I. — Réflexions préliminaires
Nous n'avons encore écrit que le titre, et nous voudrions déjà que le dernier mot de ce chapitre fut tombé de notre plume. C'est toujours avec une peine extrême que nous annonçons aux fidèles le dogme épouvantable de l'enfer.
Oui, croyez-le, dignes lecteurs, c'est avec une douleur profondément sentie, que nous venons exposer à vos regards l'effrayant tableau des châtiments éternels de la justice de Dieu. Le seul mot d'enfer vous fait frémir, et ce n'est que de cet enfer que nous allons vous parler dans ce chapitre. Oh ! que nous aimerions bien mieux vous ramener à Dieu par la voie de l'amour que par celle de la crainte ! qu'il nous serait bien plus doux de vous faire la peinture des misécordes de Dieu, que celle de ses éternelles vengeances I Mais que faire ? Ne vous montrer de l'Evangile que les pages consolante^ et tenir cachetées celles qui contiennent les vérités terribles, c'est une prévarication dont Jésus- Christ ne manquerait pas de nous demander un compte sévère. Et que pourrions -nous lui répondre quand il nous dirait : De quel droit as-tu tronqué mon Évangile ! de quel droit as-tu supprimé des vérités, terribles sans doute, mais, par leur terreur mime, infiniment utiles à une multitude de pé-
eheurs qui se montrent insensibles aux charmes de mon amour, et que les éclats de mon tonnerre peuvent seuls réveiller? Ministre de ma parole, qu'es-tu autre chose que mon organe et mon écho ? Quel organe que celui qui veut se faire intelligent, et qui refuse de rendre les pensées qu'on lui ordonne d'exprimer ! Quel écho que celui qui ne répercute que la moitié du son qu'on lui confie !
Lisez donc , frères bien-aimés, lisez ces quelques pages, que nous n'écrirons pas pour avoir le triste plaisir de vous effrayer, mais uniquement pour essayer de sauver vos âmes et de les arracher au sommeil de mort dans lequel elles sont plongées. Hélas! vous serait-il plus agréable de prolonger toute votre vie ce sommeil, et de vous réveiller subitement dans le lieu des tourments, comme l'Évangile l'appelle ? Ne seriez-vous pas les premiers à accuser notre coupable silence, et ne nous attribueriez-vous pas peut-être la cause de votre éternelle infortune ?
Du reste, nous vous prions de bien vous pénétrer d'une réflexion que nous croyons féconde en bons résultats. Dans l'enfer, et jusqu'au fond de toutes ses terreurs, on trouve encore, sous un certain rapport, un trait frappant de l'amour de Dieu envers sa créature. Quelques considérations vont mettre cette vérité dans tout son jour. Et d'abord, combien ne faut-il pas que Dieu tienne à être aimé de l'homme, puisqu'il va jusqu'à le menacer d'une éternité de supplices s'il refuse de l'aimer ? Quand on ne tient nullement à être aimé d'une personne, c'est assez dire qu'on est indifférent à son égard ; mais quand on désire,
quand on sollicite même son affection, ce désir qu'on a d'en être aimé est la preuve évidente qu'on lui est sincèrement attaché, puisque, encore une fois, on ne tient nullement à F affection d'une personne pour laquelle on n'a que de l'indifférence. Que serait-ce donc si, ayant comblé cette personne d'une multitude de bienfaits, et ayant sur elle une souveraine autorité, on lui disait : Je vous aime tendrement ; je désire ardemment d'être aimé de vous ; je vous ai donné mille preuves de mon affection par des bienfaits de toute nature ; je veux même vous procurer , comme fruit de mon attachement , un immense bonheur. Mais, pensez-y, si vous persistez obstinément, non-seulement à me refuser votre amour, mais encore à m'offenser comme vous le faites chaque jour, j'userai de tous les moyens en mon pouvoir pour vous punir de votre ingratitude ; et à force de tourments que vous ne devrez qu'à vous seul, je vous obligerai de reconnaître que l'intensité de ces tourments révèle l'intensité de mon amour, puisqu'il est évident que si j'étais froid à votre égard et indifférent à votre affection, je n'aurais pas seulement l'idée de vous punir d'une froideur à laquelle je serais complètement insensible. Ainsi en est-il à l'égard de Dieu. Il s'adresse à l'homme et lui dit : Écoute, mon enfant ; je tiens à ton amour , j'y tiens infiniment , et je n'y tiens infiniment que parce que je t'aime infiniment. Si tu m'étais indifférent, je te jetterais de côté comme une vile écume, et je ne te demanderais pas plus d'amour que je n'en demande à la brute ; mais je t'aime d'un amour infini ; je t'en ai donné la preuve
en te créant par amour, en te conservant par amour, en te rachetant par amour , en te comblant sans cesse de mille autres bienfaits par amour. Bien plus, je t'aime pour te rendre heureux, et je te promets , si tu veux répondre à mon amour, que mon propre bonheur sera ton partage pour l'éternité ; je t'accorde tous les secours nécessaires pour mériter cet éternel bonheur ; je ne recule devant aucun sacrifice pour te témoigner ma tendresse et pour gagner ton cœur ; le sang même de mon Fils, je le répands jusqu'à la dernière goutte pour te prouver que je t'aime et t'engager à m'aimer toi-même. Ce n'est pas tout encore : influencé toujours par le vif désir de te prouver mon amour et d'obtenir le tien, j'emploie un nouveau moyen pour mieux réussir. Sachant que tu es plus sensible à la rigueur de mes châtiments qu'aux charmes de ma bonté, je te menace d'une éternité de supplices si tu persistes à ne pas m'aimer, et à ne payer mon infinie bonté que par l'ingratitude et l'outrage. Pendant que tu seras habitant de la terre, ton âme fut-elle souillée de crimes innombrables, un seul acte de vrai repentir désarmera ma colère , te rendra mes bonnes grâces, et éteindra sur-le-champ les flammes éternelles. Mais si tu veux vivre et mourir en pécheur et en ingrat, mon amour méprisé se changera en fureur, et j'exécuterai sans pitié la menace que je t'ai faite. Puis-je te prouver mieux le prix infini que j'attache à la possession de ton cœur, et, par conséquent, la tendresse infinie que j'ai pour toi, qu'en recourant aux moyens que je t'annonce ? Ferais-je ce que je viens de dire si je n'avais pour toi que de l'indifférence, et si je ne
tenais pas infiniment à ton amour ? Aussi sache bien que jamais tu ne cesseras de rendre hommage à cet amour, et que, même en enfer, si malheureusement tu t'y précipites , tu avoueras que je t'ai procuré abondamment tous les moyens nécessaires pour ne pas y tomber ; que de plus , je t'ai constamment aimé de toute éternité et pendant toute ta vie d'une affection sans bornes ; que je t'en ai donné les preuves les plus convaincantes, et que, l'enfer lui-même , je t'en ai menacé pour te contraindre à m'aimer , pour te prouver combien je t'aimais et combien je tenais à ton amour. Tu reconnaîtras aussi que ma bonté pour toi ne devait pas être une bonté stupide, et qu'après l'avoir en quelque sorte épuisée pour te sauver, ma justice, qui est infinie^ comme ma bonté, devait exercer ses droits contre une créature ingrate et rebelle qui , jusqu'à son dernier soupir, a persisté à m'outrager, à dédaigner mes récompenses, à braver mes menaces et à mépriser mon amour.
N'avions-nous pas raison de dire que la terreur même de la justice de Dieu nous révélait, en un sens, rrmmensité de son amour ?