‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 60 sur 92 · CHAPITRE YII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YII

Foi faible et languissante. — Septième obstacle à la conversion.

« La foi, disent, les théologiens, contient émi- » nemment toutes les vertus ; elle est le premier » mobile qui les fait agir. » Cela est de toute évidence : j'espère en Dieu, parce que/<? crois en lui, et que je sais par la foi qu'il mérite toute ma confiance ; je l'aime, parce que je crois qu'il existe, qu'il est infiniment bon, qu'il m'a comblé de mille bienfaits, etc. ; je m'humilie, parce que je crois que l'humilité m'est commandée par Jésus-Christ, qu'il l'a pratiquée lui-même pour me servir de modèle, etc., et ainsi de toutes les autres vertus.

La foi est donc le pivot ou, mieux encore, selon la théologie, le mobile des vertus ; elle est ce qui les anime, ce qui les met en œuvre et leur fait produire ces fruits merveilleux dont la vie des héros du christianisme nous offre à chaque instant le magnifique spectacle. Et comme, avant de construire un édifice, il faut déblayer et aplanir le

terrain sur lequel on veut l'asseoir ; la foi aussi, avant d'élever l'édifice des vertus dans l'àme du pécheur qui les a sacrifiées à ses passions, commence par abattre ces passions et par briser leur joug, pourvu qu'il la laisse agir selon sa nature, et qu'au lieu de l'affaiblir, il seconde au contraire son action toute divine.

Malheureusement, voilà la source de nos misères. Nous devrions fortifier notre foi, et il semble que nous prenions à tache de 1" affaiblir sans cesse ; nous repoussons ses inspirations ; nous atténuons sa lumière, nous enchaînons sa puissance, et nous la repoussons avec dédain comme une importune, quand nous devrions l'accueillir avec bonheur comme une amie fidèle.

Pour bien voir comment une foi faible et languissante est un obstacle à la conversion, il faut considérer les djvers états de la foi dans une âme. Une comparaison va rendre la chose" parfaitement sensible.

Représentons-nous le monde au milieu duquel nous vivons avant de faire notre entrée dans l'éternité, comme une vaste forêt peuplée d'ennemis, qui cherchent sans cesse les occasions de nous dépouiller et de nous mettre à mort ; figurons-nous qu'elle est en outre semée de mille pièges et de mille précipices adroitement recouverts de gazon, de fleurs et de feuillage. Supposons maintenant que trois personnes, éloignées les unes des autres, sont obligées de traverser cette foret en différents sens pendant une nuit fort obscure. Un ami puissant et eharitable, frappé de la pensée des dangers que ces trois voyageurs vont courir, donne à cha-

cûn d'eux un guide fidèle qui, tenant à la main une lumière vive et éclatante, est chargé de conduire nos pauvres pèlerins sains et saufs jusqu'au terme de leur course.

L'un d'eux, après s'être servi quelque temps de son guide, le maltraite, l'injurie, le frappe, le blesse, éteint la lumière qu'il porte et le force de se retirer ; mais aussi, à partir de ce moment, chacun de ses pas est une chute ; il ne sort d'un précipice que pour tomber dans un autre ; et bientôt il meurt entre les mains d'ennemis cruels qui regorgent d'autant plus aisément qu'il est seul, et non-seulement désarmé, mais excessivement affaibli par ses chutes nombreuses.

On le voit, ce voyageur représente l'impie qui, lui aussi, ayant d'abord reçu de Dieu une foi vive et lumineuse pour le guider dans la voie du salut, s'est ennuyé de se laisser conduire, et en est venu jusqu'à éteindre dans son âme cette lumière bienfaisante de la foi, qui eût prévenu les chutes affreuses qu'il a faites et l'éternelle réprobation qui sera le châtiment de sa coupable folie. Il est aisé de voir que cet état, qui est le plus déplorable où l'homme puisse jamais être, met un obstacle considérable à la conversion, puisque, chez l'impie qui a fait ce qui vient d'être dit, la foi n'est pas seulement languissante, elle est éteinte, elle est nulle.

Mais revenons à nos pèlerins : le second n'est pas, envers son guide, aussi ingrat que Va été le premier ; il ne lui dit point d'injures, il ne le frappe point, il ne l'oblige point par de mauvais traitements à s'éloigner de lui ; seulement il voudrait

bien être plus indépendant, et ne pas s'assujettir servilement à suivre pas à pas son compagnon de voyage. Que fait-il donc? Ne voulant pas renvoyer son guide ; ne voulant pas éteindre la lumière qu'il porte, parce qu'il espère s'en servir plus tard, au moment d'un besoin pressant ; et, d'un autre côté, préférant actuellement les ténèbres à la lumière, afin d'être plus libre et plus maître de ses actes, il prend un moyen terme : il affaiblit considérablement cette lumière qui F importune ; il la cache, il l'enveloppe de telle sorte que, quoique réellement présente, elle est, par le fait, absolument inutile pour diriger sa marche.

Yoilà la foi que nous appelons faible et languissante ; voilà la foi improductive, stérile, et qui est même justement appelée morte, parce que, quoique en un sens elle vive encore, elle est cependant dans Famé comme n'y étant point, puisqu'elle ne signale plus les dangers du saint, et qu'elle ne fait faire aucune œuvre sainte. État vraiment désolant, et dans lequel se trouvent une multitude de chrétiens l

On a la foi, mais on n'en suit point les inspirations. On n'éteint pas la foi, mais on la cache, on la voile pour se soustraire à lïmportunité de sa lumière. On ne blesse pas la foi, comme l'incrédule, par des discours impies ; mais on la contredit à chaque instant par ses œuvres. On sait ce que défend et ce qu'ordonne la foi ; mais on fait tons les jours ce qu'elle défend, et l'on ne pratique rien de ce qu'elle ordonne.

Qu'on dise s'il est possible d'imaginer un désordre plus choquant, un renversement de bon .sens et de raison plus affligeant et plus absurde.

Croire qu'il existe un Dieu — et se conduire comme si Ton ne reconnaissait pas d'autre Dieu que sa passion !

Croire que l'on doit à Dieu tout ce que Ton possède, à commencer par l' existence — et être tout aussi ingrat envers lui que l'impie, qui ne reconnaît pour Dieu que le hasard !

Croire que Jésus-Christ , vrai Dieu , s'est fait homme pour sauver l'homme — et ne penser jamais à lui en témoigner la moindre reconnaissance !

Croire que l'on a Jésus-Christ pour chef puisqu'on se dit chrétien — et ne rien faire de ce que ce chef commande î

Croire que l'on a l'Evangile de Jésus-Christ pour règle et pour loi — et donner à cet Evangile un démenti formel par chacune de ses œuvres !

Croire que la vie est une ombre légère que le temps emporte avec la rapidité de l'éclair — et s'y attacher comme si elle était éternelle !

Croire que la mort peut frapper à chaque minute le coup décisif — et vivre comme si l'on était sur de n'être jamais sa victime !

Croire que la mort jette l'homme aux pieds de Dieu, son inflexible juge — et provoquer tous les jours le courroux de ce juge par de nouveaux crimes !

Croire qu'un seul péché mortel, et la mort en cet état, suffit pour être précipité dans un enfer éternel, et passer des années entières et toute une vie, chargé de tant de péchés qu'il est impossible à tout autre qu'à Dieu d'en savoir le nombre !

Nous le demandons, agir ainsi, est-ce agir en homme raisonnable? Est-ce agir en chrétien? Et

n'est-ce pas plutôt mépriser sa raison d'homme, et se moquer de sa foi de chrétien ?

Cependant, qui le croirait? voilà, nous le répétons, l'état dune multitude de frères égarés que nous voyons de tous côtés, calmes, joyeux, rassurés , occupés de leur travaux, contents d'eux-mêmes, jouissant de leurs plaisirs, buvant, mangeant, riant, dormant avec une parfaite sécurité, sans penser jamais qu'ils sont, suspendus sur un gouffre qui, d'un moment à l'autre, peut les engloutir.

Voilà où mène une foi languissante ; voilà les effrayants désordres dont on se rend coupable quand, au lieu de prendre la foi pour guide, on met sous le boisseau sa bienfaisante lumière. Malheureusement, quand on a pris cette funeste détermination, la conversion devient excessivement difficile. L'habitude de satisfaire ses passions, la faiblesse d'une volonté énervée par le vice, le remords émoussé par une résistance continuelle à la grâce, le tourbillon des affaires et des plaisirs ; tout cela, protégé par les ténèbres d'une foi languissante et presque éteinte, opère dans l'âme les plus affreux ravages, et constitue cet obstacle à la conversion que nous avons signalé, et qui est la cause de la perte de tant d'àmes.

Pour le renverser, cet obstacle, que faudrait-il faire? Il faudrait imiter le troisième voyageur dont nous n'avons pas encore fait connaître la conduite. Plus prudent que les deux autres, sachant de quels dangers il est environné dans la forêt qu'il traverse, connaissant sa faiblesse et son ignorance, plein de confiance d'ailleurs dans la sagesse et l'industrieuse charité de son guide, il s'attache scrupuleui. '25

sèment à ses pas ; il l'interroge, il le consulte, il s'instruit à l'école de son expérience ; il ravive la lumière qu'il porte au lieu de l'affaiblir, et se préserve ainsi de tous les dangers qui le menacent.

Image frappante du chrétien fidèle, qui appréciant l'importance extrême du don précieux de la foi, la choisit , cette foi , et ne choisit qu'elle seule , pour conseillère et pour guide. S'appliquant avec un soin continuel à mettre toutes ses œuvres en harmonie parfaite avec sa croyance, il vit heureux et tranquille sous ta bénigne influence d'une raison sage, d'une foi vive, et d'une conscience qu'aucun remords ne déchire. Pratiquer fidèlement sa religion, c'est pour lui la source inépuisable des consolations les plus douces; c'est le fondement solide de sa divine espérance ; c'est le gage certain de l'immortalité bienheureuse que Dieu lui réserve dans les splendeurs de sa gloire.

Laissons-nous conduire par cette foi que Dieu nous a donnée, et qu'il conserve encore dans notre âme par un miracle de sa bonté, puisque nous avons mille fois mérité de la perdre par le mépris que nous en avons fait. Rougissons de porter en nous-mêmes notre propre condamnation, et de nous montrer plus inconséquents et, un sens, plus coupables que l'impie lui-même, puisqu'il est méchant parce que la foi lui manque, ce qui est tout naturel ; tandis que nous sommes méchants, nous, quoique nous ayons la foi, ce qui est une contradiction révoltante. Gravons enfin profondément dans notre mémoire ces sentences que Dieu lui-même nous a révélées par un de ses apôtres :

« Si quelqu'un se glorifie d'avoir la foi, et qu'il » n'en pratique pas les œuvres, à quoi peut-elle » lui servir? Est-ii possible qu'elle le sauve? »

« La foi qui n'est point accompagnée des » œuvres, es! radicalement morte. »

« L'homme est justifié par les œuvres, et non » pas seulement par la foi. »

« De même que le corps séparé de l'âme est » sans vie, de même la foi sans les œuvres est » frappée de mort. »

Pensons-y : voilà la parole de Dieu, cette parole qui sera la base du jugement que bientôt nous aurons à subir ; cette parole ferme et inébranla] île comme le souverain Maître qui nous la révèle ; cette parole enfin, nous l'avons déjà dit, qui ne passera jamais, lors même que le ciel et la terre auront cessé d'être : Cœlum et terra transibunt, verba mitcm mea non praeteribunt.

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