VI. — Le juste et le pécheur au moment de la mort
Pour mieux faire ressortir les vérités que nous venons d'exposer, et pour achever de désabuser ceux que les passions aveugleraient encore, supposons que nous sommes placés entre deux hommes qui vont mourir. Nous les connaissons tous les deux; nous savons quelles étaient leurs inclinations, leurs habitudes, leur conduite ; ils étaient nos amis, et nous étions parfaitement au courant des vertus de l'un et des vices de l'autre. Ils vont mourir : mais, hélas ! leurs dispositions sont loin d'être les mêmes. L'un a mené une vie chrétienne ;
l'autre n'a vécu que pour le monde et pour ses plaisirs. Après avoir parcouru des voies bien différentes, la mort, qui n'a pas cessé de les compter au nombre de ses victimes, les amène au même terme. Encore une fois ils vont mourir !
Le pécheur a passé presque toute sa vie dans la haine et l'inimitié de Dieu ; il n'a connu sa loi que pour la violer ; il faut qu'il remonte jusqu'aux années de son enfance, pour trouver quelque chose qui puisse avoir un peu de valeur au tribunal du souverain juge. Le monde a été son idole ; il n'a vécu que pour lui plaire et pour s'en faire aimer ; à cette idole, il a tout sacrifié, même son àme et son salut éternel. Il n'est pas un commandement de Dieu ou de l'Eglise qu'il n'ait enfreint , et habituellement enfreint. Il a donné liberté plénière à ses sens, à ses passions, à tous les instincts dépravés de son cœur ; il a constamment ajourné l'affaire de son salut ; il a même évité la compagnie de ceux qui lui en auraient rappelé la nécessité ; il a tourné en plaisanterie,, peut-être en ridicule, les avertissements que lui donnait au passage un ami chrétien: il a négocie mille affaires dans lesquelles, n'ayant point sa conscience pour guide, il mettait quelquefois ses propres intérêts au-dessus d'une exacte justice ; il a scandalisé par ses conversations et par sa conduite antichrétienne ceux qui ont été témoins de ses désordres ; il s'est étourdi relativement à la durée de son existence ; tout en croyant qu'elle finirait un jour, il a constamment cru que ce jour était éloigné ; récemment encore il avait la même persuasion : depuis quelques heures seulement le prestige est évanoui ; il sait qu'il
va mourir ; le voile est tombé ; la lumière luit à ses yeux presque éteints ; mais cette lumière éclaire des abîmes et lui montre dans sa conscience un véritable chaos ; la mort le presse , et il demande du temps, et encore du temps, pour régler la grande affaire qu'il a négligée toute sa vie.
Pour comble de malheur, tout son être est abattu, Son corps est brisé par la douleur — son cœur est déchiré par la vue de parents en larmes — son âme est chargée de péchés et ballottée entre une lueur d'espérance et un affreux désespoir — sa mémoire lui rappelle ses folies — sa conscience est en proie à des remords cuisants. Il n'a pas une parole de consolation pour ceux qu'il quitte ; hors de lui comme en lui-même, dans le temps qui va finir et dans l'éternité qui va commencer, il ne voit que des terreurs qui le bouleversent et qui le désolent. Enfin, par cet ensemble de circonstances qui jettent l'inquiétude et la consternation dans tous les esprits, il vérifie en sa personne cette parole que Dieu lui-même nous a révélée dans la sainte Écriture : La mort des pécheurs est affreuse : Mors ])eccatorum pessima.
Le juste, au contraire, est aussi tranquille que le pécheur est agité. Détaché de la terre, il la quitte sans regret ; dégoûté du monde et de ses folles joies, tous ses désirs ont le ciel pour objet ; il voit la fin de ses peines et le commencement de sa béatitude ; son âme est pure ; son cœur est uni à Dieu ; sa conscience est parfaitement calme ; la mort ne l'étonné point et n'altère nullement sa douce sérénité ; il l'attendait chaque jour, et chaque jour il était prêt à la recevoir. S'il voit quel-
que s misères dans le passé, il y voit en revanche une riche moisson de mérites et de bonnes œuvres ; sa vie habituellement et constamment chrétienne se déroule à ses yeux et le rassure contre les frayeurs du jugement qu'il va subir ; Dieu lui apparaît plutôt comme père que comme juge ; toutes ses craintes s'évanouissent. Pendant qu'il vivait, Dieu lui donnait la crainte pour le préserver du péché ; mais à la mort, il le récompense par l'amour pur dont il l'embrase : delà, ces transports d'allégresse qui ravissent tous les assistants ; de là ces larmes de joie qui sillonnent ses joues, et qui annoncent le bonheur dont son âme est inondée ; de là, ces exhortations si touchantes à ceux qui le pleurent et aux^ quels il donne rendez-vous dans la céleste patrie ; de là, cette sainte ardeur dont il se sent pénétré quand il voit entrer le prêtre qui lui apporte son Dieu. Comme saint Philippe de Néri, quand il vit entrer Jésus-Christ qu'il allait recevoir avant de mourir, il s'écrie : Voici mon amour, voici mon amour et l'objet de tous les désirs de mon cœur ! Comme le pieux et savant Suarez, il dit avec bonheur : Ah ! vraiment, je ne savais pas qu'il fût si doux de mourir !
Voilà la mort du juste ; nous avons vu celle du pécheur ; nous sommes placés entre l'un et l'autre ; prononçons : Laquelle de ces deux morts est la bonne ? A laquelle de ces deux morts désirons-nous que la nôtre ressemble ? Quelle joie délicieuse si c'est de la mort du juste que nous mourons î Quels regrets ! quelle terreur ! quel désespoir peut-être, si c'est la mort du pécheur qui est la nôtre ! Dieu nous peint en peu de mots le bonheur de l'une et le malheur de l'autre ; pesons bien ces mots :
La mort des pécheurs est affreuse, nous dit-il : Mors peccatorum pessima.
La mort des élus est précieuse aux yeux du Seigneur : Pretiosa in conspectu Dei, mors sanctorum ejus.
Dieu nous laisse le choix de l'une de ces deux morts ; laquelle donc voulons-nous choisir !
« Y a-t-il à délibérer ? dit Bourdaloue. Une sainte » mort ne doit-elle pas être l'objet de tous les vœux » de nos cœurs ? Mais telle est notre misère, ô » mon Dieu : nous voulons une sainte mort, et » nous vous la demandons ; mais pour cela vous » demandez de nous une vie sainte, et c'est ce que » nous ne voulons pas. Cependant, il faut vouloir » l'un et l'autre tout ensemble ; car selon votre » Providence ordinaire, vous ne donnez point Fun » sans l'autre ; et se promettre de mourir comme » vos plus zélés serviteurs sans vous avoir servi » comme eux, c'est la plus fausse et la plus tronv » peuse illusion.
» A quoi donc me suis-je exposé depuis tant » d'années ? Faites-moi, ô mon Dieu , ressentir » pendant la vie toutes les frayeurs de la mort afin » que je ne les ressente pas à la mort même.... » Il m'importe peu de vivre ; mais il m'importe » infiniment de bien vivre, de vivre religieusement » et saintement pour mourir de même. »