‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 6 sur 92 · I. — Réflexions préliminaires · texte numérisé non relu

I. — Réflexions préliminaires

Qui pourrait dire l'insatiable avidité du cœur de l'homme à l'égard du bonheur? Pour peu que l'on s'étudie, on doit voir que tout ce qu'on pense, tout ce qu'on dit, tout ce qu'on fait, et même tout ce dont on se prive, on ne le pense, on ne le dit, on ne le fait, on ne s'en prive, que pour arriver à ce degré de bonheur que l'on poursuit toujours sans l'atteindre jamais. Arrêtez un homme, n'importe lequel, qui passe auprès de vous sur la voie publique ; vous ne le connaissez point, vous ne l'avez jamais vu ; interrogez-le ; demandez-lui ce qui l'occupé, d'où il

vient, où il va, ce qu'il cherche, ce qu'il désire ; et vous verrez s'il n'obéit pas à la loi commune de 1 humanité, qui est de chercher le bonheur dont elle sent en elle-même le continuel désir.

C'est Dieu qui a donné à l'homme cette soif de bonheur qui le fait incessamment soupirer après la source où il pourra l'étancher pleinement. 11 est impossible que cette source n'existe pas quelque part ; il est impossible qu'elle ne soit pas accessible à tout le monde ; il est impossible qu'elle ne satisfasse pas entièrement l'avidité de tous ceux qui viendront s'y désaltérer. S'il en était autrement, il faudrait dire que Dieu a mis au cœur de sa créature un violent désir sans objet réel et assuré, une aspiration incessante vers le bonheur, avec la certitude de ne la voir jamais satisfaite. Cela ne peut être, parce que cela répugne à l'infinie bonté de l'Auteur de notre être. Redisons-le donc, oui, notre soif excessive suppose une source abondante où il nous sera donné de l'étancher.

Malheureusement, quoique nous courions tous après cette source précieuse, il en est bien peu qui la découvrent. Presque tous la cherchent où elle n'est pas, où elle ne peut pas être. Trompés par je ne sais quelle fausse apparence de bonheur ; sourds aux avertissements de ceux qui ne cessent de leur crier qu'ils s'égarent, et qui font effort pour les ramener dans la droite voie dont ils s'écartent, ils s'épuisent en vaines poursuites, et non-seulement le bonheur leur échappe, mais ils ne trouvent à sa place qu'un surcroît d'inquiétude, de peines et de misères.

Où donc le trouver, ce bonheur qui souriï h tout

le monde, et que nul cœur ne peut saisir et fixer avec stabilité ?

Hàtons-nous de le dire : on le désire sur la terre, on ne le possède qu'au ciel. Non, le bonheur plein, complet, inébranlable, le bonheur que le cœur poursuit, et qui, une fois atteint, pénètre l'homme d'une paix si profonde et d'une joie si douce qu'il ne sent plus ni regrets, ni ennuis, ni désirs : ce bonheur-là n'est pas de la terre ; nous en voyons la brillante aurore ici-bas dans la vie chrétienne ; mais nous n'en verrons qu'au ciel la radieuse et perpétuelle splendeur. Voyageurs d'un jour sur cette misérable terre qui doit dévorer dans ses entrailles notre substance corporelle, Dieu nous a privés momentanément du bonheur parfait qu'il nous réserve ailleurs. Il a voulu que les sables brûlants du désert, les bêtes féroces de la forêt, h s ronces et les épines dont le sentier de la vie est traversé, nous fissent soupirer après la céleste patrie où nous attendent des torrents de délices. Il savait bien, ce Dieu d'amour, que l'attache à la terre et à ses fausses jouissances, lui ravirait notre cœur et le prostituerait à d'infâmes plaisirs qui nous priveraient de la béatitude éternelle ; et voilà pourquoi il a semé devant nous des peines, des soucis, des inquiétudes, des craintes, des ennuis, des regrets, des misères de toute espèce.

« Tout est dans un flux contiuel sur la terre, » disait un philosophe du siècle dernier, qui avec » de grandes erreurs nous a légué de grandes » vérités ; rien n'y garde une forme constante et » arrêtée, et nos affections, qui s'attachent aux » choses extérieures, passent et changent néces-

sairement comme elles. Toujours en avant ou en arrière de nous, elles rappellent le passé qui n'est plus, ou préviennent l'avenir qui souvent ne doit point être. Il n'y a rien de solide à quoi le cœur se puisse attacher. Aussi n'a-t-on guère ici-bas que du plaisir qui passe : pour le bonheur qui dure, je doute qu'il y soit connu. À peine est-il. dans uns plus vives jouissances, un instant où le cœur puisse véritablement nous dire: Je voudrais que cet instant durât toujours. Et comment peut-on appeler bonheur un état fugitif, qui nous laisse le cœur inquiet et avide, qui nous fait regretter quelque chose avant, ou désirer encore quelque chose après (1)? » « Je ne vois partout que sujet de mécontentement et je ne suis point content ; une langueur secrète s'insinue au fond de mon cœur, je le sens vide et gonflé... Il faut être heureux ; c'est la fin de tout être sensible ; c'est le premier désir que nous imprima la nature, et le seul qui ne nous quitte jamais. Mais ouest le bonheur? Qui le sait ? Chacun le cherche, et nul ne le trouve ; on use la vie à le poursuivre, et l'on meurt sans l' avoir atteint (2). »

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