II. — Exposé du dogme catholique de l'enfer
Ce qui se nomme enfer, dans l'acception commune de ce mot, est le lieu où les hommes qui meurent coupables de péché mortel sont éternellement punis.
C'est un article de notre foi qu'il y a, après la vie présente, un enfer où les méchants sont châtiés.
La foi nous oblige encore de croire, relativei. M.
ment à l'enfer, que les peines qu'y endureront les réprouvés sont éternelles. La rigueur de ces peines ne détruit point, n'anéantit point ceux qui les subissent ; ils sont immortels en enfer comme le sont les élus en paradis.
Les châtiments de l'enfer , quoique terribles pour tous les réprouvés, n'ont pas cependant la même intensité pour chacun; comme ces châtiments sont infligés par la justice de Dieu, la souffrance qu'ils causent est plus ou moins vive selon le degré de culpabilité des réprouvés.
« Parce qu'il n'y a peut-être pas deux hommes, » dit Mgr le cardinal Gousset, qui aient reçu les » mêmes grâces et qui soient coupables au même » degré, il n'y a peut-être pas deux réprouvés qui » soient punis avec la même sévérité. Ceux qui » seront condamnés au feu éternel seront tous » punis, [et ils le seront tous éternellement, mais » plus ou moins sévèrement, selon qu'ils auront » été plus ou moins coupables (1). »
Voici, sur le même point, le fragment précieux d'un sermon de saint Julien, archevêque de Tolède, vers la fin du vue siècle (2). Il est écrit en latin : en voici la traduction :
« Le feu de l'enfer est d'une seule et même na- » ture ; mais il ne tourmente pas les pécheurs » d'une seule et même manière ; car le sentiment » de la peine est exactement proportionné au de-
(1) Théologie dogmatique.
(2) Extraits d'un vol. in-folio intitulé : Selectœ sententiœ ex Bibliothecâ Patrum, ad usum Prsedicatorum, art. Infemus, p, 748.
> gré de culpabilité de chacun, De même qu'une
> multitude innombrable d'hommes subissent en
> ce monde l'influence d'un seul soleil, sans ce-
> pendant ressentir également son ardeur, les uns » en étant plus pénétrés que les autres ; de même,
> ce feu de l'enfer, quoique d'une seule et même » nature, ne fait pas sentir également son action ;
> la diversité de sentiments que nous voyons ici- » bas dans les corps soumis à Faction du soleil » se retrouve en enfer à l'égard des pécheurs, en » sorte que, quoique soumis à l'action du même » feu, chacun n'en éprouve pas également la » rigueur »
» La croyance d'une vie future, dit S. É. Mgr. » le cardinal Gousset, où les bons sont récompen- » ses et les méchants punis, est aussi ancienne » que le monde"; on la trouve dans tous les temps » et chez tous les peuples.... Une preuve que la » croyance à l'éternité des peines remonte à la » tradition primitive, et qu'elle est aussi ancienne » que le monde, c'est que nous la retrouvons, » quoique plus ou moins altérée, chez tous les » peuples. Les Grecs, les Romains, les Égyptiens, » les Chaldéens, les Perses, les Syriens, les In* » diens, les peuples du Nord et ceux de l'Améri- » que, tous ceux dont on connaît la religion , » admettaient une récompense éternelle pour les » justes et des peines éternelles pour les mé- » chants. »
« Telle est, dit encore Mgr. Gousset , et telle a » toujours été la croyance de l'Église catholique ; » telle a été, de tout temps, la croyance des chré- » tiens, même des communions séparées du saint-
» siège, si l'on en excepte quelques hérétiques » obscurs, tels que les origénistes (1). »
Xous n'entrerons pas dans de plus grands détails relativement au dogme catholique de l'éternité des peines de l'enfer, puisque, dans cet ouvrage, nous parlons aux chrétiens qui ont la foi. Bornons-nous à donner quelque idée des châtiments terribles réservés au pécheur dans ce lieu de supplices.
III. — Premier châtiment du réprouvé. — Absence complète et éternelle du bonheur.
Nous ne parlons point ici de l'homme endurant une souffrance proprement dite ; nous parlons simplement de l'homme privé de tout bonheur, c'est-cà-dire de toute jouissance réelle et positive ; et nous disons que c'est déjà un état dont la seule idée fait horreur (2). Pourquoi fait-elle horreur, cette idée? Parce que nous sommes tellement faits pour le bonheur, nous le désirons si passionnément, que, pour en satisfaire le besoin, il ne suffit pas que nous soyons exempts de souffrance ; il faut de plus que nous possédions des biens, des avantages réels dont la jouissance nous procure du bien-être, de l'agrément, du plaisir, en un mot ce que nous appelons du bonheur. Quand donc la possession de ces avantages nous manque, et que nous ne trouvons jamais d'aucun coté ce que nous
(1) Théologie dogmatique.
1 Xous nignorons pas que cette privation est elle-même
ittffrance : mais nous supposons ici qu'elle est la seule
crue l'homme endure, et que, du reste, il n'y a chez lui
qu'absence complète de bonheur, et non point douleur et
souffrance dans le sens ordinaire que présentent ce* mots.
cherchons partout et toujours avec une insatiahle ardeur, il s'opère dans tout notre être une perturbation, un abattement, une désolante tristesse qui nous ronge peu à peu, qui nous rend la vie presque insupportable, et qui même, quand la charge est trop forte, surtout pour certaines natures plus faibles, mène droit au désespoir et au crime affreux qui en est le résultat, le suicide.
Mais, hâtons-nous de le dire, l'absence complète de bonheur ne se trouve jamais sur la terre. Nos peines y sont toujours compensées par quelques jouissances plus ou moins abondantes. Si l'on est pauvre, on jouit quelquefois d'une bonne santé ; si l'on souffre, on a les consolations de l'amitié, les adoucissements que procurent les ressources de la fortune, etc., et lors même que l'on serait privé de toutes les jouissances de cette nature, il resterait encore l'espoir de les obtenir plus tard ; et cet espoir, tout trompeur qu'il est, rend une multitude d'afflictions supportables à des milliers de malheureux. Tant qu'ils ont quelque lueur d'espérance, il n'y a pas chez eux absence complète de bonheur. Au reste, si ce dernier bien leur était ravi comme tous les autres ; si le bonheur leur faisait , ici-bas , complètement défaut ; s'ils ne le goûtaient jamais ; s'ils n'avaient aucun espoir d'en jouir plus tard ; s'ils avaient même la certitude de n'en jamais jouir ; tout serait-il perdu pour eux ? Nullement. Si, devenant sages à l'école du malheur, il voulaient prendre la foi pour guide, en menant une vie chrétienne, ils pourraient se tenir assurés que la mort mettrait prochainement un terme à leurs misères, et que moins ils auraient été
heureux eu ce monde, plus ils le seraient éternellement en l'autre.
Hélas ! il n'en est pas ainsi en enfer. Jamais, tant que Dieu sera Dieu, un seul réprouvé ne verra luire un faible rayon de bonheur ; jamais une ombre de consolation n'adoucira les maux qu'il endure. Entre lui et le bonheur, il y aura éternellement un infranchissable chaos. L'homme ne puise pas son bonheur en lui-même ; il ne se le donne pas à son gré ; il le tient de Dieu seul qui le lui accorde à titre de bienfait ou de récompense ; or, il n'y a en enfer ni récompenses ni bienfaits accordés aux réprouvés ; le châtiment seul leur est dû, le châtiment seul leur est infligé. La source et l'unique source du bonheur est en Dieu ; et comme le réprouvé a éternellement Dieu pour ennemi , jamais le bonheur ne sera son partage. L'espérance elle-même lui sera ravie ; car l'espérance est l'aurore du bonheur, et jamais Dieu ne fera briller cette aurore aux yeux de ceux qui seront morts dans sa haine. La vue du bonheur des autres mettra le comble à l'infortune du réprouvé, par les excès d'envie que cette vue délicieuse fera naître dans son âme. Il éprouvera donc au souverain degré tout ce qu'il y a de pénible dans l'absence complète de bonheur, et il l'éprouvera pendant l'éternité tout entière.
Comment se faire une juste idée des sentiments du réprouvé, quand il se verra pour toujours privé d'un bonheur dont il ne cessera jamais d'être passionnément avide ?