‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 54 sur 92 · II. — Sources du désespoir. — Remèdes · texte numérisé non relu

II. — Sources du désespoir. — Remèdes

Le désespoir a deux sources principales qui le font naître et qui l'entretiennent.

Première source. — La première source du désespoir est la multitude et souvent rénormité des péchés dont le pécheur se reconnaît coupable. Quand il se voit opprimé par cette lourde masse : quand il sent à chaque instant que tout est pour lui l'occasion de nouvelles chutes ; quand il voit son extrême faihlesse en face des tentations les plus violentes ; quand enfin il considère que chacun de ses vices est passé à l'état d'hahitude, et d'habitude profondément enracinée dans son âme, il lui semble littéralement impossible de s'arracher de son bourbier ; et cette impossibilité prétendue qu'il s'obstine à croire réelle, achève de briser son courage, et l'enfonce plus que jamais dans l'abîme du désespoir.

La défiance de soi-même portée à l'excès, voilà donc la première source du désespoir. Pour la tarir , cette source , que doit-on faire ? Peu de chose ; car le fond en est bon. Qu'y a-t-il de meilleur que la défiance de soi-même, quand elle est contenue dans de justes limites? L'humilité en est la base ; et la première des vertus, le fondement, la racine de toutes les vertus, n'est-ce pas l'humilité? Non-seulement les saints se défiaient d'eux-mêmes, mais on en a vu, saint Philippe de Néri par exemple, qui faisaient au commencement de chaque jour cette bonne et charmante prière : Mon Dieu! défiez-vous de moi pendant ce jour, ou je vais vous trahir.

Se défier de soi-même, encore une fois, c'est donc une disposition favorable au salut. Quand on fit dans l'habitude de cette défiance, on connait sa faiblesse, et pour lui venir en aide, on prie Dieu, on veille sur ses sens, on fuit les occasions dangereuses, on combat la tentation dès le principe, et par remploi de ces divers moyens, on se préserve d'une multitude de fautes qu'une téméraire présomption ne manquerait pas de faire commettre.

Mais si cette défiance de soi-même outre-passe les bornes d'une sage modération ; si au lieu de fortifier la volonté, elle persuade que la faiblesse dont elle est atteinte est une maladie totalement incurable; si elle ferme la porte de l'âme à la divine espérance ; si elle y laisse entrer le découragement d'abord, et le désespoir ensuite ; si elle je [te dans un état d'abattement et de prostration qui détende et qui brise même le ressort de la volonté, il est clair qu'alors la défaite est certaine, la déroute est complète.

Prenons garde de nous aller briser contre cet écueil. Pour éviter ce malheur, ne perdons jamais de vue les grands principes que la foi nous propose, et qui, dans les desseins de Dieu, doivent relever notre courage et fortifier notre faiblesse. Voici ces principes :

— Quelque violentes que soient nos tentations, jamais l'impétuosité de leurs attaques ne sera audessus de nos forces. Défian e raisonnable de nousmêmes — Pleine confiance en Dieu — Prière fervente et soutenue pour obtenir le secours de sa grâce : voilà tout ce qu'il faut pour vaincre, quelles

que soient notre faiblesse et la puissance des ennemis que nous avons à combattre.

— Tout sentiment de défiance de soi-même qui mène et aboutit au découragement, ou à plus forte raison au désespoir, doit être repoussé, méprisé, détesté. Non-seulement il ne vient pas de Dieu, ce sentiment, mais Dieu s'en tient offensé ; il le réprouve, il le condamne , il le regarde comme une atteinte à son infinie miséricorde.

— Se défier de soi-même pour veiller , pour s'humilier, pour prier, pour fuir le danger, c'est sagesse: mais se défier de soi-même pour se détourner de Dieu, pour perdre courage , pour achever d'épuiser ses forces, pour s'enfoncer davantage dans l'abîme de ses vices, et tomber de cet abîme dans le gouffre plus profond encore du désespoir; c'est aveuglement, c'est déraison, c'est criminelle folie.

N'oublions jamais ces vérités salutaires et consolantes.

Deuxième source du désespoir. — Considérer Dieu comme un maître irrité, et tellement irrité que l'on ne doit jamais songer à l'apaiser , voilà la deuxième source du désespoir. Disposition funeste ! malheur au-dessus de tous les malheurs, et que Ton pourrait, en un sens, appeler irrémédiable, puisque, le croyant réellement tel, on n'emploie nul moyen pour s'en délivrer.

C'est un crime que commit Caïn après son fratricide ; c'est aussi celui que commit le perfide Judas, après qu'il eut trahi son divin Maître.

Aucun péché peut-être n'offense autant Dieu que le désespoir. Le commettre, ce péché, c'est nier for-

mellement le plus ravissant des attributs divins : sa Bonté. C'est attaquer cotte souveraine perfection au point de croire que la malice de I ■ est plus

étendue que la miséricorde de Dieu; ce qui est un blasphème, puisque la bonté divine est infinie et que la malice de l'homme ne peut pas l'être. Pour rectifier nos idées sur ce point, disons, et disons avec assurance que jamais, tant qu'il vit, l'homme n'est exclu du sein de la miséricorde de Dieu. Fûtil coupable de tous les crimes que la perversité humaine peut entasser dans un cœur ; qu'il s'humilie sous la main du prêtre, et qu'il lui découvre ses misères avec un sincère repentir ; Dieu, pour lui rendre tout son amour, ne lui en demande pas davantage. Jamais pendant les siècles éternels, un seul de ses péchés, un seul de ses crimes, une seule de ces turpitudes odieuses auxquelles il ne peut penser lui-même sans se maudire : jamais, jamais une seule de ses abominations ne lui sera reprochée. Tout est fini, tout est effacé, tout est anéanti ; la paix est faite, le tendre baiser de la réconciliation est appliqué sur les lèvres, l'enfer est fermé, le ciel est ouvert, la justice est satisfaite, la miséricorde triomphe ! Alléluia ! Louons Dieu ! oui, louons Dieu, exaltons et surexaltons sa bonté, maintenant et toujours : Laudemus et superexaltemus eum in sœcula.

Malheur donc, trois fois, mille fois malheur cà qui mettrait des bornes à la bonté de Dieu !

Ah î ce ne sont pas tant nos péchés qui brisent le cœur de notre divin père, que le refus que nous faisons de nous en repentir et d'en arrêter le cours. Dès que ce cours est suspendu, dès que le repentir

survient, la miséricorde ne se fait jamais attendre. C'est ce qui fait dire communément que le désespoir du traître Judas est le plus grand de ses crimes, et qu'il est surtout la cause principale de son éternelle réprobation. Quand le divin Maître qu'il trahaissait lâchement par un baiser d'apostat, lui dit avec cet accent de tendresse qui eût ramolli un tigre : » Mon ami, qu'êtes vous venu faire ici?» Amice, ad quid venisti? si ce monstre, au lieu de s'endurcir sous les coups de la grâce, comme l'enclume sous le marteau, fût tombé pénitent aux pieds de son Sauveur, il fut mort également cet innocent Agneau; mais il fut mort consolé ; il eût dit au fond de son tendre cœur en expirant sur la croix : Soyez béni, mon Père, Judas s'est repenti ; mon bien-aimé disciple est sauvé ! C'est donc le désespoir de ce misérable qui a mis le sceau définitif à sa réprobation. Aussi, remarquons la parole de Jésus, et le moment où il la prononce. Après que la trahison est consommée, mais avant que Judas se suicide, Jésus l'appelle son ami et lui offre le ciel s'il veut se repentir ; après son suicide, il le traite en ennemi et le plonge en enfer. Son désespoir, je le répète, est donc la cause finale de son éternelle réprobation.

Cela doit suffire, ce semble, pour dilater nos cœurs et les ouvrir à la divine espérance. Nous voulons cependant inspirer, s'il se peut, plus de confiance encore à ceux que la tentation du désespoir pourrait attaquer ; et pour cela, nous allons copier ici, sans y changer un mot, cette divine parabole de l'Enfant prodigue, que plusieurs de nos lecteurs n'ont peut-être jamais lue. Nous les

engageons à la lire avec une pieuse lenteur, et à s'appliquer spécialement à eux-mêmes les passages qui leur conviennent. N'oublions pas que , clans toute cette parabole, F enfant prodigue est limage du pécheur, et le père de ce prodigue est l'image de Jésus. N'oublions pas non plus que c'est Jésus luimême qui l'a composée, pour augmenter notre confiance.

» Un homme avait deux fils : le plus jeune dit à son » père : Mon père, donnez-moi la portion d'héri- » tage qui doit me revenir; et le père fit à ses » enfants le partage de son bien. Peu de jours après, » le plus jeune ayant réuni tout ce qu'il avait, s'en » alla dans un pays étranger fort éloigné, où il dis- » sipa tout son bien en excès et en débauches.

» Après qu'il eut tout dépensé , une grande » famine survint dans ce pays-là, et bientôt il se » trouva dans l'indigence. Il s'en alla donc et s'at- » tacha au service d'un des habitants de ce pays,» » qui l'envoya à sa maison de campagne pour » garder les pourceaux. Là, il eut bien voulu se » rassasier de ce que les pourceaux mangeaient ; » mais personne ne lui en donnait.

» Enfin, étant rentré en lui-même, il dit : Combien » il y a-t-il de serviteurs à gage dans la maison » de mon père qui ont du pain en abondance , » tandis que moi je meurs ici de faim! Je me lève- » rai, et j'irai vers mon père, et je lui dirai : Mon » père j'ai péché contre le ciel et contre vous; je ne » suis plus digne d'être appelé votre fils ; traitez- » moi comme l'un de vos mercenaires.

» Et, se levant, il vint vers son père. Lorsqu'il » était encore bien loin, son père l'aperçut et fut

touché de compassion ; et, courant à lui, il se jeta à son cou et l'embrassa. Et son fils lui dit : Mon père, j'ai péché contre le ciel et contre vous, je ne suis plus digne d'être appelé votre fils. Mais le père dit à ses serviteurs : Apportez promptement la plus belle robe et l'en revenez ; mettezlui un anneau au doigt et une chaussure aux pieds : puis, amenez le veau gras e! tuez-le; et mangeons, et livrons-nous à la joie du festin ; car mon ûls que vous voyez était mort, et il est ressuscité : il était perdu et le voilà retrouvé. Et ils se mirent à table.

» Cependant, le (ils aîné qui était clans les champs, revint* et. s'approchant de la maison, il entendit les concerts et le bruit des danses. Il appela donc un des serviteurs, et lui demanda ce que cela voulait dire. Le serviteur lui répondit : Votre frère est revenu, et votre père a tué le veau gras, parce qu'il revoit son fils en santé. Le frère aine fut indigné, et ne voulait point entrer. Son père étant sorti pour l'en prier, il lui fit cette réponse : Voilà déjà nombre d'années que je vous sers sans avoir jamais transgressé vos ordres, et vous ne m'avez jamais donné un chevreau pour me réjouir avec mes amis ; mais dès que votre fl; est venu, lui qui a dissipé tout son héritage avec des femmes débauchées, vous faites tuerie veau gras pour lui. — Mon fils, lui dit son père, vo toujours avec moi, vous, et tout

ce qui est à moi est à vous. Mais il fallait bien se iir dans un festin, puisque votre frère était mort, et qu'il est ressuscité, puisqu'il était perdu et que le voilà retrouvé. »

Qu'il serait à plaindre, celui qui ne sentirait pas son cœur s'ouvrir à la confiance et s'embraser d'amour, à la lecture d'une parabole où se révèle dans tout son éclat la miséricorde infinie de Dieu !

Page 1