‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 11 sur 51 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

Modestie. — Dignité. — Politesse.

— Nous dirons encore, en abordant les détails pratiques de ce chapitre, que la première chose à faire, c'est de s'interroger sévèrement soi-même et de s'étudier attentivement pour voir si l'on ne viole point en bien des circonstances et même habituellement les lois de la modestie, de la gravité et de la politesse.

Quoique les défauts extérieurs soient plus saillants que ceux de l'intérieur, et, par conséquent, plus faciles à saisir, il est pourtant très-vrai que souvent nous en avons plusieurs qui choquent tout le monde, et que nous sommes les seuls à ne pas découvrir. Comme nous avons déjà parlé dans le second chapitre de la gravité et de la modestie qui conviennent spécialement au prêtre, contentonsnous de retoucher légèrement cette matière par forme d'examen et avec quelques additions.

Mon extérieur dans sou ensemble est-il empreint

(le la modestie de Jésus-Christ? Aniionoe-t-il la candeur et la sérénité qui doivent régner dans mon âme? Ne suis-je point sujet à regarder tout ce que je rencontre, les personnes et les choses, avec un air curieux et empressé? Cela ne me donne-t-il point un semblant de légèreté et de dissipation? Ma démarche est-elle ce qu'elle doit être, sous le rapport de la dignité, de la gravité et de cette modestie simple, naturelle et sans art que tout le monde aime à voir dans un ecclésiastique? N'estcUe pas trop brusque et trop précipitée? (N'oublions pas qu'elle doit être plutôt lente que rapide). En marchant, mes bras et mes jambes ne sont-ils point écartés à l'excès, ce qui donne un air lourd, gauche et trop agreste? Mes habits ne sont-ils point d'une saleté remarquable? Ma soutane n'est-elle point couverte d'une multitude de taches qui semblent avoir totalement changé sa couleur native? N'est-elle pas tellement râpée et déchirée que tous ceux qui m'en voient revêtu doivent nécessairement penser qu'elle n'est plus de mise? N'ai-je point renoncé à quelque partie du vêtement ecclésiastique ; et par une fâcheuse compensation, n'aije point adopté certaines modes séculières dans la manière de me vêtir? Mes conversations sont-elles graves? Ai-je soin d'en bannir tout ce qui respire l'enjouement excessif, la jovialité, et, à plus forte raison, la bouffonnerie? N'imité-je point, en ceci, les gens du peuple, et n'ai-je point adopté les expressions basses, grossières, triviales même des gens de la campagne? Ne suis-je pas le premier à provoquer les conversations où je sais que ces expressions vont trouver leur place ? N'en viens-je IV. 5.

point h une familiarité déplacée, qui se manifeste par des discours trop libres, un épanchement trop marqué, et de certains gestes que la modestie ecclésiaslique condamne avec sévérité ; comme, par exemple, de se toucher la main, de se frapper sur l'épaule, de se pousser comme des lutteurs, et tout cela en folâtrant, en disant de gros mots, et en riant aux éclats? Ne suis-je point surtout trop peu grave et trop familier avec les personnes qui demeurent chez moi? N'ai-je pas coutume de passer chaque jour un temps notable à causer et à rire avec mes parents, mes pensionnaires, ma servante, mes voisins, sans rien dire, pendant des heures entières, qui annonce tant soit peu l'ecclésiastique et l'homme de Dieu? Ne m'arrive-t-il point malheureusement aussi d'étendre cette familiarité jusqu'aux choses saintes? N'est-ce point de là que viennent mes immodesties dans le lieu saint, mes conversations et mes éclats de rire à la sacristie, mon peu de recueillement et de gravité à l'autel, ma précipitation scandaleuse en administrant les sacrements, et cette malpropreté dégoûtante qui saute aux yeux de quiconque met le pied dans mon église ?

En un mot, suis-je revêtu en tous lieux, en toutes circonstances et devant toutes sortes de personnes, de cette aimable modestie de Jésus-Christ qui ravissait tous ceux qui en étaient témoins et sans laquelle un prêtre ne saurait se concilier l'estime et la vénération des peuples? Modcstia vcstra nota sil omnibus honihiibns. (S. Paul, Kp. aux Philip., ch. i, V. 5.)

— Si nous parlons de la politesse et des bienséances sociales, ce n'est pas assurément pour donner à ce sujet les immenses détails que cette matière comporte.

On trouvera toutes les règles de la politesse parfaitement exposées dans plusieurs traités composés ad hoc, et auxquels nous renvoyons nos lecteurs.

Nous voulons seulement recommander ici quelques points plus importants, auxquels il convient de faire une attention toute spéciale.

D'abord, si l'on ne connaît pas encore bien les usages du lieu où l'on exerce le saint ministère, il faut s'en informer et s'y soumettre avec exactitude. Il y a des bienséances générales qui sont partout les mêmes et que l'on ne saurait guère ignorer; mais il y a, pour ainsi dire, dans chaque paroisse certains usages particuliers, certaines bienséances locales, dont il faut faire une petite étude. Ces usages locaux ne pouvant pas se deviner, et le peuple qui, de temps immémorial, y est habitué, ne pouvant supposer qu'on les ignore, serait choqué de les voir mépriser par son nouveau pasteur.

Il est surtout à propos de bien savoir à quoi le peuple tient particulièrement, en fait de bienséance, dans la paroisse que l'on administre. On ne fera pas, en général, un grand mérite à un prêtre de suivre fidèlement ces usages, tant on regarde comme naturel et indispensable qu'il s'y assujettisse ; mais par cette môme raison, on verrait de fort mauvais œil qu'il s'en affranchît, et si, comme nous le supposons, ces usages n'ont rien de mau-

vais, et sont, au contraire, bons et utiles, ou simplement indifférents, il aurait grand tort de ne pas s'y confirmer avec exactitude.

— Il convient spécialement de s'informer des règles de politesse et de bienséance que suivait celui que l'on remplace. L'expérience apprend que, outre les bienséances générales et locales, il y a encore des bienséances individuelles, qui doivent leur existence au goût, aux habitudes, aux caprices même de chacun.

Yotre prédécesseur avait, je suppose, établi quelques bienséances de cette nature ; sans être nullement obligatoires en tous lieux, il les regardait comme telles dans sa localité; elle étaient d'ailleurs bonnes, utiles et de nature à concilier au pasteur l'estime et l'affection du troupeau; il faut continuer ces bienséances et en perpétuer l'usage.

Si vous ne le faites pas, on comparera, sous ce rapport, votre conduite à celle de votre prédécesseur ; celui-ci aura tout l'avantage de la comparaison, et votre réforme sur ce point sera attribuée, ou à l'impolitesse ou au manque d'éducation, ou à la manie de tout changer , ou à un manque d'égards pour celui que vous remplacez, ou même à une certaine fierté dédaigneuse qui vous porte à n'avoir avec votre troupeau que les rapports strictement nécessaires. Or, il est clair que de telles suppositions sont fâcheuses et compromettent toujours plus ou moins le succès du ministère.

— Un prêtre, dans les petites localités, et surtout dans les campagnes, doit, en général, saluer

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toujours le premier ceux qu'il rencontre, et leur dire même quelques mots aimables, s'il les connaît particulièrement, et à plus forte raison s'ils sont ses paroissiens (ces quelques mots peuvent et doivent même se supprimer à l'égard de personnes de sexe difTérent, surtout si elles sont jeunes.)

Quelques paroles d'édification trouvent très-facilement leur place en cette circonstance. C'est aussi faire grand plaisir aux personnes que l'on rencontre que de leur témoigner un intérêt bien marqué pour leur santé et celle de leur famille. Tout cela doit se faire avec beaucoup de modestie, de douceur et d'aménité. La familiarité, l'air trop libre et sans gène ne doivent jamais se laisser remarquer en de telles occasions.

— Les petits enfants doivent être toujours accueillis avec beaucoup de douceur et d'aménité ; on pourrait leur faire, avec le pouce, une croix sur le front ; on pourrait même baiser les petits garçons, surtout quand ils viennent eux-mêmes présenter leur tête ; ilest convenable que ce baiser soit donné sur le front.

On ne saurait témoigner à ces enfants trop de bonté et d'intérêt. Outre que cela les enhardit et les dispose à faire des confessions plus sincères, il est certain que ces marques de tendresse touchent leur cœur et les attachent à celui qui sera peut-être leur pasteur pendant toute sa vie.

D'ailleurs, il ne faut pas oublier que, gagner l'affection des enfants, c'est gagner par là même celle de leurs parents. Si, à l'occasion, on donne à ces enfants quelques témoignages d'attachement et

cViniérêt; si on leur dit quelques mots édifiants ; si on leur donne quelques pieux conseils, tout cela est immédiatement répété en famille avec un air de satisfaction que les parents ne manquent pas de partager.

L'expérience apprend que ce ne sont pas toujours les œuvres importantes qui font le plus bénir le ministère d'un pasteur ; il est une foule de petits détails qui contribuent autant et plus que ces grandes œuvres h lui concilier l'estime et la vénération des peuples.

— Nous voudrions, avant de passer à une autre matière, épuiser en quelque sorte celle-ci, tantnous y attachons d'importance. Achevons donc de donner, en forme de résumé, une idée aussi exacte que possible de la modestie, de la gravité, de la dignité, de l'urbanité que l'on aime tant à trouver chez un prêtre.

Que remarquons-nous en celui qui produit cet heureux ensemble ? Ce qui nous frappe d'abord, c'est une figure ouverte et candide qui donne, au premier coup d'œil,uii air d'amabilité qui plaît déjà beaucoup ; le regard est doux, bienveillant et modeste ; la bouche a quelque chose de gracieux et de souriant qui annonce de la bonté , la pose du corps, l'attilude n'a rien de roide ni de trop libre ; elle est naturelle et sans apprêt ; les mouvements et les gestes sont peu fréquents et n'ont rien de brusque ni de précipité ; la démarche est grave, calme, posée ; les vaines curiosités que l'on trouve sur son passage n'attirent point les regards ; la conversation n'est point bruyante, impétueuse

passionnée ; elle est empreinte de douceur et de modération ; on n'est ni prodigue ni avare de paroles, c'est-à-dire qu'on parle trop peu pour être réputé grand parleur, et qu'on parle assez pour n'être pas taciturne ; les discussions sont très-rares, et quand on ne peut les éviter, ce n'est jamais l'emportement qui s'y fait remarquer, c'est toujours par une gravité doucement tempérée qu'on se distingue ; les éclats de rire sont bannis, et si, parfois, ils échappent involontairement, on s'empresse de revenir à un aimable sourire qui est le 7icc 'plus ultra de l'expression de la joie que la modestie permet aux ecclésiastiques. Le costume est tel qu'aucun de ceux qui le voient ne le censure ; personne ne dit : c'est élégant ; personne ne dit : c'est malpropre; toutle monde dit : c'est convenable. Quand un prêtre retrace en sa personne les qualités extérieures que nous venons d'énumérer, il ne se montre jamais sans qu'on dise : voilà un prêtre aimable ; voilà un saint et digne prêtre !

— Les traits caractéristiques du prêtre modeste que nous venons d'indiquer doivent tout naturellement rappeler à la pensée de nos lecteurs tel ou tel prêtre vénérable qu'ils ont connu et admiré, et que peut-être même ils connaissent et admirent encore. En regardant autour de soi, il n'est guère possible qu'on ne trouve pas, dans un rayon plus ou moins étendu, quelque saint ecclésiastique auquel convienne le portrait que nous avons esquissé. Eli bien ! c'est à ce modèle qu'il faut tacher de se rendre conforme.

Arrachons, s'il se peut, le bandeau que nous

avons sur les veux et qui nous empêche de nou<î voir tels que nous sommes ; puis, plaçons-nous en regard de ce saint prêtre dont nous avons entendu tant de fois relever la dignité modeste et la bonne tenue. Voyons ce qui est en lui et ce qui manque chez nous ; interrogeons-nous sur tous les points qu'embrasse la modestie ; et très-certainement cet interrogatoire ne sera pas sans fruit.

Au reste, quel plus beau modèle pouvons-nous désirer que celui qui nous est proposé en lapersonne adorable de notre divin Maître ? Ah ! si nous voulions nous mettre sérieusement en face de l'aimable Jésus, avec Tapplication du peintre qui veut reproduire un sujet sur sa toile, que nous saurions bientôt ce qu'il convient de faire ou de ne pas faire I En efTet, posons seulement quelques questions, et voyons les traits de lumière qui vont en jaillir.

Jésus avait-il l'air distrait et évaporé ? Jésus avait-il un aspect froid, sombre, dédaigneux ? Jésus se permettait-il des mouvements et des gestes libres et désordonnés? avait-il des vêtements d'une élégance recherchée ou d'une malpropreté rebutante? Jésus s'arrêtait-il à considérer des frivolités sur les lieux de son passage ? Jésus riait-il aux éclats ? Jésus parlait-il beaucoup ? parlait-il avec feu? parlait-il de niaiseries et de futilités ? etc.

Qu'il est triste de penser que, sans balancer un instant, nous faisons à ces questions des réponses toutes difTérentes de celles qu'il nous faudrait peutêtre faire si, sur les mêmes points, nous avions à rendre un compte fidèle de notre propre conduite ! Et cependant, qui donc, ô mon Dieu ! imitera votive divin Fils, si ce ne sont pas ses ministres ?

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