‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 67 sur 92 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

De la piété.

I, — Vraie notion de la piété.

C'est presque en tremblant que nous écrivons le titre de ce chapitre. Pourquoi donc? dira peutêtre quelque sainte âme, qui ne conçoit pas que l'on craigne d'exalter ce qu'elle est si heureuse de pratiquer. Pourquoi? nous allons le lui ap-

prendre ; et sans doute elle comprendra bientôt le motif de notre appréhension.

11 y a dans la langue religieuse deux expressions formidables aux yeux des gens du monde, je veux dire de ceux qui n'ont guère avec Dieu que des rapports d'étiquette et de cérémonie. Ces deux mots sont : Piété, et son quasi-synonyme, Dévotion. Quand ils entendent ces deux mots, s'ils ne rient pas, ils éprouvent une espèce d'agacement, j'allais presque dire un tic nerveux, qui se traduit bientôt en paroles mordantes ; et si, allant plus loin, on tente, non-seulement de les réconcilier avec les mots qui les rebutent, mais de les attirer à la chose que ces mots expriment ; oh ! alors, ce n'est plus critique acerbe, agacement ou tic nerveux, c'est le cauchemar complet : oui, la piété, la dévotion, voilà le cauchemar des hommes du monde. Tant il est vrai que les mots ont parfois une étonnante puissance ! Hélas ! nous ne le savons que trop dans notre belle patrie, nous qui en avons vu le sol si profondément labouré par des révolutions terribles, portées dans les flancs, et sorties du sein.... d'un mot (1) î Ce n'est pas la montagne enfantant la souris, ce qui ne serait pas absolument hors de toute proportion ; mais c'est la souris enfantant la montagne, ce qui, même dans le domaine de la fable et malgré les licences qu'elle autorise, renverse toutes les notions de la vraisemblance.

Cela dit, et au risque de. provoquer chez nos lecteurs un dernier cauchemar, car nous espérons

(i) Jémite en 1830... Réforme en 1818.

— ISO —

bien les en délivrer, nous allons essayer de les réconcilier avec la piété, et nous avons l'intime conviction que, si nous la montrons non telle qu'ils se la représentent, mais telle quelle est en effet, ils l'estimeront autant à l'avenir qu'ils ont pu la mépriser au passé. Que de choses, vues de loin ou dans les ténèbres, semblent hideuses, effrayantes même, surtout aux enfants, lesquelles, vues de près et à la lumière, font rire les trembleurs ! Avouons-le, en matière de religion, nous sommes souvent de grands enfants, et nous repoussons avec dédain ce qui, mieux compris, serait par nous accueilli avec un saint enthousiasme. Venons au fait.

Le mot piété n'est pas exclusivement religieux. Nous l'avons, ce mot, dans le langage ordinaire ; et le sentiment qu'il exprime est accompagné d'une douceur exquise qui plaît à tout le monde. Il est vrai qu'il ne va jamais seul, et qu'on l'accole à un autre mot qui lui facilite le passage. Ce mot qui l'accompagne est le mot filiale. Piété filiale : quel est l'homme que ces deux mots rebutent ? Quel est l'homme au contraire qui ne se sente délicieusement ému, en entendant le récit d'un beau trait de piété filiale? D'où vient donc le charme de ce mot supplémentaire qui se communique au premier, et lui ôte instantanément l'àpreté rebutante qu'on lui reproche quand il est seul? Pourquoi le mot piété, sans additions, ne plaît-il qu'à un petit nombre, et les mots piété filiale plaisent-ils à tout le monde ? Disons-le nettement : c'est que nous n'avons pas l'intelligence exacte du premier, et que nous comprenun.3 parfait cotent les deux autres. Oui, nous

savons que la piété filiale est ce sentiment d'amour qui unit tendrement le cœur d'un fils à celui de son père ; et comme ce sentiment nous ravit, les mots qui l'expriment sont accueillis avec faveur.

Or, il en serait certainement ainsi du mot chrétien piété, si nous avions sur ce qu'il exprime des notions précises, si nous savions, par exemple, que la piété de l'homme envers Dieu est exactement, sous un de ses rapports, la même chose que la piété d'un fils envers son père, que nous appelons piété filiale. Je dis sous un de ses -rapports; car elle est plus étendue que la piété filiale ordinaire. Celle-ci en effet ne signifie , dans sa stricte acception, que le sentiment d'amour qui unit le fils à son père ; tandis que l'autre, outre ce sentiment d'amour envers Dieu, exprime la vénération, le zèle et le dévouement pratique pour tout ce qui touche à son service et à son culte.

D'après ces^ données qui jettent déjà, ce nous semhle, un grand jour sur la matière importante qui nous occupe, raisonnons :

Dieu est-il notre Père ? et sommes-nous ses enfants ? Des quatre coins du monde, un oui d'acclamation est la réponse à ces questions. En effet, le créateur de toutes choses, qu'est-il s'il n'est pas le Père de la création ? Et puis, Jésus-Christ, la vérité par essence, nous aurait-il trompés, quand, nous ouvrant les cieux et nous y montrant Dieu, il nous dit : Yoici comme vous prierez : Notre père (jui êtes dans les cieux.... ?

« Peuple stupide et insensé, disait Moïse aux ;> Hébreux dont il est le chef, que fais-tu ? est-ce » que Dieu n'est pas ton Père? est-ce que ce n'est

» pas lui qui t'a fait et qui fa créé? » Hœccinc rcddis Domino, popule stulte etinsipiens ? Numquid non ipse est pater tuus, qui possedit te, et fecit, et creavit te ?

Mais si nous sommes les enfants du divin Père que nous avons dans les cieux, qui osera donc trouver mauvais que nous ayons pour lui les tendres sentiments de la piété filiale ? Est-ce parce que Dieu surpasse infiniment en amour et en tendresse le plus tendre des pères ; est-ce parce que, selon le beau mot déjà cité de Tertullien, personne n'est autant père que lui, tam pater, nemo, que nous nous dispenserons de la piété filiale qu'il nous commande ? Est-ce parce que nous tenons de lui seul tout ce que nous aimons en ce monde, que nous nous croirons en droit de lui refuser le seul retour qu'il exige : la piété filiale ? Est-ce parce qu'il nous a sacrifié son Fils, et que ce fils, Dieu comme lui, et notre Père par conséquent, est né dans une étable et mort sur une croix pour nous sauver de l'enfer, est-ce pour cela que nous devrons refouler dans nos cœurs la piété filiale qui s'en échappe à pleins bords ? Ne répondons à ces questions que par un redoublement d'amour, c'està-dire de piété ; car nous aimons à le redire : la piété c'est l'amour. Qu'on en juge plutôt :

Un fils aime tendrement son père ; c'est la piété filiale qui l'attache à lui par ce doux sentiment. — Un chrétien fidèle aime tendrement son Dieu ; c'est la piété filiale qui remplit son cœur.

Un bon fils est heureux de penser à son père et de s'entretenir affectueusement avec lui ; c'est la piété filiale qui lui procure ce bonheur. — Un chré-

tien fidèle unit son cœur à Dieu par la ferveur de ses pensées, et lui parle avec délices dans les saintes effusions de la prière ; c'est la piété filiale qui lui fait goûter ces célestes douceurs.

Un bon fils s'impose de pénibles sacrifices pour soulager son père ; c'est la piété filiale qui les lui inspire et lui donne le courage de les consommer. — LTn chrétien fidèle enchaîne ses passions pour plaire à son Dieu ; c'est la piété filiale qui lui donne le courage de faire le sacrifice des plaisirs qu'elles lui promettent.

Un fils s'observe avec soin pour éviter «e qui blesse son père ; et si par hasard il l'offense, le repentir survient, et la paix est faite ; c'est la piété filiale" qui négocie cette paix et qui la cimente. — Un chrétien fidèle abhorre la moindre faute qui offense son Dieu, et s'il lui en échappe quelqu'une par faiblesse, une larme du cœur lui attire un baiser ; c'est la piété filiale qui lui vaut cette faveur.

Que dirons-nous enfin ? Un fils gagne les bonnes grâces de son père par l'ensemble de sa conduite ; respect, amour, douceur, bonté, reconnaissance, générosité, dévouement, complaisance : autant de sources d'une multitude d'actions qui ravissent son père ; ce sont les œuvres de la piété filiale, — Un chrétien fidèle, pour glorifier son Dieu, pratique toutes les vertus que l'on vient dénommer, et en fait jaillir une multitude d'oeuvres qui retombent en pluie de bénédictions sur son âme : qu'est-ce autre chose que des actes de piété filiale envers Dieu, ou, pour parler le langage religieux, qui ne doit plus maintenant rebuter nos lecteurs, qu'est-ce autre chose que ce qui s'appelle communément pratiques de piété?

Donc, ne nous lassons point de le redire : La piété c'est l'amour : la piété que l'on raille, c'est la piété filiale que l'on admire.

Le grand Bossuet nous vient puissamment en aide, quand, avec cette hauteur de raison et cette magie de style qui lui sont propres, il rehausse l'éclat de la piété en s'exprimant ainsi au commencement de l'oraison funèbre du prince de Condé.

« C'est Dieu qui fait les guerriers et les conqué- » rants... Tout part de sa puissante main : c'est » lui qui envoie du ciel les généreux sentiments, » les sages conseils, et toutes les bonnes pensées ; » mais il veut que nous sachions distinguer entre » les dons qu'il abandonne à ses ennemis, et ceux » qu'il réserve à ses serviteurs. Ce qui distingue « ses amis d'avec tous les autres, c'est la piété : » jusqu'à ce qu'on ait reçu ce don du ciel, tous » les autres non-seulement ne sont rien, mais en- » core tournent en ruine à ceux qui en sont or- » nés. Sans ce don inestimable de la piété, que se- » rait-ce que le prince de Condé avec tout ce grand » cœur et ce grand génie ? Non, si la piété n'avait » comme consacré ses autres vertus, ni ces prin- » ces ne trouveraient aucun adoucissement à leur » douleur, ni ce religieux pontife aucune confiance » dans ses prières, ni moi-même aucun soutien ■> aux louanges que je dois à un si grand homme. ■■> Poussons donc à bout la gloire humaine par cet a exemple : détruisons l'idole des ambitieux ; » qu'elle tombe anéantie devant ces autels. Mct- - tons ensemble aujourd'hui, car nous le pouvons u dans un si noble sujet, toutes les plus belles » qualités d'une excellente nature ; et, à la gloire

» do la vérité, montrons, dans un prince admiré » de tout l'univers, que ce qui fait les héros, ce » qui porte la gloire du monde jusqu'au comble ; » valeur, magnanimité, bonté naturelle ; voilà pour » le cœur : vivacité, pénétration, grandeur et su- » blimité de génie : voilà pour l'esprit : ne seraient » qu'une illusion, si la piété ne s'y était jointe ; et » enfin que la piété est le tout de l 'homme. »

On doit convenir, ce semble, que cette piété mérite autre chose que les dédains et le sourire de pitié d'un esprit frivole, quand on la voit exaltée de la sorte par un homme comme Bossuet, qui ne voit rien d'aussi grand qu'elle dans un homme comme Condé, et qui la préconise avec la pompe de son génie devant une cour comme celle de Louis XIV.

Page 1