‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 10 sur 51 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

Charité envers le prochain.

— Voici encore une de ces vertus apparentes qui contribue puissamment à donner une haute idée de la sainteté du prêtre qui la possède, et qui, par conséquent, facilite les opérations de son zèle et en assure le succès.

Cette belle vertu est la compagne chérie de la douceur et de l'humilité. Ce sont trois aimables sœurs qui font les délices des sociétés où elles sont admises et des cœurs quileur donnent l'hospitalité. Elles ont entre elles des rapports si intimes que, en un grand nombre de circonstances , elles se confondent. Mais revenons spécialement à la charité considérée par rapport au prêtre et comme moyen extérieur de zèle.

Une paroisse est véritablement une famille dont le prêtre est le père en Jésus-Christ. Si les enfants d'une même famille se déchirent entre eux, c'est mal assurément, et tout le monde en gémit. Ce mal, le père commun doit le prévenir, ou du moins en

arrêter les progrès, s'il ne lui a pas été possible de Tempècher de naître ; mais que sera-ce si c'est le père de famille qui déchire lui-même ses propres enfants ! Cette seule idée fait frémir.

Point de vice plus commun au sein du christianisme que la médisance. Il est de tout pays, de tout âge, de toute condition. Si donc un prêtre, au milieu de ce débordement universel, veut se faire constamment l'apôtre et l'observateur fidèle de la vertu de charité, il sera d'autant plus admiré qu'il aura autour de lui plus de violateurs de cette aimable vertu. Mais, malheureusement, /lois dico, certains prêtres, par légèreté sans doute plutôt que par malice, se conduisent quelquefois en ce poiut comme les séculiers.

Qu'est-ce que le christianisme sans charité? Cette vertu n'est-elle pas le plus beau fleuron de sa couronne? Et dans quel cœur résidera-t-elle, si celui du prêtre en est vide et refuse de l'admettre!

Un prêtre qui ne blesse jamais la charité; qui, dans les sociétés où il se trouve, n'ouvre la bouche que pour détourner la conversation des médisants, ou justifier ceux que l'on accuse; qui parle avantageusement de tout le monde et ne semble avoir que d'intimes amis sur la terre ; un tel prêtre est un prédicateur perpétuel, un apôtre béni de Dieu et des hommes, et qui, par ses prédications à domicile, touche plus de cœurs et convertit plus d'âmes que des prédicateurs bruyants qui, après avoir rempli le temple de Dieu dos éclats de leurs voix, démentiraient en particulier par leurs railleries et leurs médisances les leçons de vertu qu'ils débilcraient en public.

Soyons donc pleins de charité ; que cette vertu nous pénètre tout entiers. Guerre impitoyable à tout ce qui pourrait tant soit peu l'altérer en nous ! Tas une goutte de fiel au fond de nos cœurs ; pas un seul mot piquant sur nos lèvres; aimons, aimons nos frères, et n'oublions jamais l'oracle du divin Maître : Le second commandement est semblable au premier (semblable! parole étonnante!) : Secundum autem simile est hnic : diligcs joroximum tuum sicut te ipsum.

— Il faut, avant tout, s'interroger soi-même et voir si l'on a pour les péchés opposés à la charité cette vive horreur qu'ils doivent inspirer à tout homme de foi; puis si l'on découvre que malheureusement on a des reproches graves et habiluels à se faire sur cette imporUinte matière, il faut s'armer de courage, implorer le secours de Dieu par de fréquentes et ferventes prières, et prendre, au pied de son crucifix, la détermination généreuse et énergique de s'observer sévèrement, afin de ne pas dire avec délibération un seul mot qui l)lcsse la charité; il faut même aller encore plus loin, et promettre à Dieu de dire du bien de tout le monde et de justifier tous ceux que l'on entendra condamner.

Les peuples s'apercevront bientôt qne la charité réside dans le cœur de leur pasteur comme dans son sanctuaire , et très-certainement cette vertu lui conciliera leur estime et leur affection.

— L'esprit railleur, mordant et critique déplaît à tout le monde. Les railleurs font quelquefois

rire; mais tout calcul fait, la peine qu'ils causent est plus grande que le plaisir qu ils procurent. S'ils avaient un bon cœur, et s'ils voulaient penser que le prétendu bon mot qu'ils se disposent à lancer, est un trait envenimé qui va blesser, contrister, humilier leur frère jusqu'au fond de Fâme, pourraient-ils bien le laisser échapper? Mais non; ce bon cœur leur manque; les railleurs d'habitude ont ordinairement une âme sèche et froide.

Un prêtre doit donc, pour toutes ces raisons, abhorrer l'esprit critique et railleur. Les paroles qui lui conviennent sont des paroles de bonté, de douceur, de bienveillance et de conciliation. Quant aux paroles critiques, railleuses et mordantes, elles ne doivent jamais trouver place sur ses lèvres.

Personne ne croirait à la piété d'un prêtre qui, sans scrupule et mémo avec accompagnement d'un sourire sardonique, se permettrait journellement ces railleries piquantes qui blessent quelquefois profondément la vertu de charité dont il est, par état, l'apôtre et le docteur.

— Si le prêtre doit s'interdire toute parole railleuse, à bien plus forte raison doit-il renoncer à la médisance. Un prêtre médisant est un prêtre scandaleux ; et ici le mot scandaleux se prend dans toute la rigueur théologique; c'est-à-dire qu'un prêtre qui médit, porte ceux qui l'entendent à médire eux-mêmes à son exemple. Comment ce déplorable penchant qu'ont les peuples à la médisance, ne serail-il pas fortifié, s'ils voyaient des prêtres médire aussi bien qu'eux et plus qu'eux peut-être!

Un prêtre adonné à ce vice osera-l-il bien, d'ail-

leurs, foudroyer la médisance en chaire, s'il vient de se le permettre avant d'y monter, et s'il doit se le permettre encore dès qu'il en sera descendu? Ne crnindra-t-il pas que ses auditeurs, qui ne le connaissent que trop sous ce rapport, ne murmurent autour de lui ces mots poignants qui lui sont malheureusement si justement applicables : Mcdicc, cura te ipswnl

Quant au zèle, n'en cherchez point chez le prêtre médisant ; le zèle est la fuie fleur de la charité ; et la charité, le prêtre médisant l'a bannie de son cœur. Il n'a donc point de zèle pour le salut des âmes ; et sans zèle, qu'est-ce qu'un prêtre? S'il veut malgré cela paraître zélé, ses efforts factices seront infructueux; Dieu ne voudra pas les bénir, et les peuples leur opposeront une résistance opiniâtre.

— Mais ce qui nuirait surtout à un prêtre et ce qui rendrait son zèle tout à fait infructueux, ce serait de diriger ses médisances contre ceux-là mêmes dont il est le père spirituel, et auxquels il ne peut être utile qu'autant qu'il leur témoigne un dévouement sans bornes et une affection toute paternelle.

Outre la malice qui accompagne toujours plus ou moins la médisance, il faudrait qu'un prêtre eut l'esprit complètement faux pour ne pas voir qu'en se permettant de décrier la paroisse qu'il gouverne, il frapperait son ministère de stérilité.

Si nous connaissions un curé de ce caractère, nous serions tenté de hii poser les questions suivantes : le ministère d'un pasteur peut-il être fruc- IV. Tî

tueiix s'il n'aime pas son troupeau? Évidemment non. Le ministère d'un pasteur peut-il être fructueux si son troupeau ne l'aime pas ? Évidemment non. Et si ces deux circonstances concourent, c'està-dire, si le pasteur n'aime pas son troupeau, et si le troupeau n'aime pas son pasteur, le bien estil possible? Non, mille fois non.

Or, nous le demandons maintenant, un pasteur qui, en tous lieux, en toutes circonstances, et devant toutes sortes de personnes décrierait son troupeau, mettrait en relief les misères quelquefois cachées de sa paroisse, attaquerait non-seulement le troupeau en masse, mais le blesserait en détail par des personnalités offensantes qu'il laisserait quelquefois tomber jusque du haut de la chaire; un pasteur qui témoignerait, en toutes rencontres, que sa paroisse lui est à charge ; qui soupirerait tout haut après un autre poste ; qui peut-«Hre mémo ferait déjà des démarches pour se le procurer; un tel pasteur aimerait-il son troupeau? Pourrait-il dire qu'il en est aimé?

S'il répondait affirmativement à ces deux questions, personne ne le croirait, et j'ose dire qu'il ne croirait pas lui-même à la sincérité de son aftirmation, et que son propre cœur démentirait ses lèvres. Il ne saurait que trop en effet, et malheureusement chacun saurait comme lui, que son ministère est pitoyal)le et ruiné de fond en comble.

— Pour ce qui est de la calomnie proprement dite il n'en faut point parler ; car qui pourrait croire que la langue d'un prêtre, nrrosée chaque jour du sang de Jésus-Christ, distillât ensuite le venin cruel

de la calomnie? Mais si ce péché, revêtu des conditions qui le caractérisent et le rendent odieux, inspire à tout prêtre un sentiment d'horreur et de dégoût, en est-il de même de certaines exagérations mensongères que la malignité des peuples transforme si aisément en calomnies formelles?

Qu'y a-t-il de plus commun parmi les gens du monde que des exagérations de cette nature? Il suffira sans doute d'en dire un mot pour en inspirer à tout prêtre une salutaire horreur.

Une faute a été commise, un malheur est arrivé à quelqu'un : bonne fortune pour nos exagérateurs ! Le simple narré de ce maliieur ou de cette faute tel qu'on l'a entendu, .n'offrirait pas assez d'intérêt; il lui faut du piquant; soyez tranquille; l'intérêt, le piquant, le mordant même vont vous être servis. Telles et telles circonstances ont du nécessairement accompagner le fait principal; mettons ces circonstances; on n'a pas dit précisément que ce fut un tel qui eût commis telle faute, mais tout annonce que c'est lui qui en est l'auteur; disons que c'e.-ît certainement lui ; on n'a pas dit au moins qu'il eût commis plus d'une faute de cette nature, mais on sait qu'il en a commis plusieurs d'un autre genre ; laissons entendre que, sans doute, ce n'est pas la première fois que cela lui arrive ; on n'a pas inculpé notablement son intention; noircissons un peu son intention, et prouvons par une foule d'autres faits connus ou inconnus que c'est un misérable, et que sa conduite est indigne.

(iardons-nous de donner jamais dans des exagérations si peu conformes à la divine charité dont nous sommes les apôtres. Pénétrons-nous bien,

prêtres de Jésus-Christ que nous sommes, de cet esprit de sagesse, de gravité, de modération, qui convertira toutes nos paroles en oracles, et qui leur donnera quelque chose de ce caractère auguste et sacré qui décore notre âme.

N'exagérons jamais ce que nous avons à dire, et ne couvrons pas la vérité de ce vêtement emprunté qui la défigure. Evitons non-seulement l'exagération, mais encore ce qui serait de nature à la faire supposer; par exemple, la rapidité du débit, l'emphase du geste, l'énergie forcée des expressions, la réfutation des raisons que quelques-uns donnent pour justifier le coupable, l'air satisfait, joyeux et empressé avec lequel on fait son récit, le fréquent usage des épithètes et des superlatifs ; en un mot, tout ce qui annonce une exagération plus ou moins passionnée.

— Craignons aussi, et craignons beaucoup de mériter le reproche de commeltre des indiscrétions, en rapportant certaines choses que la prudence ordonne de taire, et en révélant les secrets qui nous ont été confiés.

On donne au prêtre le litre honorable de personne discrète, et, ce titre, il doit le mériter, non-seulement par sa qualité de prèfre. mais encore par sa conduite sage, prudente et mesurée. Un prêtre imprudent et connu pour tel, fera nécessairement de grandes fautes dont les suites seront quelquefois déplorables; et l'un de ces effets sera de se voir privé de la confiance d'une foule de personnes qui la lui accorderaient toute entière s'il était grave, prudent et réservé.

Tout pretro grand parleur est, en général, Imprudent. N'ayant point l'habitude d'imposer un frein à sa langue, et l'abandonnant à l'intempérance dont elle est capable, toutes les confidences, tous les secrets lui échappent.

Nous ne parlons pas cependant du secret sacramentel; car il a quelque chose de si inviolable et de si sacré, que nous ne croirons jamais à sa violation, dans quelque circonstance que ce puisse être. Mais, ce secret excepté, un prêtre léger, imprudent, coureur de nouvelles, grand parleur, dira tout ce qu'il sait, et même ce qu'il ne sait point. Les confidences les plus intimes, les secrets les plus profonds, les-alfaires les plus délicates, les mystères des familles, tout sera révélé, tantôt par une manifestation directe, tantôt par de certains moyens détournés, certains rapports accompagnés de réticences, mais de rélicences si faibles et si transparentes qu'elles laisseront voir, sans qu'on puisse s'y méprendre, ce que l'on n'a pas la pudeur d'exposer au grand jour d'une manifestation complète.

Est-il possible qu'un prêtre de ce caractère soit honoré de la confiance des peuples ? Youdrait-il luimême accorder la sienne aune personne indiscrète comme lui? Et s'il n'a pas la confiance des peuples, quel bien fera-t-il parmi les peuples ? Si l'on dit de lui avec autant de charité qu'on puisse lui en accorder : C'est un bon prêtre, si vous voulez ; mais il est si léger! si imprudent! si indiscret! si grand parleur! si peu réservé dans ses discours!... quel bien, encore une fois, pourra-t-il faire, ce prêtre, dans la paroisse qui lui sera confiée ?

— Yoici quelque chose de plus grave et dont il faut que uous disions ici quelques mots : ce sont les antipathies, les froideurs, les rancunes, nous ne voulons pas dire les inimitiés. Qu'y a-t-il de plus humiliant pour nous que ce propos, devenu vulgaire, qui attribue à la rancune du prêtre une durée perpétuelle, un caractère indélébile?

Nous l'avons déjà dit, et nous voulons le redire : où se réfugiera la charité si le cœur du prêtre n'est plus son asile?

Un prêtre peut avoir des raisons et même de bonnes raisons pour ne pas voir, ou ne voir que fort rarement certaines personnes ; mais qu'il ne se fasse pas illusion sur cette grave matière; qu'il s'interroge sérieusement en présence de sa conscience et de son crucifix ; car si c'est uniquement par suite du ressentiment d'une injure réelle ou supposée, ou, à plus forte raison, pour un manque d'égards et de convenance qu'il cesse de voir ceux qu'il voyait auparavant, il doit se reprocher celle faute avec rigueur; il doit penser que, tant que durera son antipathie, sa froideur, sa rancune, il scandalisera les peuples, détruira l'heureux prestige qui s'attachait à sa réputation de zèle et de piété, et ruinera son ministère.

On ne conçoit pas que des prêtres, d'ailleurs réguliers et même pieux, passent des années entières dans le triste éla' que nous venons de décrire, et cela sans trouble, sans inquiétude et avec une sécurité de conscience vraiment étonnante. Tout le monde sait qu'ils sont brouillés avec tels et tels, qu'entre eux il n'y a pkis de rapports, ou qu'il n'y a que des rapports si froids qu'ils équi-

valent, pour ainsi dire, à une rupture ouverte ; nonseulement le monde sait cela, mais les méchants en triomphent; les vindicatifs surtout s'en autorisent pour perpétuer leurs haines ; et les pieux fidèles gémissant d'entendre ce qui se dit de leur pasteur, affligés de voir son aveuglement, haïssent la tète et prient Dieu qu'il l'éclairé. S'il savait que son état déplaît à Dieu et scandalise les peuples, assurément il s'empresserait d'en sortir; mais malheureusement, il ignore ce qu'il y a, sur ce point, de répréhensihle dans sa conduite.

— Adoptons, en terminant, des règles de conduite relativement à la belle vertu dont nous venons de parler.

Que notre cœur soit le sanctuaire de la charité ; que jamais la plus petite racine d'amertume n'y trouve place ; que la raillerie ne vienne point attaquer la sainteté de nos conversations ; que la médisance et les exagérations calomnieuses nous soient en horreur ; que le plus léger ressentiment d'une offense reçue soit à l'instant même arraché de nos cœurs, et que jamais le soleil ne se couche sur nos froideurs et sur nos rancunes ; que les absents trouvent constamment en nous des frères, des amis, des patrons dévoués; que les fautes, les crimes même dont nous ne pourrons nous dispenser d'entendre le récit, nous fournissent, du moins, l'occasion de pratiquer un exercice de charité en cherchant quelque heureux biais pour justifier celui que l'on accuse.

Enfin, prenons pour règle inviolable de dire toujours le plus de bien que nous pourrons de tous

ceux dont on parlera devant nous, et de recommander sans cesse la charité aux peuples, soit en public, soit dans les rapports particuliers que nous aurons avec eux. Puissions-nous avoir toujours, au fond du cœur et sur nos lèvres, le mot charmant de saint Jean, dans lequel se peignait si bien la tendresse de son âme : Mes petits enfants, aimezvous les uns les autres : FUioli, diligite altenitrum !

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