II. — R-ègles et avis sur les plaisirs du monde
L'article précédent nous conduit tout naturellement à dire un mot des plaisirs du monde. Si nous voulions nous tenir dans le vague, rien ne serait plus aisé. Sans spécifier aucun plaisir, nous tonnerions contre tous, et nous en ferions justice par deux ou trois phrases sonores. Mais cette méthode aurait-elle un bon résultat ? Le vague instruit-il ? Les phrases sonores ne font-elles point plus de bruit que d'effet ? Parler généralement contre les plaisirs et les foudroyer tous, n'est-ce point donner
à ses leçons de vertu une teinte foncée d'exagéralion qui les rend infructueuses ? Évitons cet excès et tâchons d'être exact.
Malheureusement, il est assez difficile, en cette matière, d'entrer dans un détail circonstancié, et de tracer des règles précises relativement à ce qui s'appelle communément plaisirs du monde. Essayons cependant d'approcher autant que possible de cette précision que nous voudrions pouvoir atteindre. Au reste, ce sont des conseils et non des décisions théologiques que nous donnons ici. Nous n'avons pas la prétention d'instruire ni même d'influencer les confesseurs ; nous voulons seulement apprendre à nos lecteurs la manière de traiter avec eux, pour en obtenir une décision sage et éclairée sur le point qui nous occupe.
Il y a des plaisirs évidemment mauvais, que les consciences les moins timorées se font un devoir de repousser à cause de l'obscénité qui les accompagne ; ce sont, par exemple, certains bals, tenus surtout en certains lieux ; ce sont aussi certains spectacles auxquels un père et une mère qui se respectent, rougiraient de conduire leurs enfants ; ce sont encore certains jeux, dits de société, où les lois de la pudeur seraient gravement blessées. Nous rangerions aussi dans la classe des plaisirs certainement mauvais, l'habitude du jeu, passée à l'état de passion, où l'on s'expose à perdre des sommes énormes. Il va sans dire qu'un homme sincèrement converti, et qui veut résolument sauver son âme, doit renoncer impitoyablement à ces sortes de plaisirs ou à d'autres de même nature.
Il y a des plaisirs certainement» innocents, qui
n'effrayent nullement la pudeur, même la plus craintive, et que se permettent, sans le moindre scrupule, ceux-là mêmes qui sont généralement regardés comme des chrétiens zélés pour la sanctification de leurs âmes. Évidemment de tels plaisirs, quand on se les permet avec modération et comme exercices de récréation, non-seulement ne sont pas mauvais, mais peuvent même être offerts à Ilieu qui, étant un bon père et connaissant les besoins de ses enfants, leur permet volontiers ce qui peut les délasser sans les corrompre, et les rendre, par ce délassement, plus propres à reprendre les travaux de son état.
Mais pntre ces deux catégories de plaisirs il en est une troisième, relativement à laquelle il n'est pas aussi facile de tracer des règles précises. Tels sont, par exemple, les bals et danses ordinaires, les spectacles décents ou réput is tels, les lectures de certains romans qu'on qualifierait injustement d'obscènes, mais que pourtant les âmes timorées ne voudraient pas se permettre ; et autres plaisirs de cette nature. Quelle conduite doit-on tenir relativement à ces sortes de plaisirs ?
Disons d'abord, et sans balancer, que par cela même qu'il est difficile de décider si de tels plaisirs sont ou ne sont pas absolument permis, ou absolument défendus, on devrait conclure, si l'on avait fortement à cœur de sauver son âme, qu'il est infiniment plus prudent de se les interdire ; car c'est bien d'eux que le bon et indulgent François de Sales disait qu'ils ressemblaient aux cham- } Dons, dont les meilleurs ne sont pas encore sans dane-er.
Disons aussi que, s'il est un point sur lequel il soit convenable ou plutôt nécessaire de prendre le parti Le plus sur, c'est lorsqu'il s'agit de mener à bien une affaire comme celle du salut, dont le résultat final est — ou une éternité de bonheur — ou une éternité de supplices.
Disons encore que le vrai esprit de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ n'inspire point le goût de ces plaisirs aux disciples de cet adorable Sauveur ; il les en détourne au contraire, et les attire aux plaisirs plus purs d'une vie solidement chrétienne, dont la pratique fidèle leur procure pendant la vie et à la mort les plus douces consolations.
Disons enfin qu'il ne faut point s'ériger en juge des confesseurs qui défendent ou des confesseurs qui permettent les plaisirs dont nous parlons : ajoutons que nous ne devons pas les mettre en opposition avec eux-mêmes, disant qu'ils tonnent dans la chaire* contre des plaisirs qu'ils tolèrent au saint tribunal. Pourquoi ne faut-il point les juger? Nous allons en dire la raison, et c'est précisément en répondant à cette question, que nous indiquerons aux personnes du monde la manière de traiter avec leurs confesseurs, relativement aux plaisirs de la catégorie mixte dont dont nous parlons.
Les confesseurs que l'on croit si partagés sur la question que nous traitons, ne le sont pas toujours autant qu'on le pourrait croire au premier abord. Si, au lieu de leur poser cette question : Pensezvous que les danses ordinaires 'ou les spectacles qui n'ont rien d'obscène puissent se permettre ? on leur demandait : Pensez-vous que l'on puisse permettre une danse ordinaire à une personne qui
avoue que, presque toujours, cette danse, quand elle s'y livre, est pour elle une occasion de péché grave ? on ne verrait plus de partage entre les confesseurs. Tous diraient que cette danse, quoique n'étant point occasion de péché pour plusieurs, étant, par exception, occasion de péché grave pour cette personne, on doit la lui interdire.
Nous convenons cependant que tous les confesseurs ne se prononcent pas de la même manière sur la question des danses, spectacles, etc., et qu'il en est qui les interdisent, lors même qu'ils n'ont rien de gravement obscène et qu'ils ne sont point des occasions de péchés graves pour leurs pénitents. Gardons -nous bien de les blâmer, et soyons sûrs que nous nous féliciterons en ce monde et en l'autre d'avoir suivi leurs avis. Mais ne blâmons pas non plus la conduite de ceux qui croient pouvoir être un peu plus tolérants sans violer les principes ; seulement, pour qu'ils puissent porter un jugement sain et avec pleine connaissance de cause, éclairons-les parfaitement.
Voici les points principaux qu'il est important de faire connaître :
1° Si les plaisirs qu'on se permet sont grave ment obscènes, soit en eux-mêmes, soit dans leurs accessoires ; car alors, comme nous l'avons dit, on ne peut jamais se les permettre.
2° Si l'on est parfaitement libre et indépendant de tout supérieur.
3° Si, dans le cas contraire, on ne peut se priver des plaisirs dont il s'agit, sans mécontenter notablement les supérieurs dont on dépend. C'est au confesseur de voir jusqu'à quel point on peut ou on
doit déférer aux volontés d'un père, d'une mère, d'un mari, etc.
4° Si Ton ne pourrait pas du moins renoncer à ceux de ces plaisirs qui approchent le plus des plaisirs certainement et gravement mauvais.
5° Si Ion ne commet pas fréquemment des péchés graves à l'occasion de ces plaisirs, par pensées, regards, etc.
6° Enfin, si, à raison de la localité que l'on habite, de la position sociale que l'on occupe, de l'influence que l'on exerce sur telles ou telles personnes, de la vie chrétienne dont on fait profession, etc., il n'est pas à présumer que plusieurs contracteront l'habitude de ces plaisirs, s'y croyant autorisés par l'exemple qu'ils ont sous les yeux.
Ajoutons à cela, toujours pour obtenir une décision exacte et selon Dieu, qu'il est tout à fait convenable dédire au confesseur que l'on ne prétend pas lui arracher une permission de complaisance ; que l'on veut avant tout sauver son âme et ne rien faire qui puisse occasionner sa perte éternelle ; qu'enfin on le prie d'agir en toute liberté et de dire si l'on peut, en conscience et sans risquer son salut, se permettre tel ou tel plaisir.
Avec ces précautions, on pourra se tranquilliser, quelle que soit la décision du directeur. Dieu ne permettra point qu'elle tourne au détriment d'une âme qui cherche la vérité avec tant de bonne foi.