II. — Idée du bonheur
Puisque nous ne pouvons pas être complètement heureux sur la terre, voyons du moins ce qui nous procurera la plus forte dose de bien-être solide et durable. Dieu est un trop bon père pour nous avoir condamnés, même après la disgrâce de la
I J.-J. Rousseau, Dialogues. — '2 J.-J. Rousseau, Emile.
race humaine, à un état de malheur absolu pendant notre vie mortelle. Il a dû compenser nos peines par de pures jouissances ; il a dû faire un tel mélange des unes et des autres, que nous eussions — assez de peines pour n'être pas trop attachés à la terre — et pas assez pour être accablés de leur poids ; — assez de jouissances pour supporter patiemment les peines de la vie — et pas assez pour nous empêcher de soupirer après les joies ineffables de la céleste patrie : mélange admirable qui existe en effet, et dans lequel se révèle l'infinie bonté du tendre Père que nous avons dans les cieux !
Si donc nous sommes sages et sincèrement amis de nous-mêmes, nous devons chercher ici-bas cette source de jouissances pures qui procurent à l'homme un véritable avant-goût des délices du ciel. Pour la trouver, cette source, et pour en goûter la douceur, non pas par caprice et en passant, mais d'une manière fixe et durable, faisons quelques réflexions sur le bonheur.
Qui dit bonheur, dans l'acception étendue do ce mot, dit un état de jouissance stable et continu. Une jouissance isolée ne constituera jamais le bonheur: c'en sera tout au plus un rayon, et quelquefois même cette satisfaction rapide et fugace ne rendra que plus amère la peine habituelle dont elle sera suivie, par le rapprochement qu'elle fera faire tout naturellement d'un plaisir éphémère et d'une peine permanente. Ce sera comme l'éclair qui semble ne dissiper subitement les ténèbres d'un cachot, que pour les rendre plus épaisses quand il a disparu. Non» le bonheur n'est pas une goutte d'eau
qui s'évapore, mais une source abondante qui coule sans tarir.
Oui dit bonheur, dit un état de contentement et de bien-être qui satisfait l'homme sur tous les points. Qu'importe, au point de vue humain, d'être riche si l'on est malade, ou d'être bien portant si l'on est daus la misère, ou de passer pour heureux si l'on est rongé de peines secrètes ?
Qui dit bonheur, dit un état de tranquillité, de paix et de repos. Tout ce qui trouble, tout ce qui agite, tout ce qui produit des commotions plus ou moins violentes, ne saurait se concilier avec le bonheur.
Qui dit bonheur, dit un état où les désirs n'ont rien de véhément et de passionné. Comme il arrive très-souvent que les désirs ne sont pas satisfaits, et comme, lorsque par hasard ils le sont, on oublie sur-le-champ la satisfaction qu'ils procurent, pour courir après une autre que de nouveaux désirs appellent avec ardeur, il s'ensuit que, si la sagesse ne vient pas au secours de l'homme, sa vie entière est une succession de désirs violents qui, comme autant de bourreaux domestiques , rongent son cœur sans le satisfaire jamais.
Qui dit bonheur, dit un état d'où la crainte est bannie. Qu'est-ce qu'un bonheur dont on appréhende à chaque instant d'être privé ? Qu'est-ce, par exemple, qu'un amas de jouissances, d'honneurs et de prospérités matérielles, pour un homme qui reçoit une lettre par laquelle on lui annonce qu'il est très-sérieusement menacé d'une ruine complète ? Qu'est-ce que la réunion, sur une seule tète, de tout ce que le monde peut procurer à un
— Oi —
homme, en fait de biens, de plaisirs et d'honneurs, si des infirmités graves et un affaiblissement chaque jour plus marqué lui donnent à tout moment des craintes et des inquiétudes qui le désolent ?
Qui dit bonheur, dit un état où l'on n'ait pas à lutter péniblement contre le remords. Comment être heureux quand on entend perpétuellement en soi-même une voix qui dit en déchirant lame : Tu n'es pas ce que tu dois être ; tu viens de faire une mauvais© action; celui qui voit tout t'en demandera compte ; si tu meurs cetle nuit, que vas-tu devenir ?
Qui dit bonheur enfin, dit un état où l'homme, instruit à une bonne école, se trouve heureux en tout temps, en tout lieu et en toute circonstance ; ne murmurant jamais contre qui ou quoi que ce soit ; conservant toujours son calme et sa paix dans les conjonctures même les plus pénibles ; modéré dans ses joies, résigné dans ses peines, content du sort que la Providence lui a fait, exempt de craintes excessives, de désirs impétueux, de remords cuisants ; prenant la vie pour ce qu'elle est, c'est-à-dire pour une ombre que le temps emporte, et jouissant déjà, par l'espérance, de l'éternelle félicité dont la pensée l'absorbe à tel point, que les misères de cette vie n'altèrent jamais la sérénité de son àme.
Le paganisme avait rêvé ce bonheur. Dans des vers admirables, Horace avait peint, sans le savoir, le juste de l'Evangile :
Si fractus illabatur orbis, Impavidum ferient ruina?.
« Que l'univers s'écroule et se brise, ses ruines » frapperont l'homme sage, sans troubler jamais » par la crainte le calme qu'il possède. »
Oui, le paganisme a rêvé ce que tous les jours le christianisme réalise.
III. — Le vrai bonheur sur la terre est le partage du juste ; le pécheur ne peut pas y prétendre.
On voit aisément, en reprenant l'un après l'autre les traits qui caractérisent le bonheur, que, comme nous l'avons dit, il est toujours incomplet en ce monde. Mais il est aisé de voir aussi que c'est dans la pratique de la religion chrétienne, et là seulement, que l'on trouve la dose de bonheur que Dieu procure à l'homme sur la terre.
Le bonheur, avons-nous dit, doit être un état permanent et continu ; une jouissance isolée ne le constitue point. Trouvez donc, en dehors de la pratique de la religion, quelque chose de stable et de permanent dans la paix et le bien-être. Qu'estce que la vie des pécheurs, de ceux surtout qui ont la foi, mais qui n'en pratiquent point les œuvres ? Elle offre, comme celle de tout le monde, une alternative de peines et de jouissances, de jours sereins et de jours nébuleux ; on n'y voit rien qui ressemble à un état fixe et permanent dans le bonheur ; les peines ne sont point adoucies par l'espoir de la récompense ; les jouissances ne sont jamais exemptes de trouble et d'inquiétude, et sont promptement remplacées par des afflictions plus ou moins considérables, dont chaque jour apporte le triste contingent.
Dira-t-on qu'il en est ainsi du chrétien fidèle ?
Ce serait une grave erreur. Sans doute, il n'est pas à l'abri des misères ordinaires de la vie ; comme tout le monde, il a ses alternatives de peine et de jouissance, de calme et de tempête; et, sous ce rapport, son bonheur n'est pas permanent et continu comme il sera dans le ciel ; mais, à la différence du pécheur, il possède le trésor inappréciable d'une bonne conscience, et ce trésor est permanent.
Il a, au plus fort de ses peines, la certitude d'en être éternellement récompensé, et cet espoir est permanent.
Il adore la volonté de Dieu, et trouve son bonheur à s'y soumettre avec une amoureuse résignation, et cette disposition est permanente.
11 travaille sans ennui et même avec joie, parce qu'il sait qu'il sert un bon maître, qui récompense d'un poids immense de. gloire les plus petites actions qu'on fait à son service, et cette certitude est permanente.
11 tient ses passions enchaînées, et se préserve par là des maux affreux qu'endurent ceux qui les prennent pour guides ; et cet heureux état est permanent.
Enfin, dans ses raports avec Dieu, dans la société d'amis chrétiens, dans la pratique exacte de ses devoirs religieux, il trouve un fonds inépuisable de joie, de douceurs, de consolations, de paix et de bonheur, et ces nombreux avantages ont un caractère de stabilité fixe et permanente.
N'est-il pas évident que le chrétien fidèle qui jouit, en pratiquant sa religion, de toutes les prérogatives que nous venons de rappeler, est infini* ment plus près du bonheur complet, que le pécheur