‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 24 sur 51 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Rapports d'un vicaire avec son curé.

— Lorsque nous expliquons aux peuples le quatrième précepte du Décalogue, nous éprouvons toujours quelque embarras, à cause de la nécessité où nous sommes d'exposer, devant les enfants et les domestiques, les devoirs des pères et mères et des maîtres de maison. Ces enfants et ces domestiques

sont ravis de voir que le prédicateur prenne leur défense, et rappelle avec vigueur à leurs supérieurs respectifs les obligations qui leur sont imposées, et dont, malheureusement, ils s'affranchissent souvent avec trop de facilité. La censure publique de la conduite des supérieurs est regardée, par les inférieurs, comme la justification de leur conduite propre ; et la joie que cela leur cause n'est rabattue que par le détail non moins exact que le prédicateur fait ensuite des devoirs rigoureux qui leur sont imposés à eux-mêmes.

Voilà précisément où nous en sommes en ce moment. Nul chapitre, dans tout notre ouvrage, ne sera goûté de MM. les vicaires, à l'égal de celui que nous venons de traiter. Pas un article, pas un mot qu'ils n'aient approuvé, ratifié, légalisé et accueilli par ce sourire malin qui veut dire : Bien ! très-bien 1

Dieu veuille que, devenus curés à leur tour, ils relisent ce chapitre avec autant de plaisir qu'ils en éprouvèrent en le lisant au temps de leur vicariat ! Dieu veuille qu'alors, comme aujourd'hui, ils disent à la fin de chaque article : Bien, très-bien ! Dieu veuille aussi qu'ils lisent, avec plus de plaisir encore que le précédent, le chapitre que nous commençons et qui les concerne tout spécialement !

0 misère ! ô pitié ! Nous dévorons avec avidité les leçons que l'on donne aux autres, et nous n'avons qu'indifférence et dégoût pour les leçons que l'on nous donne à nous-mêmes! Tel vicaire fera un excellent traité des devoirs d'un curé, lequel, devenu curé lui-même, oubliera totalement son premier traité, pour ne penser qu'à celui qu'il va maintenant composer sur les obligations d'un vicaire.

Ne nous rendons pas coupables de cet aveuglement volontaire ; prenons ce qui nous convient dans les divers avis que Dieu nous fait parvenir par telle ou telle voie, et gardons-nous de l'illusion déplorable qui fait que tant d'hommes ont les yeux ouverts sur les misères d'autrui, et les tiennent obstinément fermés sur leurs misères propres.

— Mais, dira peut-être quelque vicaire, puis-je ne pas voir ce qu'il y a de judicieux et de vrai dans le long chapitre que je viens de lire? Puis-je m'empécher de faire à mon curé l'application de tel ou tel passage de ce chapitre qui lui convient si bien? Puis-je même ne pas me réjouir un peu, en voyant, à la lumière des principes que vous venez d'établir, que je ne suis pas aussi coupable qu'on me l'a dit cent fois, et que le plus grand tort n'est pas de mon côté ?

Prenons garde, prenons bien garde ; nous marchons ici sur les bords d'un abîme, et il faudrait peu de chose pour nous précipiter dans ses profondeurs. Le curé a des devoirs à remplir envers son vicaire, comme le vicaire a des devoirs à remplir envers son curé. Si le curé enfreint ses obligations, c'est un mal, sans doute, peut-être même un très-grand mal, dont Dieu pourra tirer plus tard une juste vengeance. Mais quelque grand que soit ce mal, quelque notable que soit cette infraction, ni ce mal, ni cett<} infraction, ne sauraient dispenser le vicaire des obligations essentielles que sa qualité de vicaire lui impose, relativement à son curé.

Un exemple éelaircira mieux encore ce point si important. Supposons que je m'entretiens avec un

curé, et que, pendant que nous causons de choses indifférentes, nous sommes interrompus par l'arrivée de son vicaire, qui vient, avec une grande douceur, lui faire une observation sage et utile. Le curé, naturellement vif et emporté, reçoit mal cette observation, et va même jusqu'à dire un fort gros mot à celui qui la lui fait. Le vicaire, indigné de se voir traité de la sorte, s'emporte à son tour et rend trait pour trait ; après quoi il sort précipitamment. Me voici seul avec le curé. Si je suis assez libre avec lui pour lui parler rondement, je ne manquerai pas de lui dire : « Yous avez eu tort, » mon cher curé ; votre vicaire vous a fait ime )) observation très-sage ; il vous l'a faite avec beau- » coup de douceur, et rien, de son côté, ne devait )) lui attirer votre vivacité et votre mot piquant. » Mais si, la conversation finie, le vicaire m'aborde dans la cour du presbytère, et me dit : « Eh » bien ! vous voyez ce que c'est que mon curé ! » Pouvais-je lui faire mon observation avec plus » de douceur? A quoi cela a-t-il servi? Yous voyez « comme il m'a accueilli, comme il m'a traité? » Ne mérite-t-il pas bien la monnaie que je lui ai » donnée en échange de sa pièce? Qu'en pensez- )) vous, là? — Ce que j'en pense, mon ami, c'est » que vous avez eu tort et grand tort. — Mais, » n'est-ce pas lui qui a commencé? — Oui, mais » c^cst vous qui avez fini; et vous avez mal fini, » comme il avr*' mal commencé. Son manque de )i douceur n'autorisait pas votre manque de res- )) pect. Il devait y lui, accueillir avec bienveillance » votre o])servation ; et vous deviez, vous, soulfrir » avec patience et humilité son mot piquant et sa

)) vivacité. D'un coté, comme de l'autre, il y avait » donc un devoir à remplir, et, des deux côtés, ce » devoir a été enfreint; il y a donc deux coupa- » blés, et la faute de l'un n'est nullement la justi- » fication de la faute de l'autre. »

Si ce curé et ce vicaire sont sages, s'ils ont un sens droit et un bon esprit, ils reconnaîtront la justesse de mes observations, et ils veilleront désormais avec plus de soin sur les premiers mouvements de leur cœur et la légèreté de leur langue.

— Disons, maintenant, quels doivent être les rapports d'un vicaire avec son curé pour que la paix règne entre les deux, et que leur ministère soit plein et abondant.

On aura pu remarquer déjà que nous tenons singulièrement à ce que le prêtre, en quelque position qu'il se trouve, s'attache à produire, dès le principe, une impression favorable sur les personnes dont il va dépendre, ou avec lesquelles il va se trouver habituellement en contact, dans le cours de son ministère. Oui, nous attachons une haute importance aux premières impressions; et effectivement, l'expérience nous apprend que les premières impressions se fortifient plutôt qu'elles ne s'effacent. Si, dès l'abord, on gagne l'estime et l'affection des personnes avec lesquelles on va vivre, par des manières prévenantes et aimables, il est clair que, par ce début, on ^''^end en quelque sorte possession du coeur de ces personnes, et qu'elles seront bien plus disposées à l'indulgence, si plus tard on en a malheureusement besoin, que si on s'était annoncé par des manières sèches et

rebutantes. Ceci s'applique naturellement et tout spécialement à un vicaire, lors de sa première entrevue avec son curé.

Il y en a qui, dans cette circonstance, ne s'observent nullement. Ce sont surtout, les grands parleurs, et ceux qui, à une certaine dose de légèreté, joignent ime absence presque complète de tact et de jugement. Un vicaire de cette trempe montrera son côté faible dès les premiers mots qu'il proférera. Sans égard, sans ménagement aucun, il dira ce qu'il est, ce qu'il pense, ce qu'il se propose de faire ou de ne pas faire. Il exposera ses principes, en fait de théologie, de direction, d'administration, etc. 11 blâmera tels usages et approuvera tels autres ; il parlera beaucoup et avec un aplomb quasidoctoral. A propos de tout et surtout, il décidera, il tranchera et il étourdira son curé par une série ùe pour ??ioi... de quant à moi... qui feront dire, tout bas, à celui-ci qu'il a pour vicaire un pédant, et, au total, un pauvre homme.

Voilà une première impression très-fàcheuse. Quand s'efTacera-t-elle? Dieu le sait. Mais aussi, pourquoi tout ce verbiage? Pourquoi cet exposé de principes? Pourquoi ces approbations, ces blâmes, ces décisions tranchantes? Comment ne voiton pas que, sans parler de l'air de pédanterie que ce langage annonce, on s'expose à mécontenter son curé, dès le premier jour, en lui faisant voir que, déjà, il y a dissentiment entre lui et son vicaire sur plusieurs points, peut-être importants.

Ce n'est pas ainsi que se présente un vicaire qui a du tact et un peu de jugement. Sa contenance est modeste et respectueuse ; il ne laisse point échap-

per de flots de paroles inutiles ; il parle mode^rément, et chaque mot annonce la bonté, la douceur et le désir sincère de faire le plus de bien possible dans la paroisse, sous la direction de son curé. Il s'abstient de toute profession de foi, d'exposé de principes, et le reste ; il se tient dans de vagues généralités, sur lesquelles il sait que le dissentiment n'est pas possible, se gardant bien d'aborder certains points de pratique; à l'égard desquels il pourrait émettre des opinions qui ne seraient pas partagées. Il sonde prudemment le terrain, et, selon l'expression vulgaire, il laisse venir son curé ; puis à mesure qu'il voit celui-ci dérouler ses principes et ses vues, il y adapte les siens propres, et glisse adroitement sur ceux qu'il ne lui est pas possible d'approuver. En un mot, il s'y prend de manière que, la conversation fmie, le curé se réjouit et dit à ses amis qu'il est content de son vicaire, et que, suivant les apparences, ils s'entendront à merveille. Yoilà une première et favorable impression; et c'est une impression de cette nature que tout vicaire doit, dès la première entrevue, s'efforcer de produire sur l'esprit de son curé, s'il veut s'assurer d'un des premiers éléments de succès dans son futur ministère.

— Si les choses se passent comme nous venons de le dire, un vicaire connaîtra déjà un peu son curé. Cependant, il devra s'appliquer à le connaître beaucoup mieux encore ; et comment acquerra-t-il cette connaissance précieuse? Comme on acquiert toutes les connaissances; par l'étude. Oui, il faut qu'il étudie son curé; et ce serait, ce nous semble,

perdre son temps que de s'arrêter à démontrer l'importance d'une telle étude. Qui ne voit que le soin continuel d'un vicaire, comme nous le dirons bientôt, étant d'éviter ce qui blesse son curé, et de faire ce qu'il sait lui être agréable, il faut qu'il connaisse, d'une part, ses goûts et ses inclinations, afm de s'y conformer; de l'autre, son côté faible et ses petites misères, afin de ne pas le froisser sous ce rapport (1)?

Répétons-le donc : un vicaire sage, conciliant et zélé doit étudier son curé, il doit considérer attentivement quels sont ses goûts, avant d'exposer quels sont les siens propres; car, prenons un exemple : je suppose qu'un curé ait le goût de la société, c'est-à-dire que son ministère étant rempli, il aime à passer régulièrement une heure ou deux chez quelques personnes honorables de la paroisse. Si un vicaire, avant de savoir que son curé à une telle habitude , vient déclarer qu'il n'aime pas la société, et qu'il ne conçoit pas que des prêtres passent, en conversations longues et inutiles, un temps qu'ils pourraient si bien utiliser par la prière et par l'étude, il est clair qu'il piquera son curé, et que, sans le savoir, il posera, dès le principe, un germe d'antipathie, d'où résulteront peut-être de mauvais fruits plus tard.

(I) Quand nous disons qu'un vicaire doit étudier son curé, nous serions désolé qu'on almsat de nos paroles au point d'apporter à cette étude, dont la charité la i)lus pure doit être le fond, un esprit d'esi)ionnage et de malignité caustique. Ou doit voir, ce nous semble, que nos conseils, en ce ])oint, ne tendent qu'à éviter tout froissement, et à faire régner au presbytère la ])lus douce harmonie.

Un vicaire doit encore étudier le caractère de son cnré : il doit voir s'il est vif, ou s'il est doux ; s'il est mou, ou s'il est ferme; s'il est sombre, ou s'il est gai, et ainsi du reste; et jusqu'à ce qu'il le connaisse bien sous ce rapport, il doit éviter de montrer ce qu'il y a de saillant et de trancbé dans son caractère propre. En effet, la vertu, le tact, la politesse même et les convenances demandent que nous fassions, en mille rencontres, subir des modifications, souvent notables, à notre caractère, selon que nous sommes en contact avec des personnes de telle ou telle trempe; or, ne vaut-il pas mieux dissimuler, dès le principe, ces modifications, et laisser ignorer aux personnes avec lesquelles nous vivons que nous ne partageons pas leur manière de voir?

Un vicaire doit encore étudier les habitudes, les caprices même de son curé, avant de faire étalage de ses habitudes propres; non pas, sans doute, qu'il doive pousser la condescendance jusqu'à changer toujours ses habitudes, si elles sont bonnes; ou encore moins jusqu'à adopter celles de son curé, si elles sont mauvaises; mais on conçoit que la connaissance des habitudes d'un curé peut être d'un grand secours à un vicaire pour le règlement de sa conduite, en une foule de circonstances.

Voilà ce que. nous appelons étudier un curé ; voilà l'étude que nous conseillons à un vicaire, avant de mettre en évidence ce qu'il est, ce qu'il pense, ce qu'il approuve ou ce qu'il blàmc. S'il fait cela, le curé sera content, la paix et la charité régneront au presbytère, et, suivant toute apparence, un bien considérable se fera dans la paroisse.

— Éviter avec le plus grand soin de blesser son curé, et aller, sur ce point, aussi loin que la conscience le permet.

Que Dieu serait glorifié si tous les vicaires adoptaient, en pratique, cette règle de conduite! Nous ne dirons jamais assez combien il est important pour un vicaire de gagner l'estime et l'aiTection de son curé. On en convient généralement; mais, en appréciant ct3t avantage, on pense plus à la paix et au bien-être personnel qu'il procure, qu'aux fruits al)ondants de salut qui en doivent être le résullat.

On ne saurait se figurer la multitude d'oi»slacles, directs ou indirects, qu'un curé suscitera à un vicaire qui n'aura pas su se concilier sa confiance et son affection. Sans avoir une intention positivement mauvaise, il entravera des œuvres bonnes et utiles, qu'il seconderait de tout son pouvoir s'il goûtait et aimait son vicaire. Il est si naturel de désapprouver ce que fait un liommc qu'on n'aime pas ! Il est si naturel de repousser tout ce qui vient d'un bomme qui nous froisse!

Donc, répétons cette maxime : éviter avec le plus grand soin de blesser son curé, et aller, sur ce point, aussi loin que la conscience le permet.

— Kviterait-il de ]>lesser son curé, ce vicaire tout infatué de son mérile, qui, se croyant parfaitement éclairé de ses propres lumières, ne prendrait conseil que de lui-même, et donnerait à cliaque instant des avis et des décisions sur des points d'administrniion qui ne regardent que le curé, ou qui, du moins, ne doivent jamais être adoptés sans son ap}u\>])aiioii? Cette liauteur. ces manières

tranchantes et décisives, cette usurpation nn'^mc d'une autorité à laquelle on n'a aucun droit, tout cela serait-il de nature à gagner les bonnes grâces d'un curé? Comment pourrait-on croire qu'il vît de bon œil ce renversement d'ordre et cette espèce d'affectation que l'on mettrait à déprimer la supériorité que lui donne son titre?

— Éviterait-il de blesser son curé, ce vicaire indépendant, qui croirait pouvoir, de son chef, s'absenter quand il voudrait, et prêcher partout oii quelque invitation l'appellerait? Ne serait-il pas pénible pour un curé, de voir un vicaire s'absenter pour quinze jours, sans lui en rien dire, ou sans l'avoir prévenu quelque temps à l'avance? Ne serait-il pas pénible pour ce curé, de voir son vicaire prêcher de tous côtés sans le consulter jamais avant de se lier par une promesse formelle? Et si ce curé avait résolu lui-même de faire un petit voyage; s'il avait promis im sermon à quelque confrère du voisinage, et que ce voyage ou ce sermon dussent avoir lieu précisément à la même époque que le voyage et le sermon du vicaire, que résulterait-il de ce conflit? Lequel des deux resterait à la maison ? car il est bien clair que l'un des deux doit y rester. Évidemment, ce ne serait pas le curé; et. cela pour plus d'une raison; mais quelquefois la raison principale et déterminante pourrait bien être le désir qu'il aurait de donner une leçon à son vicaire, et de lui faire voir l'inconvénient de la lil)erté d'action qu'il s'accorde.

Quoi qu'il en soit, il est certain que cette indépendance, de la part d'un vicaire, ne pourrait que

refroidir et blesser un curé. A propos de ceci, nous dirons qu'un vicaire zélé, qui sait ce que c'est que le prix d'une âme, et combien il faut peu de chose quelquefois pour causer sa perte, non-seulement ne fera pas souvent de longues absences, mais encore ne sortira jamais du presbytère sans dire où Fou pourrait le trouver, en cas d'accident grave et subit. C'est la pratique des saints prêtres, et l'expérience a plus d'une fois prouvé combien elle est sage.

— Et que dirons-nous de ce vicaire paresseux (s'il en est de tels), que l'on trouve partout, excepté dans sa chambre ? Visites fréquentes, inutiles et interminables ; promenades et voyages sans but d'utilité ; parties de plaisir et repas prolongés ; tout cela plaît-il à un curé, lors surtout qu'il a des habitudes toutes différentes de celles-ci ? Quelle peine n'éprouve-t-il pas quand il voit son vicaire s'occuper de niaiseries et de bagatelles, et remplir si lâchement les fonctions les plus importantes de son ministère ! Car il s'aperçoit bien, ce curé, que tout est en désordre dans la vie de son vicaire. 11 sait jusqu'où va sa négligence, relativement au catéchisme, à la prédication, à la confession, à la visite des malades, à tous ses devoirs en un mot ; il le voit, et il en gémit. S'il hasarde quelques observations, s'il va môme jusqu'aux reproches, ou bien on les reçoit avec murmure, ou bien l'on fait des promesses qui viennent échouer, comme tant d'autres, contre ce fonds de paresse que rien ne peut détruire.

Que peut faire alors un curé, si ce n'est de sou-

pircr après le moment où on le débarrassera de ce vicaire, qui est bien plus pour lui une charge et un^embarras qu'un soulagement et un appui ?

— Ce qui blesserait encore souvent un curé, ce serait le refus formel que ferait un vicaire de remplir telle ou telle fonction, de faire tel ou tel acle de ministère dont il le prierait de se charger. Si , à une invitation de cette nature, un curé obtenait pour toute réponse : Je ne suis pas obligé à cela, je ne le ferai pas ; quelle peine ne devrait-il pas éprouver ! Cette absence de complaisance et de bonne volonté, cette habitude de ne se prêter à rien dès qu'on n'est pas sous le coup d'une obligation rigoureuse, ce parli pris de ne rien faire de gênant et de pénible toutes les fois que Ton peut s'en dispenser, n'est-ce pas tout ce qu'il faut, et plus même qu'il n'en faut, pour produire les dissentiments les plus graves, et quelquefois une division ouverte et déclarée ?

— Que serait-ce encore que co vicaire boudenr qui, pour une cause imaginaire, ou du moins frivole, se renfermerait dans une taciturniié dont il ne sortirait pas même pendant tout le repas? Qu'at-il? dirait le curé. Que pense-t-il ? Qu'attend-il? Et que deviendra cette momcric ? Il faudra bien, sans doiilc, qu'elle ait un terme. Dieu veuille que le conseil de l'Apôtre soit suivi, et que le soleil ne se couche pas sur cette froideur ridicule !

Mais comment ne pas voir le mal qui résulterait de cette conduite ? Comment ne pas voir qu'uîu) seule scène de celte nature ferait perdre à un vi- IV. 12

cairc, et peut-être pour toujours, rattachement et la confiance de son curé ? Comment ne pas voir que cet état, vraiment pitoyable, déplairait à Dieu, scandaliserait les paroissiens qui en auraient connaissance, détruirait la paix et le bonheur que l'union des esprits peut seule produire, et frapperait le ministère d'une désolante stérilité ?

— D'autres vicaires ne visent-ils point à la popularité ? Nous ne voulons pas le croire ; mais, s'il en était ainsi, voici, ce nous semble, comme les choses devraient se passer :

Le curé a adopté tel usage, tel principe d'administration ; il a cru devoir prendre telle ou telle mesure ; par là, il soulève dans la paroisse des mécontentements et des murmures ; le vicaire est informé de ce désordre; que fcra-t-il? Avertira-t-il secrètement son curé du mauvais elfet que produit sa nouvelle mesure ; et, en attendant le résultat de cet avertissement, fcra-t-il tout ce qui dépendra de lui pour calmer les esprits, justifier son curé et prendre sa défense ?

C'est ce que ferait un vicaire, s'il était un vrai liomme de Dieu, un saint prêtre. Mais s'il vise à la popularité, sa conduite sera bien dilTéreiite. Si la mesure qui choque les paroissiens eût produit un effet tout contraire, si elle eût été tont à fait de lour goût, ce vicaire en eût été l'apologiste le plus dévoué ; peut-être mémo eût-il fait entendre qu'il était vraiment heunnix d'avoir le premier suggéré l'idée de cette mesure à M. le curé. Mais si cette mesure produit le mauvais i^l'et que nous avons supposé, le vicaire gémira avec ceux qui gémis-

sent, murmurera avec ceux qui murmurent, critiquera, blâmera avec ceux qui blâment et critiquent. Sans doute, sa voix ne dominera pas celle de la multitude ; ses gémissements, ses murmures et ses critiques seront toujours quelques degrés audessous de ceux de la foule : mais il n'en est pas moins vrai qu'on saura qu'il désapprouve son curé et qu'on l'inscrira en tête des opposants, heureux de pouvoir légitimer, par l'adhésion du vicaire, la levée de boucliers contre le curé.

Quoi de plus pénible pour ce curé qu'une telle conduite de la part de celui qui devrait être son soutien, et qui se tourne contre lui, précisément au moment où il devrait lui donner des preuves toutes spéciales de dévouement et de fidélité !

Et que ce vicaire ne dise pas que, s'il se déclare le défenseiu' de son curé, il va partager le mécontentement dont il est l'objet, et perdre lui-même la confiance qu'on lui accorde encore. Cette crainte est presque toujours chimérique. Il y a, dans l'esprit des masses, un fonds de droiture et de bon sens qui les empêche de blâmer, et qui même leur fait approuver, du moins en secret, la conduite d'un vicaire qui, en de telles circonstances, se déclare franchement le champion de son curé. On sait que c'est son devoir, et personne ne trouve mauvais qu'il le remplisse.

— Ce serait encore viser à la popularité, que d'aller souvent, et avec un grand air de satisfaction, chez des personnes que le curé ne voit pas, ou qu'il voit très-rarement. Ces personnes, presque toujours ennemies du curé, sont enchantées de rece-

voir le vicaire ; et celui-ci, joyeux de se voir si bien reçu, multiplie ses visites, au grand mécontentement de son curé, qui ne peut attribuer cette conduite légère qu'à un désir excessif de popularité.

Ce serait encore par suite de ce même désir, que l'on observerait attentivement ce que l'on reproche dans les paroisses à M. le curé, sous mille petits rapports de direction ou autres, et que l'on affecterait de tenir une conduite toute différente, moins parce qu'on la croirait meilleure au fond, que parce que l'on tiendrait à faire savoir que l'on ne trouvera rien chez M. le vicaire de ce qui déplaît chez M. le curé.

Ce serait encore ce même désir de popularité qui porterait à grossir, autant qu'on le pourrait, le nombre de ses pénitents. Un vicaire, animé d'un bon esprit, prend avec simplicité les pénitents que Dieu lui envoie.

Si quelques-uns de ceux qui se présentent à lui avouent ingénument qu'il leur est égal d'avoir le curé ou le vicaire pour confesseur, il leur conseille de s'adresser à M. le curé, non-seulement parce qu'il est à désirer qu'une nombreuse clientèle annonce que le premier pasteur a la confiance de ses ouailles ; mais encore, parce que le vicaire n'étant là qu'en passant, il est toujours à craindre que plusieurs de ses pénitents n'abandonnent la confession, quand il quittera la paroisse.

Si les nouveaux pénitents déclarent qu'ils s'adressaient à M. le curé, un vicaire qui fait son devoir, et qui ne veut pas, avant tout, se rendre populaire, s'informe avec soin des motifs qui portent à changer de directeur ; si ces motifs sont,

ou le renvoi de la part du curé, ou une sévérité excessive et décourageante, ou une répugnance invincible de la part des pénitents, ou à plus forte raison une timidité telle, qu'ils n'osent avouer ce qu'il est absolument nécessaire qu'ils déclarent, il les admet sans balancer. Mais, lors même qu'il les admet, il prouve, par les précautions qu'il prend, qu'il ne vise pas à grossir le nombre de ses pénitents, et que, surtout, il désire que le plus grand nombre ait M. le curé pour directeur. Celui-ci ne manque pas de l'apprendre ; et autant il aurait d'éloignement et de froideur à l'égard d'un vicaire qui voudrait diminuer son autorité et le priver de la confiance de son troupeau, autant il a d'attachement et d'estime pour celui qui lui donne, en secret comme en public, et jusque dans les plus petits détails, des marques de dévouement.

— Mais ce qui achèverait de mécontenter un curé, ce qui le désolerait et le mettrait même quelquefois dans la nécessité de solliciter de ses supérieurs un autre poste, ce serait la conduite indigne d'un vicaire qui le blâmerait hautement, et se mettrait à la tête d'un parti contre lui.

Nous ne croirons jamais qu'un ministre de Jésus-Christ en vienne à cette déplorable extrémité. Si pourtant un tel malheur arrivait, voici, ce nous semble, ce qui serait de nature à le produire.

Le mal pourrait commencer avant même que le curé fut arrivé dans la paroisse. Le vicaire, on le suppose (car encore une fois ce que nous allons dire n'est qu'une supposition qui ne se réalisera jamais), était déjà en fonctions sous le curé qui vient IV. 12.

de mourir ou d'étro appelé ailleurs. Sans le dire ouvertement, il laissait percer le désir de lui succéder. De là, des pétitions àrévéque, pour le prier d'accorder à la paroisse celui qui la connaît si bien, et qui , disent les pétitionnaires , Fa desservie comme vicaire avec tant de zèle et de succès. Si ces pétitions n'obtiennent pas ce qu'on en attendait, les pétitionnaires et leur protégé sont mécontents, et se déclarent contre le nouveau curé, quel qu'il soit. De là, des cabales, des coteries , des partis, et des divisions scandaleuses. Nous disons des divisions, car il n'y a jamais unité dans le désordre. Ce vicaire avait ses partisans ; mais il avait aussi ses détracteurs ; quel est le prêtre qui n'en a pas ? Or, ces détracteurs deviennent à coup sur les soutiens du nouveau curé ; et ainsi, voilà une paroisse divisée dans laquelle ni le curé, ni le vicaire ne peuvent exercer un ministère utile.

Nous citons cette cause de division comme exemple ; mais il en est d'autres qui pourraient produire le même effet. Ainsi , l'imprudence d'un vicaire qui, à propos de discussions, assez vives peut-être, entre le curé et une partie des paroissiens, se rangerait d'une manière plus ou moins directe du côté de ces derniers. Ainsi encore, le mécontentement d'un vicaire qui, se voyant surveillé de trop près par son curé, et ne voulant pas imiter la conduite sage et édifiante dont il lui donnerait l'exemple, ne conserverait avec lui que les rapports strictement nécessaires, et fréquenterait diverses compagnies dans lesquelles le curé ne serait pas épargné. Ainsi encore, la légèreté d'un vicaire qui confierait aux ennemis du curé les bi-

zarrcries de son caractère et les peines réelles ou imaginaires qu'il lui cause, alimentant de cette manière une opposition déplorable qu'il devrait, au contraire, s'efforcer constamment de faire disparaître. Ces diverses causes et plusieurs autres que nous pourrions indiquer encore, seraient de nature à produire les divisions dont nous venons de parler.

Qui pourrait dire les désastreux effets qu'elles occasionneraient dans les paroisses où on les verrait éclater? Jamais, non jamais, nous ne saurions comprendre l'aveuglement, ou plutôt l'espèce de vertige d'un vicaire qui se prêterait lâchement à ces indignes manœuvres.

Au point de vue humain, quelles consolations goùterait-il? Pour quelques fausses démonstrations d'attachement, de la part de certains paroissiens qui le mépriseraient au fond, il encourrait l'animadversion de son curé ; il serait en proie à des remords qui lui ôteraient toute paix intérieure ; il tomberait dans la disgrâce de son évoque qui, au premier jour, lui en donnerait la preuve en barrant son avenir.

Mais, au point de vue spirituel, quel état, grand Dieu ! quel état ! Jugements téméraires, médisances, calomnies, inimitiés, haines, injures contre le curé par les partisans du vicaire, et contre le vicaire par les partisans du curé ; conversions retardées et qui, peut-être, n'auront jamais lieu ; ministère nul et frappé de réprobation ; qui ne frémirait à la vue de tant de maux !

Nous conjurons tout vicaire qui lira ces lignes, de penser que ce désordre effroyable pourrait avoir quelquefois pour principe une légère imprudence,

un péché qui en mériterait à peine le nom, le plus véniel entre les véniels.

Vigilance donc, et vigilance attentive sur soimême ; dévouement sans bornes à son curé ; résolution ferme de prendre toujours sa défense, et de n'avoir avec ses ennemis que les rapports strictement nécessaires.

— Ne rien faire qui puisse blesser son curé, c'est déjà beaucoup sans doute, c'est même presque toujours assez pour gagner son affection ; cependant, un vicaire plein de l'esprit de Dieu, et qui veut cimenter de plus en plus son alliance avec son curé, afin d'exercer un ministère aussi fructueux que possible, ne se borne pas là. Non-seulementil se garde bien d'offenser son curé, mais il va même au-devant de tout ce qu'il sait lui faire plaisir.

Ainsi, c'est un bonheur pour lui de le surprendre agréablement par quelque acte de complaisance ; il aime à lui épargner une corvée pénible ; il est tout joyeux quand il a trouvé l'occasion de lui rendre quelque petit service.

Sans affectation doucereuse et maniérée, mais avec un visage franc et ouvert, il sait lui dire un mot agréable ; s'il le voit triste, il tache de l'égayer ; s'il le voit content, il partage sa joie ; s'il apprend dans la paroisse quelques nouvelles avantageuses et qui soient de nature à lui faire plaisir, il s'empresse de les lui faire savoir ; s'il découvre un germe de mécontentement dans le troupeau, il lui fait part de sa découverte et s'associe généreusement et du fond du cœur aux efforts qu'il fait pour arrêter le mal.

Il regarde comme un devoir do le consulter , comme un enfant consulte son père; et non-seulement il lui demande avis sur des points qui concernent Fadministration de. la paroisse, ce qui est nécessaire, mais pour lui prouver mieux encore son affectueuse confiance, il le consulte sur des points de conduite qui ne regardent que sa propre gouverne, etdans des cas où il pourrait, àlarigueur, se passer de son avis.

Toujours il parle de lui avec avantage, et il tient à ce qu'on sache généralement dans la paroisse, que blesser le curé, c'est blesser le vicaire à la prunelle de l'œil. Sa ligne de conduite est si bien tracée sur ce point important, que lui seul au monde connaît les petits sujets de plainte et de mécontentement que peut-être son curé lui donne.

Si quelquefois il lui vient à l'esprit d'entreprendre telle ou telle bonne œuvre , ou de recourir à tel ou tel moyen pour travailler plus efficacement au salut des âmes, il en fait part tout d'abord à son curé, et se garde bien de paralyser d'avance l'opération de son zèle par des démarches intempestives et précipitées.

Enfin, partout et toujours il est l'homme de son curé; partout et toujours il aime à lui prouver que son attachement est sincère, son dévouement inaltérable. x\ussi quel accord! Quelle douce harmonie ! Quel retour heureux d'attachement, de confiance, d'estime et de procédés délicats!

Mon Dieu! comment ne voit-on pas que c'est ainsi qu'il faut faire, pour travailler efficacement à la régénération d'une paroisse, et sauver les âmes dont on est chargé devant Dieu ?

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