CHAPITRE III
Rapports des vicaires entre eux.
— Pendant que nous parlons à MM. les vicaires, disons-leur quelques mots sur les relations d'étroite amitié qu'ils doivent avoir avec leurs collègues.
Deux vicaires d'une même paroisse doivent se regarder comme deux frères, et considérer leur curé commeleurpère. De cette manière, ils implanteront dans le presbytère les sentiments delà famille, etils en goûteront les suaves douceurs. Et, véritablement, ne sont- ils pas unis par un lien de fraternité? Frères par le titre de chrétiens; frères parle titre de prêtres; frères par leur titre hiérarchique, le titre de vicaire ; frères par l'égalité deleurspouvoirs, la similitude de leurs fonctions, la dépendance du même curé, la cohabitation dans la maison du père spirituel commun ; où trouver des liens plus forts, plus respectables et plus sacrés?
Heureux les vicaires qui, se considérant sous les rapports de foi que nous venons d'indiquer, ennoblissent encore, en quelque sorte, ces divins rapports par la sainteté de leur vie, et prouvent tous les jours qu'ils sont vraiment dignes de la glorieuse fraternité qui les unit !
— Un des vices principaux qu'ils aient à redouter et à combattre, c'est la jalousie : vice odieux
et véritablement méprisable, qui ne fait que du mal à celui qui le nourrit, et qui jamais ne lui procure une ombre de consolation en retour des amertumes dont il l'abreuve.
Sans doute, un ciu'é, comme nous l'avons dit, doit témoigner à ses vicaires une même afTection. Mais il ne faut pas observer minutieusement et avec un œil d'envie la conduite de ce curé, de manière à se persuader que, s'il dit ce mot, s'il use de cette prévenance, s'il donne ce témoignage de bonté, c'est assurément parce que celui qui en est l'objet est plus cher à ses yeux et possède au fond de son cœur une place d'élite ?
Qui suggère de telles pensées , si ce n'est la jalousie? Peut-être que le même vice a suggéré hier à votre confrère les mêmes sentiments qu'il vous suggère aujourd'hui. Cette misérable passion, qui n'est qu'un orgueil effréné, nous cache sans cesse les attentions et les bontés qu'un supérieur a pour nous, et nous fait voir sous un jour odieux les plus légères démonstrations d'attachement qu'il fait à nos collègues.
A en croire cette passion, toutes les faveurs du supérieur sont pour les autres, tous ses dédains et toutes ses froideurs pour nous seuls ; et, quand nous avons prêté l'oreille à cette voix insidieuse, quand nous avons eu le malheur de nous laisser convaincre que nous n'occupons réellement qu'un rang très - secondaire dans l'estime du supérieur commun, alors nous devenons tristes, sombres, inquiets et prochainement disposés à des discussions orageuses; alors nous nous dégoûtons, et du supérieur, et de l'égal , jusqu'à nous offenser
de leurs boutés mômes , au travers desquelles la jalousie uous fait découvrir uu fonds de froideur et dindifTérence ; alors le travail nous pèse, les œuvres de zèle nous trouvent froids, le ministère nous est à charge ; alors le curé et les autres vicaires souffrent par contre-coup, et souffrent d'autant plus que les moyens qu'ils emploient pour guérir l'imagination malade de leur collègue l'aigrissent quelquefois au lieu de le calmer.
Autant de raisons qui doivent engager un vicaire à veiller sans cesse sur lui-même pour interdire l'accès de son cœur à tout sentiment dont il lui semble que la jalousie soit le principe.
— Cependant, comme il peut réellement arriver qu'un curé ait l'imprudence de donner à un de ses vicaires certains témoignages d'estime et d'affection qu'il refuse à l'autre, nous ne saurions trop recommander à celui-ci d'en prendre pieusement son parti.
Après tout, que gagnerait-il à bouder? Cola lui rendrait-il les bonnes grâces de son curé? Nullement ; au contraire, si déjà il a pour lui de Findifférence ou de la froideur, il est clair qu'il en aura plus encore s'il le voit sombre, boudeur, maussade, et si surtout il s'avise de monter, à grands renforts d'arguments, une discussion en règle pour essayer de le convaincre qu'il est coupable d'une prédilection choquante et que rien ne justifie. Le plus souvent, il n'obtiendra pas de son cuié l'aveu de ces préférences dont il lui fait uu reproclie ; il n'obtiendra que la déclaration, raffirmation la plus positive qiiericn n'est fondé dans le préicndii grief qu'on lui
oppose; et si, réellement, ce curé n'a pas la conscience de la fante dont on Faccuse, il est certain qu'il sera plus convaincu encore que son accusateur est jaloux, soupçonneux, susceptible et d'un caractère insupportable. Or, est-ce là le moyen de gagner les bonnes grâces après lesquelles on court ?
Que si, parfois, un curé franc et quelque peu vif convient qu'il a des préférences, jamais il ne fera cet aveu sans justifier ces préférences par une longue série de faits nettement articulés , lesquels mettront en relief, d'une part, les qualités et les vertus du vicaire préféré ; de l'autre, les actes répré- Iiensibles et les défauts du vicaire mécontent. Or, est-ce encore là le moyen de gagner l'atrection de son curé, et n'est-ce pas plutôt susciter une discussion orageuse qui ne peut avoir d'autre effet que d'élever un nouveau mur de division entre deux cœurs déjà si peu disposés à s'entendre ?
Que faire donc en une telle circonstance? Que faire? Un acte de vertu, un acte pratique d'Iuimilité, appeler la foi et la raison à son aide ; ne rien dire de la peine réelle ou imaginaire que l'on éprouve, n'en parler qu'à Dieu seul pour la lui offrir ; et puis, s'arrêter à cette pensée que, peutêtre, on est aveuglé par l'amour-propre, et que les prétendues préférences dont on est choqué peuvent n'avoir leur siège que dans une imagination séduite et abusée, se persuadant, après tout, que, s'il est un moyen de reconquérir l'attachement de son curé, ce n'est que par un redoublement de douceur, de complaisance, d'attentions délicates, et par une vigilance pins exacte sur les travers et les imperfections de son caractère.