‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 38 sur 92 · IV. — Dieu prononce la sentence contre le pécheur · texte numérisé non relu

IV. — Dieu prononce la sentence contre le pécheur

L'àme du pécheur étant présentée à Dieu, étant éclairée de la lumière de Dieu, étant examinée dans le plus grand détail au tribunal de Dieu, voyant clairement jusqu'à quel point elle est coupable envers Dieu ; reconnaissant qu'elle mérite d'être éternellement réprouvée de Dieu; que doit-elle attendre, et qu'attend-elle en effet, sinon la terrible sentence que va prononcer son juge, sentence irrévocable, et qui va s'exécuter à l'instant même ?

h Pour mieux sentir l'impression de cet irrémé- » diable malheur, dit Bourdaloue, je n'ai qu'à » imaginer que je suis actuellement devant le » trône de la justice de Dieu, et qu'après m'avoir » interrogé il se déclare enfin et lance sur moi ce » redoutable anathème : Retirez-vous de moi, » maudit. Quel coup de foudre ! que je me retire )> de mon Dieu ! que je sois éternellement privé de » mon Dieu ! que mon Dieu me frappe de sa malé- » diction et de toute sa malédiction, sans qu'il me » soit désormais possible de l'apaiser -ni qu'il me

» reste aucune espérance de le retrouver jamais » et de le posséder ! Était-ce donc pour cela qu'il » m'avait comblé de tant de grâces et qu'il m'avait » fourni tant de moyens de sanctification ? »

Quelque lumière qui nous soit donnée en ce monde, quelque énergique que puisse être la peinture de l'épouvantable scène du jugement de Dieu, ce n'est jamais qu'une peinture. Impossible de rendre exactement sur la froide page d'un livre, ce que cette scène a d'horrible pour le pécheur qui en est témoin. Nous l'avons déjà dit, nous ne connaissons pas Dieu sur la terre ; nous savons qu'il existe et qu'il est infiniment parfait ; mais cette connaissance, toute certaine qu'elle est, puisqu'elle a la foi pour base, laisse dans nos esprits une profonde obscurité sur l'état de ce grand Etre; et cette obscurité ne s'éclaircira que quand nous nous trouverons face à face devant lui dans le plein jour de l'éternité.

Ce que nous connaissons encore moins que tout le reste ici-bas, relativement à Dieu, c'est la terreur de son inflexible justice. Nous n'avons pas, si l'on peut ainsi parler, la connaissance expérimentale de cette justice ; nous avons plutôt la connaissance pratique de son infinie bonté. Cela se conçoit. Tant que nous sommes habitants de la terre , nous sommes dans le royaume de la miséricorde. Seigneur, dit le prophète, la terre est remplie de votre miséricorde . Tout ce qui se passe en nous et hors de nous, nous rappelle la bonté de Dieu ; nous sentons invinciblement que c'est lui qui nous a créés par amour, qu'il nous conserve par amour, qu'il nous nourrit par amour, qu'il nous préserve

de mille accidents par amour, qu'il nous comble défaveurs continuelles pour le corps et pour l'âme, et tout cela par amour ; qu'il nous rappelle à lui quand nous péchons, et qu'il nous reçoit avec un bonheur que nous goûtons nous-mêmes ; et cela encore par amour.

Mais l'inexorable justice ; mais les éclats de la vengeance, mais la terreur des châtiments, mais la face d'un Dieu irrité, mais le saisissement d'une âme qui comparaît subitement devant l'immense Majesté qu'elle a osé outrager ; mais l'épouvante de cette âme qui se faisait de Dieu une idée vague et confuse, et qui le voit maintenant sans ombre et sans voile, déployer l'appareil de sa toute-puissance et de sa formidable justice : voilà ce dont rien ici-bas ne nous donne l'idée, et ce qui pourtant nous attend infailliblement au moment de de notre mort, si nous mourons en pécheurs.

Rappelons-nous donc souvent cette sentence de malédiction que Jésus-Christ lui-même a voulu consigner dans son Évangile pour nous inspirer d'avance une frayeur salutaire : Retirez-vous de moi, maudits, allez au feu étemel !

Pour inculquer plus profondément dans nos esprits la terreur dont il est si important que nous soyons pénétrés en méditant cette sentence, nous allons terminer ce chapitre par un passage bien frappant que nous devons à la foi vive et à la plume éloquente de Bossuet, dans ses Pensées chrétiennes et morales.

« Ego vadoy je m en vais. Ces paroles nous re- » présentent Jésus-Christ se séparant et disant à » l'âme le dernier adieu , rompant ses liaisons

> avec elle, retirant ses grâces et lui reprochant

> son ingratitude. J'ai voulu t' attirer à moi pour

> te donner la vie, tu n'as pas voulu ; adieu donc,

> adieu pour jamais, je me retire maintenant : o Ego vado ; c'est moi qui m'en vais ; mais je vais b te chasser : Discedite à nie, retirez-vous de moi.

» Trois choses à considérer : le pécheur quittant » Dieu, Dieu abandonnant le pécheur, et enfin » Dieu chassant le pécheur. Discedite, « retirez- » vous ; » maledicti, « maudits » in ignem œternum, » allez au feu éternel... » L'homme aune infinité » de liaisons avec Dieu : un coup de foudre part » qui rompt tout : Retirez-vous. Adieu, mon père; » adieu, mon frère ; adieu, mon ami ; adieu, mon » Dieu ; adieu, mon Seigneur ; adieu, mon maître ; » adieu, mon roi ; adieu, mon tout. Jésus-Christ » ne le peut plus souffrir ; il le hait infiniment, » nécessairement, éternellement, substantielle- » ment, comme il s'aime lui-même, parce qu'il » est dans l'état du péché ; non dans l'acte, ni » dans l'habitude, mais dans l'état. Le péché est » humanisé en lui; c'est un homme devenu péché; » il perd tout bien; il ne reste pour tout bien en lui » que la simplicité de son être, et c'est son mal- » heur extrême, parce que Dieu le conserve pour » être éternellement en butte à ses vengeances et » le sujet de toutes les misères possibles.

» Maledicti, maudits. Cette parole exprime un » jugement pratique en Dieu, qui livre le pécheur » à toute l'exécration de sa justice ; et elle contient » une imprécation contre lui qui déracine jus- » qu'aux moindres fibres de la capacité qui était » en lui pour recevoir du bien et pour en faire, il

» se trouve moins capable de recevoir du bien que » le néant ; et l'inflexibilité de la volonté de Dieu » répond à l'invariabilité de celle du pécheur dans » le mal. // a rejeté la bénédiction, dit le prophète, » et la bénédiction s'éloigne de lui.

» In ignem œternum, allez au feu éternel ; feu » surnaturel dans sa production, instrument de la » puissance divine dans son usage, immortel dans » dans son opération : méditez. — Cela est-il vrai? » Qui est-ce que cela regarde? pourquoi, mon Sei- » veur, faut-il vous quitter? Retirez-vous. — Votre » bénédiction, avant de partir ! Vous êtes maudits. » — Ce ne sera peut-être pas pour toujours ; je » reviendrai faire pénitence : ah ! mes yeux, que » je vous ferai bien porter la peine de tous ces » regards voluptueux qui me coûtent si cher l » Quel torrent de larmes je vous forcerai alors de » répandre ! quelle violence je ferai à tous mes » sens pour en expier l'abus et les soumettre à la » loi divine ! — Non, vous vous flattez en vain ; » il n'y aura plus de temps ; tout est désormais » éternel, le supplice comme la récompense. »

Malheur à nous, si ces formidables vérités nous laissent froids et insensibles ! heureux au contraire, et mille fois heureux, si elles nous déterminent à devenir, par une sincère pénitence, les précieuses conquêtes de la divine miséricorde î

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