‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 35 sur 92 · I. — État du pécheur qui vient d'expirer · texte numérisé non relu

I. — État du pécheur qui vient d'expirer

S'il n'est pas frappé de mort subite, comme il

arrive à plusieurs, ou bien il meurt en impie, sans que ses parents, impies eux-mêmes, lui disent un mot de religion ; ou bien il accepte un prêtre par complaisance pour ceux qui le lui proposent, plutôt que pour profiter de son ministère ; ou bien il refuse positivement de se confesser et meurt dans le désespoir ; ou bien il fait une confession à la hâte sans presque savoir ce qu'il fait, ne pensant qu'à ses souffrances, et n'ayant réellement au fond de l'âme aucun repentir véritable des péchés sans nombre qu'il a commis. Son agonie commence ; une pieuse femme allume un cierge bénit qui brûle à son chevet ; les larmes des assistants coulent en abondance ; des sanglots éclatent ; on récite les dernières prières : il n'entend plus rien ; le pouls a cessé de battre ; la respiration n'est plus sensible ; l'âme est sur les lèvres ; un dernier souffle la jette dans l'éternité.... Il est mort !....

Le corps n'est pas encore refroidi ; il est là sur sa couche en attendant la tombe que le fossoyeur va lui préparer pour le lendemain. Mais l'âme où est-elle? Dans quelle vaste région est-elle tout à coup transportée? La foi va nous l'apprendre. Dès que le lien qui l'attachait au corps a été rompu, elle s'est trouvée seule, dans le dénùment le plus complet, en face de Dieu qu'elle a sur-le-champ reconnu pour son juge. À-t-elle franchi de grands espaces pour trouver ce juge ? S'est-il passé quelques instants entre le dernier soupir et le commencement du jugement ? Non ; tout a été instantané.

« Il ne faut point, dit Bourdaloue, que l'âme » fasse un long trajet, ni qu'elle se transporte

* bien loin pour comparaître en la présence de r> Dieu. Quelque part que l'homme meure, Dieu se » trouve là pour y exercer sa souveraine justice; » car il est partout, et il agit partout également s et avec la même puissance. Ainsi en quelque » lieu que ce puisse être, je n'aurai pas plutôt a rendu mon dernier soupir et cessé de vivre, que » je serai comme investi de la majesté de Dieu.... » 11 m'enveloppera pour ainsi dire, et se rendra » maître de moi sans avoir besoin de nul autre ? que de lui-même pour me saisir et pour m'ar- » rêter. »

Nous ne sommes pas en ce monde dans la région de la claire vue. Nous ne voyons les choses de l'autre vie qu'au travers de notre foi, qui est naturellement et essentiellement obscure, puisqu'elle consiste à croire ce qui ne se voit point : Argwnentum non apparentium, dit saint Paul. Dieu lui-même, quoique tout proclame sa gloire, quoique les cieux et la terre nous révèlent sa puissance et sa grandeur, Dieu ne se montre à nous ici-bas qu'en énigme; une masse de créatures interceptent le vif éclat de sa lumière, et ne nous la transmettent que par une réflexion pale et notablement affaiblie. D'un autre côté , notre âme, affublée de ce lourd vêtement d'argile que nous nommons corps, subit l'influence matérielle de cette masse grossière, par suite de l'alliance étroite qui les unit l'un à l'autre. Elle ne jouit pas de la plénitude de sa vie, du moins quant à l'exercice de cette vie ; elle est là, dans sa prison de boue, comme une puissance enchaînée, comme une reine ësclarve, j^ijc pour quelque temps au fond d'un

noir cachot. Mais quand ce cachot s'ouvre, quand cette prison tombe en ruine, l'àme secoue ses chaînes, prend son essor, et plus vivante que jamais, elle est tout étonnée d'avoir sur Dieu, sur l'éternité, sur le paradis, sur l'enfer, et même sur le monde qu'elle vient de quitter, des connaissances claires et précises qui forment le plus frappant contraste avec les notions faibles, obscures, effacées qu'elle avait sur la terre quand un nuage de frivolités lui dérobait la lumière de Dieu.

C'est au sein de cette éclatante lumière qu'elle se trouve subitement transportée, quand le corps, en exhalant son dernier soupir, lui ouvre la porte de l'éternité.

La voilà donc devant Dieu, cette àme pécheresse ! la voilà seule, devant Dieu seul ! Le monde a fui comme un vain fantôme ; les parents arrosent de larmes le cadavre qui leur reste, et ne pensent pas à l'àme qui leur est enlevée ; et pourtant le corps est insensible ; il ne voit plus rien, n'entend rien, ne sent rien ; mais l'àme qui ne meurt point, où estelle ? Nous venons de le dire : La voilà tremblante et immobile devant la face de Dieu ! La voilà dégagée de tout ce qui l'appesantissait, de tout ce qui la séduisait, de tout ce qui l'aveuglait : dégagée de son corps qu'elle ne reprendra qu'au jour du jugement général, pour tomber en enfer avec lui; dégagée du monde visible qu'elle a quitté sans retour, qu'elle ne reverra jamais ; dégagée du temps dont elle voit clairement l'étonnante brièveté en présence de la vaste éternité qui est désormais son domaine.

Que sont maintenant pour elle les biens, les

honneurs, les plaisirs, les applaudissements, les flatteries, les pompes du luxe, les recherches de la parure, les bals, les festins, les spectacles, et tant d'autres futilités dont elle se faisait des occupations réelles, et qui étaient l'occasion d'une multitude dépêchés ; péchés qui lui restent seuls en co moment, et qui vont attirer sur elle un déluge de maux ?

Qu a-t-elle emporté dans l'éternité ? Avec quel bagage est-elle passée sur cette terre étrangère,? Que possède-t-elle aux pieds de son juge ? Une seule chose, rien de plus ; et quoi donc ? ses œuvres. Tout le reste a disparu. Le corps lui-même n'est pas là ; il est immobile sur le lit où il est mort ; on lui prépare sans qu'il en sache rien de pompeuses funérailles ; la vanité le poursuit jusque dans la tombe, sur laquelle on se propose peut-être de lui ériger un superbe mausolée. Cependant il dort son sommeil, en attendant qu'il se réveille au son de la fatale trompette. -L'àme seule, accompagnée de ses œuvres, voilà tout ce qui reste au pécheur quand il a cessé de vivre ; voilà tout ce qu'il emporte au tribunal de Dieu. Et ces œuvres que sont-elles? Hélas ! elles sont — ou des péchés — ou des actions faites en état de péché, c'est-àdire sans ombre de valeur devant Dieu.

Quel dénûment ! quelle pitoyable indigence ! Et lame voit clairement sa détresse î Et l'àme apprécie pour la première fois la malice des péchés dont elle est couverte ! Et l'àme sent que le temps de la miséricorde est passé pour elle ! Et l'àme se trouve comme broyée sous le poids de la colère de Dieu ! Et l'àme se voit si clairement coupable,

et se reconnaît si indigne de pardon, qu'elle est la première à prononcer contre elle-même un éternel anathème !

Grand Dieu, quelle scène ! quelle horreur ! comment se la représenter sans changer de vie si Ton est pécheur, sans devenir plus saint si l'on est saint déjà?

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