‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 41 sur 92 · IV. — Deuxième châtiment. — État de malheur perpétuel · texte numérisé non relu

IV. — Deuxième châtiment. — État de malheur perpétuel

Quelle que soit la divergence d'opinions chez les hommes sur presque tous les points, il en est un sur lequel ils se réunissent avec une complète unanimité de sentiments ; et quel est ce point ? L'horreur de la souffrance.

Nous avons vu ce qu'il y avait de désolant dans l'absence de tout bonheur ; cette idée est déjà affreuse ; mais entre la'; privation du bonheur et la souffrance réelle et positive, il y a un grand intervalle. Dire d'un homme qu'il n'est pas riche, ce n'est pas dire qu'il souffre les horreurs de l'extrême pauvreté ; dire qu'il n'est pas investi d'une haute dignité quiJui attire les hommages du monde, ce n'est pas dire qu'il est abreuvé d'humiliations ; dire qu'il ne passe pas sa vie dans les plaisirs, ce n'est pas dire qu'il la passe dans les tortures. On comprend qu'entre ces deux états il en est un dans lequel, sans éprouver ce qui s'appelle bonheur terrestre, on n'éprouve pas pour cela ce qui s'appelle malheur et souffrance.

Mais supposons que ces deux accidents se réunissent chez le même homme ; supposons que n'étant heureux d'aucun côté, il est positivement et réellement souffrant et malheureux autant qu'il est possible de l'être ici-bas ; qu'il endure dans le corps et dans l'âme toutes les douleurs dont l'humanité peut être affligée sur la terre, qu'il souffre tout cela sans la moindre consolation d'aucun côté, et qu'enfin il a la certitude de souffrir comme il souffre jusqu'à son dernier soupir : conçoi^on sur

la terre une affliction pareille? S'y trouve-t-elle même jamais avec toutes les circonstances que uous venons de supposer? Non; quelque malheureux que nous soyons ici-bas, nous ne lo sommes jamais autant que nous le poumons être. Nous pouvons dire de nos peines ce que nous avons dit de l'absence du bonheur ; cette absence pendant la vie présente, n'est Jamais complète , et •état de souffrance ne l'est pas davantage. Si nous souffrons d'un côté, nous ne souffrons jas de Vautre • si un égoïste ou un ingrat nous déchue le cœui en nous tournant le dos, nous trouvons au moins une âme compatissante qui nous ^adresse quelques mots de consolation-, si nous souffrons aujourd'hui, nous avons en perspective un avenu nui tarit, ou qui du moins adoucit nos larmes pai un ravon d'espérance. Non, le malheur complet "e malheur qui exclut absolument tout bonheur, le mameur qu'embrasse l'être de l'homme .tout entier ; le mameur qui ne reçoit pas une ombre , de ou olation; le malheur qui ne doit jamais » aucun terme; ce malheur-là n'est pas de ce monde. Deux puissances régnent sur la terre .et comme toute puissance vient de Dieu, cest aussi le qu'elles émanent. Ces deux puissances sont ai U séricorde et la Justice ; elles sont comme deux mains de Dieu. S'il frappe de 1 ^'^Spée l'autre ■ et celle qui caresse est encore plus occupée qufe^e qui frappe ; car il est écrU comme ^nou Pavons dit ailleurs : Seigneur, la terre est pleine

de votre miséricorde. ,i£4Ai anrès

Mais à la mort, la scène change. Aussitôt âpre

son dernier soupir, l'homme se trouve en face de

deux infmilés ; l'une de bonheur complet ; l'autre de malheur sans terme ; Tune de bonheur absolument ineffable et sans mélange ; c'est le ciel, royaume éternellement délicieux où la miséricorde triomphe ; l'autre de malheur épouvantable en luimême et éternel dans sa durée ; c'est l'enfer où la souveraine justice venge la majesté divine outragée par une créature rebelle.

L'enfer, voilà donc le lieu de la souffrance proprement dite ; voilà donc le lieu d'où est perpétuellement bannie toute ombre de bonheur et de consolation, avec l'éternité pour durée î

V. — Troisième châtiment. — Séparation éternelle de Dieu. — Discedite, maledicti.

Etre éternellement séparé de Dieu ; être éternellement chargé de^la malédiction de Dieu ; avoir éternellement Dieu pour ennemi, et porter en soi-même la conviction la plus intime que jamais on ne pourra reconquérir son amour ; quel supplice ! Il est exprimé par ces deux mots, ou plutôt par ces deux coups de foudre qui terrasseront le pécheur : Reiirezvous de moi, maudits : Disceditc maledicti.

Ce supplice de la séparation, de la malédiction et de l'éternelle inimitié de Dieu est, selon l'opinion générale des saints Pères , des docteurs , des théologiens , et des écrivains religieux , le plus terrible que la justice divine inflige au pécheur. Cependant, le péché aveugle tellement ici-bas celui qui le commet, que la pensée de cet horrible supplice ne fait sur lui qu'une impression légère. Privé sur la terre de la vue de Dieu ; n'ayant pour lui aucun amour ; habitué à se passer de sa présence ; plus I. 15

tranquille même clans ses désordres quand la pensée de Dieu ne vient pas en troubler la criminelle jouissance, il ne se figure pas qu'il doive lui ètje bien pénible de se voir, même éternellement, séparé de Dieu. Les créatures lui tiennent lieu du créateur, et si malgré toutes ses misères, il lui tombait du ciel un brevet d'immortalité sur la terre ; loin de s'affliger de ne voir jamais Dieu, il fêterait au contraire dans les transports d'une folle joie sa misérable immortalité.

Mais, bêlas ! quel étonnement sera le sien quand son âme , opprimée aujourd'hui par la masse de chair qui l'enveloppe, échangera subitement ses idées terrestres et grossières contre celles que la vue de Dieu fera naître en elle ! Détachée pour jamais de la terre, du monde, des passions, des honneurs, des plaisirs et de toutes les futilités qui l'absorbaient ; ne voyant plus que Dieu seul, n'aimant que Dieu seul, ne soupirant qu'après Dieu seul, ne voyant pour elle de bonheur qu'en Dieu seul, ne trouvant de beauté, de bonté, d'amabilité de toute espèce qu'en Dieu seul, se sentant attirée de toute l'énergie de ses puissances vers Dieu seul; quel écrasant anathème sera pour elle cette parole : Retire -toi, maudit!

Et quand, obéissant à cet ordre suprême, le pécheur tombant au fond de l'abîme et trouvant là de nouveaux tourments, fera encore et toujours, et toujours des efforts violents pour s'élancer vers son Dieu dans lequel seul il verra le bonheur ; quelle peine! quelles angoisses! quels déchirants accès de désespoir !

On peut dire sans la moindre exagération qu'il

— ïôo —

y aura chez le réprouvé un mélange de sentiments horriblement pénibles. Il désirera ardemment le bonheur, et il ne l'obtiendra jamais : il voudra sans cesse se délivrer de ses maux, et il les endurera toujours. Est-il une peine, dit saint Bernard, comparable à celle de vouloir toujours ce qui ne doit jamais être, et de ne vouloir jamais ce qui doit être toujours ? » L'àme réprouvée , dit Bourdaloue , » voudra toujours s'élever à Dieu, et c'est ce qui » ne sera jamais ; elle ne consentira jamais à être » éloignée de Dieu, et c'est ce qui sera toujours. » De tous cotés malheureuse : c'est-à-dire malheu- » reuse d'être abandonnée de son Dieu , et plus » malheureuse dans ce terrible abandonnement de » ressentir la perte qu'elle aura faite et d'en corn- » prendre toute la grandeur. Malheureuse d'être » déchue de toutes ses prétentions au royaume de » Dieu, et plus malheureuse dans cette funeste » décadence de soupirer uniquement après ce séjour » bienheureux. Eh ! que ne peut-elle oublier Dieu î » que ne peut-elle se délivrer de ce poids qui l'en- » traîne et de cette pente qui la domine et qui la » tyrannise ! L'enfer ne lui serait plus enfer qu'à » demi. »

Nous supplions dans ses intérêts les plus chers le pécheur qui lira ces lignes, de ne pas fermer ses yeux à la lumière et de ne pas confondre les sentiments qu'il a de Dieu sur la terre, avec ceux qu'il aura quand il sera dans le grand jour de l'éternité.

VI. — Quatrième châtiment. — Ver rongeur qui ne meurt point. — Verrais eorum non moritur.

C'est Jésus-Christ lui-même qui nous assure que dans l'enfer les réprouvés sont rongés d'un ver qui ne meurt point ; et ce ver, d'après les commentateurs, exprime l'excessive amertume du regret qu'ils éprouvent d'avoir perdu le ciel, et de l'avoir perdu par leur propre faute. Ce regret cuisant dont ils ne peuvent jamais s'affranchir, puisque le bonheur du ciel est le seul qu'ils désirent, leur fait endurer des peines intérieures inexprimables ; et comme ils ne peuvent attribuer ces peines qu'à leur propre malice, ils se déchirent eux-mêmes par un continuel remords que notre divin Sauveur exprime eu disant : Leur ver ne meurt point : Vermis eorum non moritur.

Pour bien sentir la vivacité de cette peine, il faudrait pouvoir se faire une juste idée des amabilités infinies de Dieu, de l'immense bonheur dont il inonde ses amis dans le ciel, et de Tardent désir que l'on a, dès que l'on est mort, de jouir de Dieu et des délices ineffables qu'il fait goûter à ses élus. Il faudrait pouvoir se représenter ce que doit être un remords que l'on ressent à l'occasion de la perte d'un bien infini, d'un bien qui est le seul que l'on désire, d'un bien enfin après lequel on ne cessera jamais de soupirer, tout en sachant parfaitement que jamais on ne pourra le posséder.

Quand le réprouvé est broyé sous le poids de ces réflexions qu'il a sans cesse présentes à l'esprit, et qu'il vient à se dire dans l'excès de sa douleur : C'est moi seul qui ai consommé ma perte ; si je

l'eusse voulu, le ciel et toutes ses joies seraient mon partage ; si je l'eusse voulu, au lieu d'être éternellement malheureux en enfer, je serais éternellement heureux du bonheur de Dieu même dans le ciel ; si je l'eusse voulu, rien ne me manquait pour sauver mon âme : non-seulement Dieu a été juste à mon égard pendant que j'étais sur la terre, mais il a été bien plus miséricordieux encore que juste envers moi ; il pouvait me frapper de mort après le premier péché mortel que je commis, et il m'accorda de longues aimées pour revenir à lui ; et au lieu d'employer ces années à désarmer sa colère, je les employai à multiplier à riaûni mes offenses. Lumières, conseils, exhortations, menaces, bons exemples ; tendres invitations, salutaires remords, il mit tout env œuvre pour me sauver, et moi j'ai mis tout en œuvre pour me damner ; oui c'est moi, c'est moi seul qui suis cause de mon éternelle réprobation. Conçoit-on ce que ces réflexions ont d'accablant, quand surtout elles sont incessamment présentes à l'esprit, et que jamais une goutte de consolation ne vient tempérer leur amertume ?

Pour faire sur nous une impression plus vive, Dieu a voulu nous révéler lui-même dans la sainte écriture les sentiments des réprouvés. Voici ses propres paroles :

« A la vue des justes, les méchants seront sai- » sis de trouble et d'une horrible frayeur. Ils seront » frappés d'étonnement en voyant tout d'un coup, » contre leur attente, les justes sauvés. Ils diront en » eux-mêmes, étant touchés de regret, et poussant » des soupirs dans le serrement de leur cœur : Les » voilà ceux qui ont été l'objet de nos railleries et

» de nos outrages. Insensés que nous étions ! leur » vie nous paraissait une folie et leur mort hon- » teuse ; et cependant les voilà élevés au rang des » enfants de Dieu, et leur partage est avec Les » saints. Nous nous sommes donc égarés de la voie » delà vérité. La lumière de la justice n'a point lui » à nos yeux, et le soleil de l'intelligence ne s'est » point levé pour nous. Nous nous sommes lassés n dans la voie de l'iniquité et de la perdition. Nous » avons marché par des chemins difficiles, et nous » avons ignoré la voie du Seigneur. De quoi nous » a servi notre orgueil ? Qu'avons-nous retiré de la » vaine ostentation des richesses ? Toutes ces choses

» sont passées comme une ombre A peine

» étions-nous venus au monde que nous avons » cessé de vivre ; nous avons été consumés dans » notre malice. Voilà ce que les pécheurs diront » dans l'enfer : Talia dixerunt in inferno qui pec- » caverunt. »

En présence de telles vérités, qui ne sont encore proposées que sous le voile de la foi, mais qui peuvent d'un moment à l'autre apparaître aux pécheurs dans leur terrible éclat, puisque chaque jour ils peuvent entrer dans leur éternité, comment est-il possible qu'ils continuent leurs désordres, et qu'ils s'exposent à des tourments affreux dont la seule peinture fait frémir d'épouvante?

Page 1