu ! quel état ! Combien il est à craindre que la tentation du désespoir ne s'empare d'une âme étonnée , agitée , déchirée, bouleversée comme elle Test à ce moment formidable I
Si la pensée de l'éternité fait frémir en tout temps les plus intrépides, quel effroi ne doit-elle pas inspirer au pécheur, quand il la voit, en quelque sorte, dilater ses gouffres ? car ce n'est pas la mort considérée seule et en elle-même qui est affreuse. Hélas î envisagée de la sorte, et abstraction faite de ses suites, elles est souvent plutôt un bien qu'un mal, puisqu'elle débarrasse de mille inquiétudes, et qu'elle met un terme à des peines de toute espèce et à des infirmités que chaque jour ne fait qu'aggraver. Mais ce qui est épouvantable, c'est le jugement qui la suit immédiatement ; c'est l'éternité dont elle ouvre la porte ; c'est l'enfer dont le pécheur découvre les horreurs dès que la mort l'a frappé. Voilà ce qui fait frémir quiconque a conservé quelque étincelle de foi,
« Ce qu'il y a de formidable dans les suites de » la mort, dit Bourdaloue, c'est qu'elles sont éter- » nelles : si bien que le moment qui sera pour moi » la fin de cette vie présente, sera en même temps » pour moi le commencement d'une éternité ou » bienheureuse ou malheureuse. Du côté que Var- » bre tombera, il y restera; et dans l'instant qu'on » pourra dire de moi avec vérité : Il est mort, on » pourra ajouter avec la même certitude : Yoilà » son sort décidé devant Dieu; le voilà pour jamais » ou prédestiné ou réprouvé ; car on ne meurt » qu'une fois, et, après la mort, il n'y a plus de » grâces ni de bonnes œuvres. Par conséquent, » l'état où l'on se trouve alors est invariable ; et » si c'est un état de damnation, il est irréparable.
» Ce qui doit encore redoubler ma frayeur, c'est » que je ne sais quand se fera cette redoutable » décision de ma destinée, ou pour un bonheur » ou pour un malheur éternel, parce que je ne » sais quand je mourrai. Rien de plus évident ni >> de plus connu que la nécessité de la mort ; mais » rien de plus inconnu ni de plus caché que » l'heure de la mort. Il n'y a point de jour qui ne » puisse être mon dernier jour ; il n'y a donc point » de jour où je ne puisse recevoir mon arrêt, et » être ou sauvé pour toujours ou perdu sans res- » sources. »
Rions tant qu'il nous plaira ; multiplions nos plaisirs ; étourdissons-nous pour ne rien entendre; aveuglons-nous pour ne rien voir ; endurcissonsnous pour ne rien sentir ; satisfaisons toutes nos passions ; profanons notre âme : souillons notre cœur : pervertissons nos sens : bannissons la
pensée de la mort; courons tête baissée à l'éternité sans y songer jamais ; méprisons la dévotion et ceux qui la pratiquent ; entassons chaque jour de nouveaux péchés dans notre âme ; étouffons les
remords que ces péchés font naître La mort
est au bout de toutes ces folies. Encore quelques jours, et quand cette mort va nous apparaître, semblables à ces insensés dont parle 1 Écriture, nous allons nous écrier, dans répouvante et la stupeur : Grand Dieu ! nous nous sommes donc trompés! nous avons donc erré hors de la voie delà vérité, et la lumière de la justice na pas lui à nos yeux, et le soleil de l'intelligence ne s'est pas levé sur nous. Nous nous sommes lassés dans la voie de l'iniquité et de la perdition ; nous avons marché par des chemins difficiles, et nous avons ignoré la voie du Seigneur : Ergo erravdius !
Prévenons l'amertume et l'inutilité de ces tardifs regrets, et faisons dès aujourd'hui ce que nous serions désolés plus tard de n'avoir pas fait.