‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 84 sur 92 · III. — Sociétés et entretiens · texte numérisé non relu

III. — Sociétés et entretiens

En quelque circonstance de la vie que ce soit, le choix d'une bonne société que l'on se propose de fréquenter habituellement est sons contredit

d'une haute importance ; et cette importance ne diminue pas quand il s'agit de choisir des amis intimes après une conversion. Le succès de cette conversion peut dépendre de ce choix, et l'expérience prouve que très-souvent il en dépend en effet. Cela se conçoit aisément. Un nouveau converti, quelle que soit sa ferveur et la sincérité de son retour, porte encore en lui-même un fonds de faiblesse qui réclame un appui. Il ressemble à cette pauvre peiite plante qui, après avoir péniblement soulevé et entr'ouvert la terre dure qui la recouvrait, apparaît fraîche et vivace, mais excessivement tendre et délicate. Chaque jour elle s'élève et devient plus belle ; mais jusqu'à ce qu'elle ait pris possession du sol qui la nourrit par de profondes racines ; jusqu'à ce que sa tige , ses rameaux et ses feuilles aient pris de la consistance et de la force, quel besoin n'a-t-elle pas d'appuis protecteurs ! Plus tard peut-être elle pourra s'en passer : on appuie le faible arbuste et l'on n'appuie pas le vieux chêne ; mais en attendant qu'elle ait pris vigueur, il faut étayer sa faiblesse. Ainsi en est-il de notre néophyte. Il lui faut des appuis, et des appuis solides. Heureux encore s'il trouve en eux un secours suffisant pour combattre des ennemis qui ne cessent quelquefois de l'attaquer que pour revenir à la charge avec une fureur toute nouvelle.

« C'est des sociétés que l'on se choisit, dit un ju- » dicieux écrivain, que naissent et se forment, en » grande partie, nos sentiments et nos mœurs (1). »

(I) Gérard, Esprit du Christianisme.

« Une journée, dit Muratori (posons bien ces » paroles), une journée a suffi pour gâter les plus » heureux naturels, et pour faire perdre tout le » fruit de plusieurs années de vertu. »

Appliquons-nous donc à faire un bon choix. Mais, dira-t-on peut-être, faut-il renoncer à voir toute personne qui ne pratique point la religion? Fautil que nous rompions entièrement avec d'anciens amis qui, malgré notre exemple, restent par lâcheté dans le triste état d'où nous nous sommes arrachés?

Nous répondrons à ces questions en posant les règles à suivre relativement au point que nous traitons.

1° Suivant toute apparence, vous ne pouvez pas vous empêcher de voir des personnes qui ne pratiquent point leur religion. Vous avez des affaires ou au moins des convenances sociales qui vous obligent à voir de telles personnes. Il serait même fâcheux que les hommes fussent partagés en deux camps, et que l'on vît d'un côté les observateurs et de l'autre les violateurs des lois religieuses. Ces derniers se voyant comme répudiés par les autres, n'en seraient que plus entêtés à marcher dans leur mauvaise voie. Il vaut donc mieux ne pas rompre avec eux, et quand on a quelque raison de les voir, essayer de les gagner par le doux attrait d'une vertu aimable.

Mais autre chose est de ne pas rompre avec ces personnes, autre chose est de les fréquenter habituellement. C'est une fréquentation habituelle qu'il faut éviter. Au reste, ceux dont il s'agit ne seront nullement surpris qu'on ne les choisisse pas pour amis intimes ; ils savent qu'ils n'ont pas assez de

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religion pour prétendre à cette intimité. Peut-être d'ailleurs sont-ils loin de la désirer.

2° La part étant ainsi faite à la nécessité et aux convenances, il reste à bien choisir sa société favorite et familière. Nous conseillons d'abord de ne pas trop étendre le cercle de ses amis tout à fait intimes. Deux ou trois, ce semble, sont bien suffisants.

3° On doit , autant "que possible , choisir pour amis des hommes avec lesquels on sympathise parfaitement sur les points essentiels ; et nous regardons comme point essentiel non-seulement ce qui est du domaine religieux, mais encore ce qui touche à la politique. S'i] y a, sur ce dernier point, des dissentiments graves, et s'il se trouve de part et d'autre une certaine ardeur passionnée à défendre son opinion, il en résultera des discussions vives et animées qui refroidiront la charité et neutraliseront les excellents effets d'une amitié chrétienne.

4° Nous conseillons de choisir, si cela se peut, des amis plus vertueux qu'on ne l'est soi-même. Le triste apanage de la faiblesse, c'est l'entraînement. Le nouveau converti, qui est faible comme le nouveau-né, doit donc s'attacher à un chrétien robuste, solidement affermi dans sa voie. S'il s'attachait à un ami aussi faible que lui, ou plus faible encore, il pourrait bien réaliser en sa personne ce que notre divin Sauveur a dit des aveugles qui veulent s'entre-conduire : Si un aveugle conduit un autre aveugle, la même fosse les engloutira tous les deux.

5° Il est très-important que l'on prenne pour

;i mis des hommes avec lesquels on puisse parler vertu sans contrainte. Il y a certaines amitiés, vraies sans doute, sincères, solides et durables, mais en même temps timides, dette timidité fait que l'on n'ose parler de Dieu et de son service, du bonheur qu'on y goûte, des moyens à prendre pour y être plus heureux encore, et de bonnes œuvres que l'on pourrait pratiquer de concert. Tachons de trouver quelques amis dans le sein desquels nous puissions nous épancher librement sur les points que nous venons d'indiquer ; ces épanchemeuts produiront des deux cotés des fruits excellents. 6° Enfin, essayons de trouver des amis francs pour nous donner des conseils. Voilà incontestablement un des plus grands avantages de l'amitié : il lui manque une qualité essentielle, si elle n'a pas cette liberté d'action qui permet de donner un conseil nécessaire ou utile. Afin que cet important service ne nous soit point refusé, mettons positivement nos amis sur la voie, en leur demandant comme une grâce de nous donner, sans le moindre embarras, tous les conseils dont ils croiraient que nous pourrions avoir besoin; et afin d'obtenir plus sûrement ce précieux avantage, engageons-nous, s'ils le veulent, à leur rendre la pareille en toute circonstance.

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