CHAPITRE Y
Confiance présomptueuse. — Cinquième obstacle à la conversion.
Nous l'avons dit, et tous les jours l'expérience nous en fournit la preuve, une téméraire confiance détourne beaucoup plus d'âmes de la voie du salut que le découragement et le désespoir. Voyez ces hommes du monde qui ont entièrement mis de côté tout ce qui s'appelle pratiques religieuses ; éprouvent-ils les langueurs du découragement ou les transes du désespoir? Nullement. Sauf quelques remords qui se ravivent de temps à autre, et qu'ils ont soin d'émousscr dès qu'ils en sentent la pointe, vous les voyez joyeux , rassurés , occupés de leurs affaires ou de leurs vains plaisirs, jouissant de la vie tout à leur aise, et n'ayant du chrétien qu'une foi que rien n'annonce, froide, engourdie, ou plutôt véritablement morte, et enfouie dans jo ne sais quel coin de l'àme, où elle repose, semblable au grain de blé qui sommeille dans un tas de cendre, sans pouvoir y développer la fécondité de son germe.
Ignorent-ils cependant qu'ils sont comme tout le monde voyageurs sur la terre ? Non. Ignorentils que la longueur et la durée de ce voyage sont i. 21
connus de Dieu seul ? Non encore. Ignorent-ils qu'au terme de cette course rapide, et quelquefois si brusquement achevée, un juge inflexible les attend pour leur demander compte de toutes leurs pensées, leurs paroles et leurs actes? L'ignorentils? Non. encore une fois non ; ils le savent, mais ils agissent exactement comme si jamais le moment de ce terrible compte ne devait arriver.
0 enfants des hommes ! jusqu'à quand donc votre cœur sera-t-il pesamment incliné vers l'abîme de toutes les misères, sur les bords duquel vous folâtrez comme des insensés : Filii hominum, usqucgtw gravi corde ?
D'où vient donc le calme et la profonde insouciance de ces infortunés? N'en cherchons la cause, du moins pour un grand nombre, que dans cette téméraire présomption qui leur persuade qu'ils peuvent s'accorder toutes les jouissances, satisfaire toutes leurs passions, opérer malgré cela le salut de leur âme, revenir à Dieu quand il leur plaira, et le servir quand ils n'auront rien de mieux à faire et que le monde les aura congédiés.
Nous allons voir sur quoi repose cette aveugle confiance qui les endort. Puissent-ils reconnaître que rien n'est moins assuré, ou plutôt que rien n'est plus fragile que le triple support sur lequel ils s'appuient !
I — Motifs de la vaine confiance du pécheur. — Premier motif : La honte infinie de Dieu.
La première pensée que la considération de ce motif fait naître dans l'esprit, le premier sentiment qu'il excite au fond du cœur, c'est celui de
l'admiration à la vue de la bonté do Dieu, dont le pécheur lui-même se fait un rempart contre sa justice, qui, l'œil fixé sur ses crimes, le poursuit poar le punir. Et en effet, pendant fort longtemps, pendant une vie de soixante ou quatre-vingts années quelquefois, cette ineffable bonté supporte le pécheur, l'appelle, le protège, le sollicite de revenir à la vraie sagesse, et le préserve de l'affreux malheur dont il est perpétuellement menacé.
Qui pourrait croire que c'est la pensée même de cette divine bonté qui encourage l'homme à prolonger le cours de ses iniquités, et qui le tranquillise au milieu de ses désordres ? Tant il est vrai que le propre du péché est d'aveugler l'esprit et d'endurcir le cœur !
Supposons Dieu aussi sévère qu'il est tendre, aussi prompt à se venger qu'il est lent à punir ; supposons en outre qu'il ait déclaré qu'il frappera de mort tout pécheur, et qu'il le précipitera dans l'enfer aussitôt après qu'il aura commis un seul péché mortel ; supposons enfin que nous l'ayons vu mille fois réaliser sa menace, comme il en aurait incontestablement le droit ; que de crimes se commettent qui ne commettraient point ! Pour les éviter, ces crimes, quelle vigilance sur nos sens î quel empressement à fuir les occasions dangereuses ! quel zèle pour la prière et la fréquentation des sacrements ! quelle ardeur pour la pénitence et les œuvres de la mortification ! Tremblants comme l'esclave, ou plutôt saisis d'effroi comme l'infortuné qui attend son arrêt au fond de son cachot, nous serions aussi fervents que nous sommes froids, aussi purs que nous sommes souillés,
— oGi —
aussi saints que nous sommes criminels ; c'est-àdire que nous serions vertueux par crainte, comme nous devrions l'être par amour.
Cela est véritablement humiliant peur l'homme, pour celui surtout qui se glorifie d'avoir un cœur reconnaissant, qui ne redoute rien tant que le reproche d'ingratitude, et qui regarde ce reproche comme un insigne outrage. Conçoit-on qu'un homme, animé de tels sentiments, rougisse de passer pour ingrat envers son semblable, et regarde comme tout naturel de ne manquer de reconnaissance qu'envers Dieu, c'est-à-dire envers l'Être souverain qui lui a donné tout ce qu'il possède, et qui tous les jours encore le comble de mille bienfaits , malgré l'insouciance et la révoltante ingratitude avec laquelle il les reçoit ?
Mais, dira-t-on peut-être, en est-il réellement ainsi ? Peut-on affirmer, sans exagération, que c'est précisément parce que Dieu est bon que l'homme est méchant, en sorte que la bonté de Dieu à son égard soit vraiment le motif qui l'enhardit à multiplier ses désordres !
Qu'on relise attentivement ce qui précède, et l'on devra, ce nous semble, être pleinement convaincu que telle est. en effet, la disposition d'un trèsgrand nombre de pécheurs. Du reste, pour dissiper tout doute à ce sujet, rendons la chose plus sensible encore par un court dialogue. Supposons que Dieu se manifeste à un homme, chargé déjà d'innombrables péchés, au moment où il se dispose à en commettre un nouveau. Dieu l'aborde et lui dit :
— Je suis le Seigneur ton Dieu ; me reconnaistu pour ton souverain?
— Oui, Seigneur.
— Qu'allais-tu faire quand j'ai paru devant toi ?
— J'allais pécher. Seigneur ; la tentation m'entraînait, j'allais y succomber.
— Si je te déclarais formellement qu'après ce péché je vais te frapper de mort et te plonger en enfer, le commettrais-tu?
— Non, assurément : je m'en garderais bien.
— Et si je ne m'étais pas montré, qu'aurais-tu fait ?
— J'aurais péché, sans aucun doute.
— Et si, avant ton péché, un ami chrétien t'eut donné quelques sages conseils, et eût essayé de te détourner de ton mauvais dessein, en te menaçant de ma colère et de la rigueur de ma justice, qu'aurais-tu dit?
■ — J'aurais dit ce que j'ai dit cent fois quand on m'a parlé de ki sorte : Dieu est trop bon pour me damner; je ne crains rien.
— C'est donc la considération de ma bonté qui te donne la hardiesse de m' offenser ; c'est donc parce que je t'aime que tu m'outrages ; c'est donc parce que tn reconnais en moi une miséricorde infinie, que tu oses m'attaquer avec une malice en quelque sorte infinie : qu'as-tu à dire pour te justifier ?
— Rien, Seigneur ; tous vos reproches sont fondés : votre accusation m'écrase et me confond.
— Un mot cependant encore : Dis-moi, si ton fils te traitait comme tu me traites ; s'il te désobéissait, s'il t'offensait tous les jours, se rassurant sur ta grande bonté ; s'il te disait, comme tu viens de me le dire, qu'il ne t'offenserait point si tu étais
inflexible et sévère ; mais que puisque tu es excessivement bon, il continuera de t' outrager tout à son aise ; que penserais-tu de cet enfant et de son mauvais cœur? Si, après l'avoir supporté quelque temps par excès de bonté, il n'en devenait que plus audacieux, plus méchant et plus ingrat, le jour du châtiment ne viendrait-il point? et ton fils dénaturé pourrait-il s'en étonner et t'en faire un reproche ? Réponds-moi,
— Vous répondre, Seigneur? Ah! je m'en garderai bien. Que pourrais-je dire pour justifier une conduite dont vous me démontrez si clairement l'indignité ? J'aime beaucoup mieux tomber à vos pieds pour vous demander grâce, et dire avec David: Aijcz pitié de moi, Seigneur, selon l'étendue de votre grande miséricorde.
— Fais cela, mon enfant, et je te rends aussitôt mon amour; mais si tu persistes à marcher dans ta mauvaise voie, prends garde de tomber bientôt sous les coups de ma justice. J'attends quelque temps ; mais je frappe enfin ; et plus ma patience a été longue, plus mes coups sont terribles.
Il nous semble maintenant que nous pouvons constater comme un fait incontestable, que la considération de l'infinie bonté de Dieu est le motif sur lequel s'appuie la vaine confiance d'une multitude de pécheurs. Cela est horrible ; mais malheureusement cela est vrai.
Constatons maintenant un autre fait dont la démonstration est tout aussi aisée que celle du précédent; constatons que rien n'est plus trompeur que le vain espoir de l'homme, qui croit pouvoir compter à tout jamais $ur la bonté de Dieu, à
l'exercice de laquelle il ne met aucune borne.
Pour se rassurer pleinement, il faudrait que le pécheur, appuyé sur sa présomptueuse confiance, fut en droit de dire :
Dieu est infiniment bon ; donc il me donnera certainement le temps nécessaire pour me convertir; donc il m'attendra jusqu'à ce que sois converti; donc il ne me fera mourir que lorsque je serai dans l'état de la grâce.
Or, qui jamais a pu tenir un pareil langage? La passion, il est vrai, le tient, ce langage, au pécheur quelle veut égarer et séduire; elle plaide sa propre cause en parlant de la sorte; cela se conçoit : mais depuis quand s'avise-t-on de chercher la vérité dans la passion? L'illusion, le mensonge, oui; la vérité, jamais.
Dieu est infiniment bon, donc il attendra toujours ; donc ilme fera mourir que quand on sera remis en grâce. Mais alors, pourquoi un enfer? Pourquoi peu d'élus? Pourquoi ces menaces terribles de l'Évangile : Soyez prêts ; le jour du Seigneur viendra comme un voleur au milieu de la nuit. . . Vous me chercherez, vous ne me trouverez point ; vous mourrez dans votre péché... Retirez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel, et tant d'autres passages qui nous montrent jusqu'à l'évidence que si Dieu attend le pécheur et l'invite à la pénitence, sa patience a des bornes au-delà desquelles la justice se présente pour venger sa bonté méprisée ?
Mais, dit-on, la bonté de Dieu est infinie. Oui, considérée en elle-même, la bonté de Dieu est assurément infinie ; mais prenons garde ; autre
chose est la bonté de Dieu, considérée dans sa nature, autre chose est la bonté de Dieu, considérée dans son exercice. Dieu, parce qu'il est bon et infiniment bon, n'est pas tenu d'exercer cette honte à l'égard de sa créature jusqu'au suprême degré ; autrement, cela conduirait à l'absurde, puisque, de conséquence en conséquence, on en viendrait à dire qu'il aurait dû donner à chaque créature toute la perfection possible, ce que nous savons bien ne pas être.
D'ailleurs, il y a entre les diverses perfections de Dieu un ordre, une harmonie, une coordination symétrique et parfaite, dont les combinaisons infiniment sages et connues de lui seul ne permettent pas que l'une de ces perfections s'exerce jamais au détriment de l'autre. Or, la folle confiance du pécheur, si, par impossible, elle était fondée, dérangerait cet ordre et ces divines combinaisons ; elle demanderait à la bonté ce que la justice ne pourrait accorder ; elle demanderait a la souveraine sagesse le désordre, à la toute-puissance l'absurde, à la sainteté le patronage du vice ; ce qui serait la violation de ce qu'il y a de plus inviolable, l'atteinte aux infinies perfections de Dieu, et par conséquent la négation de Dieu même, puisqu'il cesserait d'être, s'il pouvait être dépouillé des souveraines perfections qui sont ses attributs essentiels.
Revenons donc à dire avec nos saints Livres : Dieu ne laisse pas vivre longtemps les pécheurs selon leurs désirs, mais il les punit soudain... Il les souffre avec patience, a fui de les punir dans la plénitude de leurs péchés quand le jour du juc/e-
ment est venu... Et il n'attend pas que les péchés soient montés à leur faite.
Disons avec l'Évangile, ou plutôt laissons Jésus-Christ dire lui-même ces paroles que nous devrions bien méditer avec l'attention qu'elles méritent : Veillez, parce que vous ne savez ni le jour ni l'heure de ma venue... Soyez toujours prêts, parce que le Fils de F homme viendra à l'heure que vous ne penserez point... Je m'en vais, et vous me chercherez, et vous mourrez dans le péché.
Écoutons enfin saint Liguori, qui assurément ne rétrécissait point la voie du salut, mais qui était plutôt l'indulgence et la bonté même à l'égard des pécheurs. Voici ses paroles :
« Ne dis point, ô chrétien, je vais me satisfaire » aujourd'hui, je me donnerai plus tard à Dieu, et » j'espère me sauver. Dieu maudit celui qui pè- » che par l'espérance du pardon : maledictus qui » peccat in spe. Dieu fait miséricorde à qui le craint, » non pas à qui le méprise ; Dieu vous eut par- » donné, peut-être, un second péché, il ne vous » en pardonnera pas un troisième. Dieu supporte » un temps ; mais il ne supporte pas toujours. » Quand la mesure des péchés qu'il avait résolu » de tolérer est remplie, il ne pardonne plus, il » frappe : in plenitudine peccatorum puniet.
» Il est temps, pécheurs ; mettez fin à vos péchés, » donnez-vous à Dieu. Craignez que ce ne soit ici son » dernier avertissement. Il y a assez longtemps que )> vous l'offensez ; il y a assez longtemps qu'il vous » supporte ; tremblez qu'au premier péché mortel » il ne vous pardonne plus. Considérez bien qu'il » s'agit de votre àme, qu'il s'agit d'une éternité !...»> i. 21.
Qu'il est digne de compassion, celui qui n'ouvre pas les yeux à la lumière de ces effrayantes vérités!
II. — Deuxième motif de la vaine confiance du pécheur. — Son propre mérite s les bonnes œuvres qu'il pratique.
La pensée des bonnes œuvres qu'ils pratiquent et des grands crimes dont ils s'abstiennent, voilà la double considération qui entretient chez les pécheurs le frivole espoir qu'ils ont de sauver leur âme, tout en faisant à chaque instant ce qu'il faut pour la perdre.
Convenons que l'homme est singulièrement prédisposé à l'illusion. Quand l'accomplissement d'un devoir le fatigue et qu'il a résolu de s'en affranchir , les plus vains subterfuges, les plus pitoyables prétextes lui semblemt solides, dès là qu'ils secondent la détermination qu'il a prise de se soustraire à une obligation qui l'incommode. Cela se manifeste surtout en ce qui regarde l'affaire, si importante cependant, du salut éternel. Comme cette affaire, pour être bien conduite, exige des sacrifices ; comme, d'un autre côté, les funestes suites de la négligence avec laquelle on la traite, n'apparaissent que dans un lointain vague et indéterminé, et ne sont même bien sensibles qu'au delà du tombeau ; comme enfin l'on peut négliger l'affaire de l'éternité dont on s'inquiète peu, sans nuire aux affaires du temps qu'on regarde comme seules importantes, il arrive que l'on se pardonne avec une incroyable indulgence, en ce qui touche le salut de l'àme, ce qu'en toute autre matière on se reprocherait comme une omission gravement répréhensible.
Il faut bien qu'il en soit ainsi, pour que des hommes honorables, réputés sages et judicieux, disent froidement à ceux qui tentent de les convertir, ou du moins se disent à eux-mêmes : Pourquoi me convertir? je suis honnête homme ; je ne tue ni ne vole ; je puis marcher la tète haute et le front découvert ; je prends part à toutes les œuvres de bienfaisance de la localité que j'habite ; je crois même, sans vouloir me louer à l'excès, que je suis au moins aussi charitable que telles et telles dévotes que je pourrais nommer ; est-ce que l'enfer peut se trouver à la fin d'une telle vie ?
Si c'était un incrédule qui parlât ainsi, nous n'en serions point étonné ; mais que des hommes qui croient au fond ce que nous croyons, et qui se proposent de traiter, au moins à la mort, l'affaire qu'ils négligent pendant la vie, tiennent le langage que nous vencuis de faire entendre , c'est ce qui, au point de vue d'une raison sage et éclairée, est totalement inexplicable.
Je suis honnête homme, dit-on, cela suffit. — « Oui, répond un spirituel écrivain, cela suffit pour » ne pas être pendu. Cela suffit devant les hom- » mes ; mais non pas devant Dieu, le souverain » juge (t). »
Si je rencontrais au fond de sa forêt un pauvre sauvage, qui jamais n'aurait entendu parler de la religion catholique ni d'une religion quelconque ; et s'il me disait en son jargon qu'il est honnête homme et qu'il ne fait rien contre ce que nous appelons la conscience, et ce qu'il appelle, lui, je ne sais comment, assurément je ne lui ferais au-
(1) Réponses, etc., par Mgr. de Ségur, p. 23.
cim reproche ; je le féliciterais même d'être honnête homme, puisque c'est tout ce qu'il se croit obligé d'être, et j'emploierais tout mon zèle à le rendre un parfait chrétien.
Mais nous ne sommes point des sauvages ; la religion purement naturelle ne suffit point à celui qui connaît, dès sa plus tendre enfance, la religion révélée de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Cette religion étant la nôtre, nous sommes soumis à toutes les obligations qu'elle impose ; et alors nous devons raisonner à l'égard de cette loi comme nous raisonnons tous les jours à l'égard des lois civiles qui nous régissent.
Qui s'avisera de dire à son juge pour se justifier du meurtre dont il est accusé : Je vous jure que jamais je n'ai commis le plus petit larcin depuis que je suis au monde ? La réplique du juge ne se ferait point attendre ; c'est de meurtre et non de vol que vous êtes accusé, et c'est à la première de ces accusations que vous avez à répondre.
Cela est si simple que nous semblerons peutêtre, aux yeux de quelques-uns, tomber dans la puérilité ; mais nous sommes loin de nous le reprocher, puisque c'est précisément ce qui fera mieux ressortir l'étonnant aveuglement de ces hommes, qui regardent comme excellentes , en fait de religion, des raisons qu'ils trouvent pitoyables et puériles en toute autre matière.
Car, il faut bien qu'ils le reconnaissent, eux aussi se disculpent d'une faute quand on les accuse d'une autre ; ils prouvent qu'ils sont d'honnêtes gens, quand on leur reproche d'être de mauvais chrétiens.
Admettent-ils, oui ou non, la religion catholique comme leur religion ? Nos lecteurs en qui, comme nous l'avons dit, nous supposons la foi, répondront affirmativement à cette question; et par conséquent nous leur dirons avec l'autorité d'une invincible logique : Puisque la religion catholique est la votre, pratiquez donc ce quelle ordonne, et tout ce qu'elle ordonne ; allez donc au tribunal de la pénitence pour vous confesser, comme vous allez à l'église pour entendre la messe ; ne vous regardez donc comme innocents devant Dieu que quand vous aurez accompli tous les commandements de la loi qui vous régit ; admettez m donc comme principe fondamental de cette religion, ce point important qu'elle érige en axiome, et que Dieu lui-même nous a révélé dans la sainte Ecriture : Quiconque, ayant gardé toute la loi, la viole en un seul point, est coupable comme s'il l'avait violée tout entière. Ce qui pourtant ne veut pas dire que celui qui a violé la loi dans un point, soit aussi coupable que s'il l'avait transgressée dans tous les autres. Non, mais il se rend coupable sur tout le reste en ce sens, qu'en violant un article de la loi, il méprise l'autorité du législateur, qui doit être obéi dans tout ce qu'il ordonne, et se rend par ce seul fait indigne des récompenses attachées à l'entière observation de la loi.
C'est encore une illusion grossière que de mettre les péchés que l'on commet sous le patronage des bonnes œuvres que l'on pratique. Sans doute elles sont dignes de louanges, et l'on a bien raison de s'y appliquer ; mais jamais elles ne pourront, quelque bonnes qu'elles soient, justifier au
tribunal de Dieu les violateurs de sa loi.' Qu'on les fasse, ces œuvres, pour fléchir la colère divine, et pour obtenir la grâce d'un sincère repentir et d'une vraie conversion, rien de mieux assurément. Mais qu'on offre ces bonnes œuvres à Dieu comme une compensation des infractions journalières de sa loi, c'est un égarement inexcusable, c'est un abus du premier ordre qui nous rappelle ce propos léger d'une femme du inonde qui assistait à des spectacles inconvenants, et qui croyait se justifier en disant : « il est vrai, je vais au spectacle ; mais » j'arrange convenablement les choses avec Dieu » et avec ma conscience : autant de comédies, » autant de messes que je fais dire. » Cela fait sourire de pitié ; mais ce n'est pourtant que la mise en scène du principe erroné sur lequel on s'appuie, quand on croit pouvoir effacer devant Dieu ses péchés par ses bonnes œuvres.
Ne nous aveuglons point davantage en une matière dont les conséquences sont si terribles, et appliquons-nous les sages conseils que donne sur ce point l'écrivain cité plus haut.
« Cessez, dit-il, cessez, croyez-moi, de vous » faire illusion. À quoi bon se séduire soi-même? » À quoi bon dissimuler ses torts ?
» Reconnaissons bien plutôt que le joug de la » religion, c'est-à-dire du devoir, nous a effrayés, » et que c'est pour nous en décharger sans trop » d'impudence que nous avons imaginé cette reli- » cjion de l'honnête homme.
» Non- seulement elle ne suffit pas, mais elle » n'est, à vrai dire, qu'un mot sonore, vide de » sens, destiné à pallier, aux yeux du monde et
» à nos propres yeux, des désordres, des faiblesses 5) dont la pratique du christianisme est le seul » remède. »
III. — Troisième motif de la vaine confiance du pécheur. — J'ai le temps, rien ne presse.
Nous avons suivi jusqu'ici le pécheur dans le labyrinthe de ses illusions ; nous avons vu combien elles étaient frivoles et pitoyables. Cependant nous n'étions pas encore arrivé au dernier degré de l'inconséquence. Nous y touchons en ce moment, et nous avouons qu'il nous semble impossible de faire un pas de plus dans la voie de la déraison et de l'absurdité.
J'ai le temps ! Rien ne presse ! En entendant ces singulières paroles , nous éprouvons tout d'abord de l'embarras, du trouble et du désordre dans nos pensées. Tant d'arguments se pressent à la fois dans notre esprit pour convaincre le pécheur de l'excès de sa témérité, que nous avons quelque peine à classer nos idées. Calmons-nous cependant, et faisons la part de la faiblesse humaine qui ne se produit jamais plus manifestement, que quand elle est aux prises avec les passions. L'homme cesse' vraiment d'être homme quand la passion le domine. En veut-on la preuve? la voici en trois mots :
J'ai le temps !
Et c'est un homme raisonnable qui parle ainsi ! Oui, c'est un homme raisonnable qui s'érige en maître, nous avons failli dire, en propriétaire du temps I II dit : j'ai le temps, absolument comme il dit : j'ai un château, j'ai des terres. Yoyez-le : un
ami franchement chrétien vient le trouver avec un cœur brûlant de zèle pour le salut de son àme *, il le rencontre sur une place publique, ou dans ses champs, ou dans son cabinet de travail, vaste laboratoire où se traitent toutes les affaires, excepté celle qui a l'éternité pour résultat. Bref, il aborde son ami. et après les précautions convenables, il l'engage à s'occuper enfin du salut de son âme. Qu'obtient-il pour réponse? — Pas autre chose que ces mois consacrés par l'usage : j'ai le temps : rien ne presse.
Pesons-la donc sérieusement , cette réponse qu'on semble croire péremptoire , et ne nous payons pas d'un vain mot, que très-certainement ne comprennent point les hommes légers qui la profèrent.
J'ai le temps! Et qui vous l'a dit. téméraire? Est-il donc à vous ce temps dont vous semblez disposera votre gré? Créature d'un jour, emportée dans le tourbillon qui engloutit les individus et les générations dans la nuit éternelle, vous êtes si peu de temps sur la terre que vous ne pouvez y faire un établissement solide et durable. Vous passez en ce monde comme le voyageur dans une hôtellerie. Vous touchez la terre du pied, et elle s'ouvre presque aussitôt pour dévorer votre substance. Quand vous serez dans l'éternité, vous trouverez que votre vie s'est écoulée avec la rapidité du vol de l'hirondelle qui effleure la surface d'un lac. Votre existence est tout ce qu'il y a de plus précaire : mille accidents qu'il
il est impossible de prévoir et qui dépendent de Dieu seul, peuvent à tout moment vous préci-
piter dans la tombe ; et vous dites avec assurance et sang-froid : J'ai le temps !
J'ai le temps ! Dion seul, sachez-le donc, Dieu seul a le droit de prononcer ce mot. En lui, c'est le langage de la toute-puissance ; en vous, c'est le langage de la témérité. Dieu seul, oui, Dieu seul peut dire avec toute sorte de justice et de raison que le temps lui appartient et qu'il en est le maître ; Dieu seul peut dire mon temps, mon heure ; et il l'a dit en effet avec la puissance d'autorité qui ne convient qu'à la souveraineté de son Être.
J'ai le temps ! Dieu qui vous en a mesuré la durée, vous a-t-il fait, à cet égard, quelque révélation de son secret ? La mort qui vous compte au nombre de ses victimes, et qui n'attend que le signal du Maître pour vous frapper, la mort estelle à vos gages ? Victime infailliblement dévouée à sa fureur, connaissez-vous le jour, connaissezvous le moment de votre sacrifice ? Questions insolubles ! Questions auxquelles on ne peut faire que d'effrayantes réponses !
J'ai le temps ! Grand Dieu, entr'ouvrez-nous quelques instants la voûte infernale, et laissez-nous entendre les gémissements douloureux de tant d'infortunés qui se sont précipités dans cet affreux abîme, pour avoir vécu criminels, avec la téméraire confiance qu'ils avaient le temps d'apaiser votre colère et de se convertir !
J'ai le temps ! rien ne presse ; mon heure n'est pas venue. Votre heure? Et de qui dépend-elle, votre heure ? D'un Dieu que vous offensez tous les jours ; d'un Dieu dont vous méconnaissez, dont vous profanez même les bienfaits : d'un Dieu dont
vous méprisez les récompenses, dont vous bravez les foudres, et dont vous semblez prendre à tâche de provoquer à chaque instant la juste colère.
J'ai le temps ! Mon heure n'est pas venue ! Pas tant d'audace, s'il vous plaît. Dites seulement, et c'est sans doute ce que vous pensez au fond ; dites : Peut-être ma mort est-elle prochaine, mais peut-être aussi me reste-i-il encore plusieurs années de vie. Et voilà que nous retrouvons cet épouvantable peut-être qui a fait tant de victimes ! Et voilà ce peut-être sur la foi duquel vous osez exposer le salut éternel de votre âme !
J'ai le temps ! Et quand vous ne l'aurez plus, ce temps ; quand l'ange de la mort , planant sur votre lit funèbre, annoncera que votre dernière heure va sonner ; quand il proclamera que votre rôle est fini ; quand il fera retentir ces paroles qui briseront le cœur de vos parents et de vos amis, et le vôtre plus que tous les autres : Finis venit, venit finis, quelles seront vos dispositions ? En quel état sera votre âme?... Je ne vous le cache point, cette pensée fait frémir ! quelles seront, encore une fois, vos dispositions? Passerezvous subitement du crime à l'innocence? Haïrezvous en un instant, de cette haine nécessaire pour constituer un vrai repentir et vous obtenir le pardon, haïrez-vous, dis-je, ce que vous aurez jusque-là passionnément aimé et continuellement recherché? Détesterez-vous, du fond du cœur, ce que vous aimeriez très-probablement encore si votre santé se trouvait sur-le-champ rétablie, et que le souvenir de votre maladie ne vous revînt en pensée que comme le rêve d'une mauvaise
nuit ? Cette maladie qui changera si horriblement votre corps, changera-t-elle aussi votre volonté? Questions terribles ! questions accablantes ! et malheureusement questions absolument insolubles pour l'homme à qui elles s'adressent !
« Croire, dit un judicieux auteur, qu'on pourra » faire à la mort ce qu'on a constamment dit n'a- » voir pu faire pendant sa vie, c'est croire qu'on » aura plus de force quand on sera plus faible, et » plus de secours de la part de Dieu quand on n'a » pas cessé de l'outrager jusqu'au dernier mo- » ment.
» Les pécheurs qui diffèrent leur pénitence à la » dernière maladie prennent, pour penser à la » plus importante et à la plus difficile de toutes » les affaires, le temps où ils ne peuvent s'occu- » per de rien, et où les médecins eux-mêmes leur » ordonnent de ne penser à aucune affaire qui » exige une application soutenue (1). »
Nous savons qu'on se rassure sur ce que les morts subites sont des exceptions auxquelles on a l'espoir d'échapper. On se flatte de mourir à la suite d'une maladie qui permettra de penser à son âme, et de régler la grande affaire du salut. Mais, outre que les morts subites sont loin d'être aussi rares qu'on voudrait le faire entendre, combien de morts, sans être subites et foudroyantes, produisent exactement les mêmes effets que celles-ci, au point de vue du salut des âmes !
Yoici, par exemple, un homme du monde qui, depuis trente, quarante, cinquante années peutêtre, a totalement rompu avec les pratiques reli-
(1) Pensées et réflexions, etc., par l'abbé de Yilliers.
gieuses. Une maladie l'attaque ; elle est peu grave au début, et l'on ne pense pas même à proposer un prêtre Cependant la fièvre augmente, les symptômes commencent à devenir inquiétants, el l'on commence aussi à penser que la présence d'un prêtre ne serait pas inutile ; mais un ne sait comment en faire au malade la proposition ; on hésite, on délibère, on ajourne Ufl ! complication survient, la fièvre redouble, le cerveau se congestionne, la raison disparaît. Un prêtre vient enfin: il est fcr >p tard ; il parlé, m lis il n'est point entendu, et la mort arrive sans que la raison reparaisse. On ne dira point dans le monde que cette mort est subite: mais devanl Dieu, mais au poiut de vue du salut, quelle différence y a-t-il entre une mort : ait subite et celle, malheureusement si commune, dont nous venons de parler?
D'ailleurs, lors m une que les diverses morts qui compromettent le salut seraient mille t'ois plus rares encore qu'elles ne sont, la possibilité seule d'en être frappé et. par suite, de tomber en enfer, ne devrait-elle pas suffire pour faire prendre à tout homme sage la détermination de vivre de manière à recevoir la mort sans crainte, sous quelque forme et à quelque moment qu'elle se présente? S'il est une affaire dans laquelle on doive prendre le parti le plus sur. en vérité, n'estce pas celle où il s'agit d'éviter un éternel malheur? Comment se peut-il faire qu'une considération si simple et si facile à saisir ne fasse aucune impression sur des hommes qui se glorifient de leur haute sagesse, de la pénétration de leur esprit et de la solidité de leur jugement?
Nous terminerons cet important chapitre en rapportant quelques faits très-authentiques que nous empruntons à l'excellent livre de Mgr de Ségur, auquel nous avons déjà fait quelques pieux larcins.
Il y a peu d'années, à la prison cellulaire de la Roquette, à Paris, un jeune détenu âgé de dix-sept ans avait refusé à l'aumônier de venir le trouver pour remplir le devoir pascal. Tous, excepté lui, avaient accueilli la parole du prêtre.
« Plus tard, avait-il répondu, pas maintenant ; F année prochaine, pas cette année ! »
Le lendemain, l'aumônier descend aux cellules de l'infirmerie. Il voit sur une des portes le numéro de son détenu de la veille. Il entre, et le trouve couché, endormi et fort pâle. Il appelle la sœur infirmière et demande ce qu'il a. « Pas grand'chose, répond-elle ; un mal de tète, quelque indigestion peut-être. » — Ils rentrent tous deux, la sœur approche et parle au jeune malade qui ne répond pas. « Mais, ma sœur, dit le prêtre effrayé, ce garçonlà se trouve mal ; envoyez chercher le médecin. » — Au bout de quelques minutes, le docteur arrive Le malade était en effet sans connaissance.
Le médecin lui prend le pouls, met la main sur
le cœur « Ah! mon Dieu ! s'écrie-t-il d'un
air de stupéfaction. — Qu'y a-t-il donc? demande le prêtre. » — De nouveau, le docteur examine :
« Ce qu'il va! s'écrie-t-il. Il y a que ce jeune
homme est mort ! »
a — Mort ! répéta l'aumônier en poussant un cri de terreur, mort ! »
Et il regardait avec effroi ces lèvres encore ou-
vertes qui venaient de repousser Dieu et avaient dit : « Plus tard, à l'année prochaine ! »
..♦.. Dans la cellule voisine gisait un autre détenu. Administré depuis quelques jours, on attendait ses derniers moments : « 0 mon père ! murmura-t-il, quand il vit entrer le prêtre, mon bon père, que je suis heureux!.... Je vais voirie bon Dieu... Sera-ce bientôt? — Et comme l'aumônier lui donnait quelques paroles d'espoir pour sa guérison : « Ne me dites pas cela, dit-il avec un sourire ; j'aime bien mieux mourir; je pourrais pécher, oublier Dieu, si je revenais à la santé... J'aime mieux mourir pour aller au paradis!... »
Et le soir, ce jeune homme expirait doucement en mêlant à son dernier soupir le nom sacré de Jésus ! . . .
En 18 49, un ouvrier, père de famille, tomba d'une hauteur de quelques pieds sur le pavé de la rue de Yaugirard, à Paris. Il se tua roide, sans pouvoir même pousser un cri ! — Mais il avait entendu l'avertissement de l'Évangile.... Use confessait tous les huit jours*
S'il nous en arrivait autant ce soir, serions-nous prêts, comme lui, à entrer dans notre éternité?
Plus récemment encore, un homme passait dans une rue que nous ne nommerons pas. Il chancelle et tombe. On l'entoure aussitôt; on le porte dans une maison voisine. Un médecin est appelé; il l'examine et déclare que la mort avait été instantanée. Celui-ci n'était pas préparé.
Comptons donc sur le lendemain pour nous sauver ! Dormons donc tranquilles avec cette pensée : Je me confesserai plus tard; je me confesserai certainement à la mort !
Un pauvre apprenti avait fait depuis quelques mois sa première communion. 11 avait pris une seule résolution, mais il l'avait prise sérieusement : « Si je viens à tomber dans un péché mortel, j'irai me confesser avant de me coucher, le jour même. »
Ce malheur lui arriva. C'était un samedi ; il faisait mauvais temps. Le prêtre était loin. Il se dit d'abord : « J'irai me confesser dans quelques jours. » Mais sa promesse lui revenait en la mémoire, et quelque chose lui disait : Fais ce que tu as promis ; va te confesser.
Il hésitait. Dans ce combat intérieur, il se met à genoux et dit un Ave Maria, pour connaître la volonté de Dieu... La prière est le salut de l'àme...
Il se lève et se met en chemin.
A son retour, il est rencontré par sa marraine, qui lui demande d'où il vient ; il le lui raconte, la joie sur le visage, et lui dit qu'il va dormir en paix, ayant recouvré l'amitié du bon Dieu.
Sa mère avait coutume de le laisser au lit un peu plus longtemps le dimanche que les autres jours.
Selon son usage donc, elle ne l'éveilla qu'à sept heures, en frappant à la porte de sa chambrette et en l'appelant. Un quart d'heure après, Paul dormait encore. La mère l'appelle de nouveau, et impatientée de n'avoir pas de réponse, elle entre dans la chambre et s'approche de son enfant, qui ne
bougeait pas Elle lui prend la main, qu'elle
trouve glacée Effrayée, elle regarde et,
poussant un affreux cri, elle tombe à terre sans
connaissance L'enfant était mort, et son cadavre
déjà froid !!
Heureux de n'avoir pas remis h plus tard! de n'avoir pas remis au lendemain ! !
Puissiez-vous être aussi sage , vous qui lise ceci, et faire de même !