II. — Réfutation de quelques objections contre la piété
Nous prévoyons les objections qui vont nous être faites. La piété, dira-t-on peut-être, que nous attaquons par nos railleries, et dont la pratique nous effraye, n'est point celle dont vous venez de nous faire la peinture, et dans laquelle nous reconnaissons une vertu grande et noble que nous n'avons pas, il est vrai, le courage de pratiquer, mais que nous tenons à honneur d'environner de nos respects. La piété, proprement dite, qui tombe sous nos coups, est une manière de servir Dieu vétilleuse, minutieuse, méticuleuse, scrupuleuse, et souverainement ennuyeuse. Voilà la piété que nous trouvons et que nous déclarons insupportable.
Vous avouez donc que la piété que nous avons dépeinte ne mérite pas vos censures, et qu'en elle
vous voyez une vertu grande et noble que vous tenez à honneur de respecter. C'est déjà un pas immense que vous faites dans la voie de la vérité ; nous vous en félicitons : à votre insu sans doute, vous adjugez presque la victoire à la piété dont nous plaidons la cause. En effet, ce n'est plus la chose en elle-même que vous blâmez, ce sont les accessoires dont on l'environne ; ce n'est plus le corps que vous attaquez par vos railleries, ce sont les ornements dont on l'affuble ; ce n'est plus l'instrument que vous trouvez pitoyable, c'est la manière de s'en servir qui vous semble absurde.
Mais depuis quand, je vous prie, faut-il blâmer une chose excellente en elle-même, à cause des ridicules accessoires qu'on a la sottise de lui adjoindre ? Depuis quand un homme bien fait perd-il sa beauté réelle parce qu'on le couvre de haillons, et que l'on cache les traits distingués de son visage sous un masque hideux? depuis quand attribuet-on à l'instrument la maladresse de l'ouvrier qui s'en sert? Otez les accessoires, supprimez les haillons, arrachez le masque, remplacez l'ouvrier maladroit par un ouvrier habile et expérimenté ; tout est bien, tout est beau, tout est régulier; chaque chose est ce qu'elle doit être, et pas une voix ne s'élève pour crier à l'absurde.
Ainsi en est-il de la piété : on veut absolument la rendre responsable des ridicules qu'on lui prête ; on veut qu'elle soit originairement cause des travers qu'on se permet à son ombre, et qu'elle est la première à condamner. Yertu ravissante , ou plutôt assemblage de toutes les vertus dont elle est l'expression, on la dénigre presque à l'égal d'un
vice. La voit-on pratiquée comme elle doit l'être ? on la trouve merveilleuse, mais on dit : Ce n'est pas elle. La voit-on mal comprise et pratiquée plus mal encore? on s'écrie : La voilà! et l'on décoche contre elle les traits de l'ironie. Nous le demandons : est-ce justice, est-ce loyauté ?
— On insiste et l'on dit : Mais il y a tant de dévotes qui pratiquent une fausse piété ! — Est-ce une raison pour condamner eelles.qui pratiquent la vraie? Y eùt-il infiniment plus de fausse monnaie que de monnaie de bon aloi, faudrait-il pour cela confondre la bonne avec la mauvaise? La contre-façon de l'une ferait-elle perdre à l'autre son prix et sa valeur? Ne nous abusons point ; jamais la piété mal comprise et .mal observée n'empêchera un homme sensé d'admirer celle qui sera pratiquée selon les règles de l'Évangile. Sans doute plusieurs personnes, dans le camp de la dévotion, allient à leur piété des défauts trop réels ; et quand nous leur adressons spécialement la parole, nous ne manquons pas de leur signaler les graves inconvénients de leur conduite, en leur démontrant qu'elles font décrier la piété par la manière dont elles la pratiquent , et qu'elles en détachent ceux qu'elles devraient en rapprocher par le doux charme d'une dévotion aimable et entraînante ; mais ces reproches, tout fondés qu'ils puissent être, n'atteignent que les personnes, et laissent à la piété tout son lustre.
Au reste, jetons un regard autour de nous, et bientôt nous reconnaîtrons que les exemples d'une piété aimable ne sont pas aussi rares qu'on voudrait le faire entendre.
Cette jeune personne qui renonce au monde et à ses plaisirs pour se faire, de jour et de nuit, l'humble servante des pauvres dans quelque saint asile de la douleur et des larmes ; — c'est là piété qui lui donne ce courage. Demandez au monde qui la regrette, et aux malades qu'elle soigne, si sa piété n'est pas aimable.
Cette sœur de charité, ombre vivante de Vincent de Paul dont elïë est la fille, qui épuise les admirations dos mondains eux-mêmes et qui, toujours heureuse, se transporte partout où quelque misère physique ou morale réclame sa présence ; — c'est la piété qui lui prête ses ailes. Oseriez-vous dire que sa piété n'est pas aimable ?
Cette femme que tout le monde aime, citée partout comme un modèle accompli des plus saintes vertus, qui rend heureux tout ce qui l'entoure, qui désarme la critique et provoque l'éloge par sa bonté, sa douceur, son affabilité, sa charité, et par l'ensemble de sa conduite ; — c'est la piété qui lui donne ces vertus et lui attire ces louanges. Osercz-vou> dire que sa piété n'est pas aimable ?
Cette jeune personne qui, sans y penser, fait par son exemple la leçon à tant d'autres, et dont le monde le plus pervers exalte la sagesse, la modestie, la retenue, la candeur, et cette réunion de qualités qui lui concilient l'estime universelle ; — c'est la piété qui lui prête ses charmes. Oserez-vous dire que sa piété n'est pas aimable?
Ce jeune homme, chrétien fervent, fils respectueux et soumis, ami dévoué de ses amis qui l'admirent, toujours à sa place dans les sociétés qu'il fréquente; et que toutes les mères proposent à leur
iils comme modèle ;— c'est à la piété que retourne l'éloge qu'on fait de sa conduite. Useroz-vous dire que sa piété n'est pas aimable ?
Cet homme enfin, religieux par conviction, qui méprise comme une bassesse le respect humain, qui met franchement ses œuvres d'accord avec sa foi, patriarche au sein d'une famille qui le bénit, type de l'honnête homme et du vrai chrétien, membre actif et zélé des sociétés de charité dans la localité qu'il habite ; cet homme, en un mot, souverainement estimable et profondément estimé, auquel tant de lâches regrettent au fond de ne pas ressembler ; — c'est la piété qui lui vaut tant d'estime ; c'est la piété qui fait son honneur et sa gloire. Userez-vous dire que sa piété n'est pas aimable ?
Quand on se concilie tant d'éloges par sa piété, on a droit, ce semble, à quelque indulgence pour les légers^ défauts qui l'accompagnent encore. Gardons-nous de condamner jamais la piété parce qu'elle ne remédie pas à toutes les misères que la faiblesse humaine entraine après elle. C'est une injustice dont plusieurs hommes du monde se rendent coupables, lorsqu'ils semblent vouloir que la piété donne à ceux qui la professent une espèce d'impeccabilité permanente que nous ne verrons qu'au ciel. Louons la piété pour le mal qu'elle empêche et le bien qu'elle produit chez ceux qui la pratiquent ; quant aux légers défauts qui se montrent encore, soyons assez raisonnables pour ne pas exiger de l'homme la perfection de l'ange.
— Vous conviendrez du moins, nous dira-t-on peut-être, qu'il y a dans l'exercice de la piété des pratiques ridicules que nous ne saurions admettre.
— Expliquons-nous, et tâchons, s'il se peut, de nous mettre d'accord.
Voulez-vous parler de pratiques superstitieuses qui choquent autant le hon sens que la religion? Nous les condamnons comme vous, et la vraie piété les abhorré.
Voulez-vous parler de pratiques si longues et si multipliées qu'il faille pour s'en acquitter négliger les devoirs de son état, désobéir à ses supérieurs, et faire murmurer tous ceux avec lesquels on est en contact? C'est une illusion manifeste dont il ne faut pas rendre la piété responsable ; car je vous assure qu'elle en gémit plus que vous n'en gémissez vousmême.
Voulez-vous parler de pratiques imprudentes, qui ruinent la santé par des mortifications excessives et par des privations immodérées, sous le rapport du sommeil et de la nourriture ? Ce sont encore des excès que la piété condamne ; et comment ne les condamnerait-elle pas, elle qui veut que la sagesse même soit sobrement pratiquée : Oportet sapcrc, dit-elle, sed sa père ad sobrietatcm? (S. Paul.)
liais voulez-vous parler de pratiques irréprochables, soit qu'on les considère en elles-mêmes, soit qu'on les considère dans les circonstances de temps, de lieux et de personnes ? Voulez-vous parler de pratiques qui ne provoquent aucun murmure tant soit peu fondé, qui ne font violer aucun devoir, qui ne sont accompagnées d'aucune imprudence, qui n'incommodent personne, et qui souvent même se font secrètement sous le doux regard de Dieu seul, et avec un grand avantage spirituel pour l'àme qui s'en acquitte? Ah ! si c'est
de ces pratiques que vous voulez parler, si ce sont ces pratiques que vous taxez de ridicules, permettez-moi de vous demander grâce pour elles, au nom de la religion qui les approuve et de la vraie piété qui les commande.
Vous ne connaissez pas, vous ne soupçonnez pas même l'importance de ces omvres et les fruits précieux qu'elles produisent. L'aménité qui vous prévient, la douceur qui vous charme, la bonté qui vous séduit, la charité qui vous édifie, toutes les vertus enfin que vous admirez chez une personne pieuse, savez-vous ce qui les entretient, ce qui les alimente, ce qui chaque jour encore les développe et les perfectionne? Ce sont les saintes pratiques de la piété. Otez à l'àme pieuse ces appuis protecteurs, et bientôt ses vertus deviendront semblables à l'arbre sans racines, ou à la fleur fanée.
Et puis, pourquoi priver cette sainte âme des célestes plaisirs que ces pratiques lui procurent ? Dans l'aimable voie qu'elle parcourt, le long de cet agréable sentier où elle cueille autant de roses qu'il vous semble y découvrir d'épines, elle trome le Dieu qu'elle aime ; elle lui parle avec les ineffables épanchements de la piété qui l'anime ; elle plaint le monde et lui abandonne ses folles joies ; elle prie pour ceux qui ne comprennent pas le bonheur qu'elle goûte ; et peut-être qu'au moment où vous la raillez, il tombe de ses lèvres un Ave Maria pour le salut de votre âme. Croyez-moi, ne la troublez pas plus dans ses divines joies qu'elle ne vous trouble dans vos bruyantes folies, et faisons tous des vœux pour qu'elle ait un grand nombre d'imitateurs de ses vertus.
— - Mais ne peut-on pas aimer Dieu sans toutes ces pratiques ? Sont-elles donc absolument obligatoires? — Non. chacune d'elles, prise isolément, n'est point obligatoire, et Ton peut aimer Dieu sans s'astreindre à tous les exercices que la piété suggère aux âmes ferventes ; c'est très-vrai : mais ce qui est vrai aussi, c'est que l'amour qu'on a pour Dieu quand on dédaigne toutes ces pieuses pratiques, mérite à peine le beau nom qu'on lui donne. C'est un amour froid, c'est-à-dire un amour qui glacerait le cœur d'un père si son fils n'avait rien de mieux à lui offrir. Que nous sommes aveugles et ingrats î nous voulons que Dieu, qui nous comble de mille bienfaits, se contente d'un amour qui nous indignerait de la part d'un fils, d'un fils surtout qui nous devrait beaucoup de reconnaissance.
Ce que nous répondrons encore aux questions qui viennent de nous être posées, c'est que de telles pratiques pieuses, qui, généralement parlant, ne sont pas rigoureusement commandées , deviennent cependant quelquefois nécessaires pour repousser des tentations violentes et obtenir, dans ces circonstances graves, les grâces dont on a besoin pour ne pas compromettre l'œuvre de son salut. Rien de plus faible que l'àme qui n'a pas pour soutien l'habitude réglée de quelques pratiques ; rien de plus fort au contraire et de plus invulnérable que l'àme qui contracte cotte heureuse habitude.