‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 26 sur 51 · IV · texte numérisé non relu

IV

N'oublions jamais qu'il n'est pas dans la nalure humaine qu'un supérieur rende ses bonnes grâces et son affection à l'inférieur qui met toute sa logique en œuvre pour lui prouver que sa conduite est répréhensible. Non, il n'est nullement dans la nature de riiomme qu'un supérieur dise : Yoilà un inférieur très-aimable : tous les jours il discute avec moi pour me prouver que j'ai tort.

— Un vicaire doit encore se tenir bien en garde contre les mouvements de son cœur, à l'occasion des éloges qu'il entend faire, dans la paroisse, des vertus, des talents et en général des qualités de son collègue.

S'il donne accès à la jalousie, il lui semblera que ce collègue lui est préféré, qu'on le goûte davantage et qu'il inspire plus de confiance. De là, de rabattement, du découragement, de la tristesse, et peut-être de la froideur envers ce collègue, lequel détachera tout naturellement son cœur de celui qui ne lui témoignera que de l'indiirércncc, sans vouloir seulement hii en découvrir la cause. Cette cause, en effet, est trop honteuse pour qu'on la révèle.

Ici encore, il faut appeler à son aide la raison et la foi. La raison; car elle dira sur-le-cbamp, si on la consulte, qu'il n'est pas étonnant que l'on entende donner des éloges au vicaire al)sent, puisque son absence fait qu'on peut le louer sans blesser sa modestie; tandis qu'il serait contre les règles de la bienséance de jeter des compliments à la face d'un homme, et surtout d'un prêtre, en qui l'on suppose, jusqu'à preuve contraire, qu'il se trouve un fonds d'humilité suthsant pour lui faire repous-

scr la louange au lieu de la rechercher. La raison lui dira encore que le découragement et la tristesse ne changeront pas l'opinion du public, si tant est qu'elle soit telle que sa susceptibilité la lui représente ; et qu'ainsi, c'est à un mal, peut-être imaginaire, ajouter un mal réel et véritable. Enfm, la raison dira encore que, après tout, le vicaire préféré ne l'est sans doute qu'à cause des vertus qu'il possède, et qu'il vaudrait mieux s'efforcer d'acquérir les qualités qui lui attirent l'estime et l'affection des peuples, que de lui montrer, sans ombre de motif, un visage froid et indifférent.

Mais la foi surtout, la foi qui doit parler si haut à l'esprit et au cœur d'un prêtre ; la foi dira que c'est se chercher soi-même et non pas Jésus-Christ, que de courir ainsi après de vaines louanges. Elle dira que ce ne sont pas là les enseignements de l'humilité, cette vertu chérie de Jésus, qu'il a prèchée pendant toute sa vie et que nous continuons de prêcher après lui. Elle dira que, pourvu que Dieu soit glorifié et les âmes sauvées, peu importe qu'on nous comble de blâme ou d'éloges. Elle dira que les louanges sont toujours dangereuses, et que les critiques et les blâmes ne peuvent nuire à celui que Dieu aime et approuve. Elle dira que, dans les principes évangéliques, les humiliations ont mille fois plus de valeur que la louange des hommes ; que Jésns-dhristles a voulu prendre pour son partage ; qu'il en a été volontairement rassasié ; qu'il n'a voulu vivre que pour rendre ses abaissements chaque jour plus profonds; qu'il s'est anéanti jusqu'à prendre la forme abjecte de l'esclave ; qu'enfin, il a prolongé son état d'humiliation jusqu'à son der-

nier soufle, c'est-à-dire jusqu'à son réveil dans la gloire.

Yoilà les idées de la foi ; voilà les senlimenls qu'elle inspire au cœur d'un prêtre qui n'aime que Dieu et ne clierclie qu'à lui plaire et à lui gagner des âmes.

— Ce n'est pas assez pour un vicaire d'éviter ce qui pourrait blesser ses collègues; il doit encore s'efforcer de leur être agréable par sa douceur, sa complaisance et ses bonnes manières. Ainsi, rien n'est plus édifiant que de voir les vicaires de la même paroisse parfaitement, unis et toujours disposés à se rendre mutuellement toutes sortes de bons offices. En combien de circonstances, dans le cours du ministère, n'ont-ils pas besoin les uns des autres ?

Aller de bon cœur et avec une gracieuse aménilé au-devant de ce qui peut faire plaisir à un collègue ; le décbarger d'une corvée pénible, ou, du moins, lui en faire la proposition ; souvent, c'en est assez pour cimenter une alliance qui durera peut-être autant que la vie.

— Ce qui est aussi très-édifiant, c'est de voir les vicaires d'une même paroisse se plaire dans la compagnie les uns des autres, et préférer à quelque société que ce soit la société de leurs collègues.

Quand on les voit s'acquitter ensemble de quelques-uns de leurs pieux exercices ; quand on les voit faire, de compagnie, quelques petites promi^nades dantf la paroisse ; quand on peut juger, d'après la diversité de leurs rapports, qu'il y a entre

eux une harmonie parfaite ; quand on fait voir que Ton. prend toujours le parti de celui que l'on entend blâmer et que l'on s'empresse de ratifier les éloges qu'on lui donne; quand, enfin, on peut juger, par l'ensemble de leurs relations, qu'il existe entre eux une amitié sincère ; et quand surtout cette chaîne d'amitié qui les unit se rattache au curé et l'enlace Ini-méme ; oh ! alors il y a au sein de la paroisse un exemple permanent de charité, de paix et de concorde qui seconde merveilleusement les exercices du zèle, et qui attire des flots de bénédictions célestes sur les pasteurs et sur le troupeau.

— C'est encore une excellente pratique, entre vicaires de la même paroisse, de convenir que l'on s'avertira mutuellement de tout ce qu'il importera de découvrir, pour le bien spirituel de chacun, et pour le bien général des âmes.

Que de choses un vicaire n'apprend-il pas tous les jours sur le compte d'un de ses collègues, et que celui-ci ne soupçonnerait jamais, si une charité dévouée ne les lui faisait connaître ! C'est, par exemple, un usage adopté avec la meilleure intention du monde et qui déplaît à plusieurs ; c'est un manque d'égards ou de douceur, en certaines circonstances ; c'est une fréquentation non mauvaise , mais qui fait un peu parler; c'est une légèreté dans les paroles ou dans les manières, que des langues piquantes exploitent au profit de leur malignité. Autant de choses, sans parler de bien d'autres, que l'on ignorerait toute sa vie peut-être, sans l'avertissement d'un ami, et qu'il est cependant si important de connaître.

' — S'exciter mutuellement à la pratique des bonnes œuvres par de pieuses conversations, est encore une chose excellente. On voit des vicaires, pleins d'ardeur et de zèle pour le salut des âmes, qui n'ont point de plus grand plaisir que de se communiquer les pieux artifices que Dieu leur suggère pour procurer la conversion des pécheurs.

D'accord avec le curé, sans l'agrément duquel ils n'entreprennent aucune œuvre extérieure, il pensent incessamment aux moyens de faire le plus de bien possible dans la paroisse. C'est là la matière ordinaire de leurs entretiens, et la fin de toutes leurs démarches. Toujours en haleine, ils répandent de tous côtés les trésors de la charité ; ils prêchent Jésus-Christ jmblice ci pcr do)nos ; ils concertent leurs plans, disposent leurs batteries et prennentles renseignements nécessaires pour faire, en toutes règles, le siège de l'àme endurcie de tel ou tel vieux pécheur à la conversion duquel ils s'intéressent d'autant plus que, suivant toute apparence, son retour à la religion sera suivi du retour de plusieurs sur lesquels il exerce peut-être une haute influence.

Yoilà l'idée qu'ils se forment des obligations de leur saint ministère ; voilà comment ils comprennent le sacerdoce, et comme ils répondent au vœu si énergique du divin Maître : Igncm vcni mitterc in terrain, et quid volo iiisi ut accendatiir ?

CniPITRE lY

Rapports avec les prêtres habitués de la paroisse.

— Dans plusieurs paroisses, et notamment dans les villes, il y a des prêtres connus sous le nom de prêtres habitués. Ce sont des ecclésiastiques affaiblis par l'âge, ou incapables, quoique jeunes, d'exercer un plein ministère, à cause de la faiblesse de leur santé. Quelquefois aussi, ce sont des prêtres dont la conduite n'a pas toujours été parfaitement régulière, et que l'évêque a cru devoir, du moins pour un temps, laisser sans emploi.

Il y a certaiuement des prêtres habitués trèsrespectables, et qui peuvent rendre de grands services à la paroisse dans laquelle ils ont fixé leur résidence ; mais il faut convenir qu'il en est d'autres dont la vie est peu édifiante. Ce sont, quelquefois, des prêtres désœuvrés, pleins d'eux-mêmes, médisants, railleurs, colporteurs de nouvelles, semeurs de discordes, etc. On sent quel mal peuvent faire dans une paroisse des prêtres de ce caractère, et combien il importe qu'on se tienne sur ses gardes, pour empêcher qu'ils ne nuisent au troupeau et même au pasteur.

— Un curé doit avoir beaucoup de complaisance et d'égards pour les prêtres habitués de son église qui sont vraiment de bons prêtres, et qui édifient la paroisse par l'éclat de leurs vertus et la régula

rite de leur conduite. Il doit leur donner au chœur la place qui leur appartient, d'après les règlements et statuts diocésains sur la préséance. Il doit les faire officier de temps, aux jours de grandes solennités, les inviter à prêcher, s'ils s'acquittent convenablement de ce ministère, et avoir toujours quelques mots aimables à leur dire quand il les rencontre. 11 est très-à-propos aussi de les inviter, de fois à autres, à prendre quelques repas au presbytère.

Cet ensemble de prévenance, de délicatesse et d'honnêteté leur est très-agréable, et les attache au curé dont ils secondent le zèle par l'empressement qu'ils mettent à se rendre utiles en différentes circonstances.

Ce serait encore une fort bonne chose d'engager les prêtres habitués qui sont certainement de bons prêtres, à accepter un confessionnal et à ejitendre les confessions des personnes qui mettraient en eux leur confiance. De cette manière, un curé trouvera dans ces dignes ecclésiastiques des auxiliaires utiles et dévoués, qui coopéreront efficacement au succès de son ministère.

— Souvent, ces bons prêtres habitués connaissent bien des cboses, relativement à l'état de la paroisse et aux dispositions des paroissiens, que le curé ignore et qu'il lui importerait beaucoup de savoir. 11 serait donc fort bon qu'il les interrogeât de temps en temps sur ce point. La timidité, un excès de politesse, quelquefois la susceptibilité bien connue de M. le curé, pourrait les empêcher de lui donner, de leur propre mouvement, certains

avis ou conseils qui lui seraient fort utiles. Il est donc à propos qu'il soit le premier à solliciter ces conseils.

En s'adressant d'une bonne manière et avec Taccent du zèle à ces respectables ecclésiastiques, souvent il apprendra d'eux ce qui se dit dans la paroisse, touchant son administration ; quels sont les reproches que l'on fait, soit à lui-même, soit à ses vicaires, soit aux divers employés de l'église ; quels sont les abus dont on désirerait Li destruction ; quelles sont, au contraire , les heureuses innovations que l'on voudrait voir introduire ; quelles sont les branches du ministère un peu négligées, et mille autres choses que jamais un curé, abandonné à lui-même, ne pourrait connaître, et dont pourtant la connaissance est souvent d'une grande importance.

— Quant aux prêtres habitués, qui malheureusement ne mériteraient pas la qualification de bons prêtres, c'est encoi'c le devoir d'un curé de leur témoigner des égards bienveillants.

Ils ont besoin et grand besoin de conseils ; or, qui les leur donnera, si ce n'est le curé de la paroisse à laquelle ils ont résolu de s'attacher? Mais, donner des conseils, ce n'est pas assez pour ramener au bien celui qui s'est écarté de son devoir ; il faut les faire goûter, il faut les faire suivre, ces conseils ; et le vrai moyen d'arriver là, c'est de se faire goûter soi-même par une bonté prévenante, par une charité paternelle et par les démonstrations franches et sincères d'un véritable intérêt. Accueillis de cette sorte, les prêtres dont nous par- IV. 13.

Ions, ne fussent-ils pas retenus par la crainte de Dieu, le seront souvent assez par la crainte de déplaire à leur charitable pasteur, pour ne rien se permettre qui soit, aux yeux des peuples, gravement répréhensible.

Maintenant, jusqu'à quel point faut-il les employer aux fonctions publiques du culte divin ? Ce point est souvent fort délicat. Tel prêtre, en effet, s'est conduit de manière à ne pouvoir annoncer la parole de Dieu sans affecter péniblement le troupeau, par le fait seul de sa présence en chaire. Tel autre a donné de si graves scandales, que les paroissiens seraient choqués de le voir exercer dans l'église des fonctions publiques quelconques.

Dans ces tristes conjonctures, il nous semble que la conduite d'un curé est toute tracée. Qu'il fasse aux supérieurs ecclésiastiques l'exposé fidèle des faits ; qu'il mentionne expressément l'état de l'opinion publique relativement à ce prêtre habitué, et qu'il attende de l'autorité épiscopale les instructions que cette autorité croira devoir lui transmettre. Ces instructions reçues, qu'il ait avec le prêtre en question une petite entrevue dans laquelle il le mettra franchement au courant des choses, et qu'il lui donne en ce moment de nouvelles marques de bienveillance, d'intérêt et d'afTection. De cette manière, se trouveront conciliés les intérêts de la religion et ceux de l'amitié.

— Que si, malheureusement, le prêtre habitué dont nous venons de parler, venait, ce qu'à Dieu ne plaise ! à commettre quelque faute grave, et que le curé eu eût connaissance, celui-ci aurait

alors de nouveaux devoirs à remplir, et ce serait encore et toujours dans la charité que son zèle devrait s'inspirer. Après s'être bien assuré de la vérité du fait, il devrait avoir un entretien secret avec le coupable ; et, après en avoir obtenu l'aveu de sa faute, par voie de douceur et de bienveillance, il devrait recourir aux exhortations les plus pressantes du véritable zèle pour l'engager à changer de conduite, ajoutant toutefois que, quoique la seule pensée de ce qu'il va dire soit déchirante pour son cœur, il est cependant obligé de le prévenir que le renouvellement de la faute commise le mettrait dans la pénible nécessité d'en informer l'évêque.

— En se conduisant constamment de la manière que nous venons d'indiquer, on n'obtiendra peutêtre pas toujours les heureux résultats que l'on désire ; mais, au moins, on pourra se reposer paisiblement dans la douce pensée que l'on se sera fidèlement conformé aux prescriptions du zèle et de la charité.

Or, c'est ce qui n'aurait pas lieu si, par exemple, on accueillait avec froideur et dédain les prêtres dont nous venons de parler ; si on ne leur donnait, ni par paroles, ni par actions, aucune marque de bienveillance et d'intérêt; si on faisait part à quantité de personnes de la peine que l'on éprouve en les voyant s'attacher à la paroisse ; si l'on usait de détours, de duplicité, et de mille petits moyens astucieux pour les perdre de plus en plus dans l'esprit des supérieurs ; si même on se permettait de les humilier directement par quelques paroles

blessantes, ou indirectement par certaines exceptions manifestement odienses.

11 est clair qu'une telle conduite, si peu marquée au coin de la charité et du zèle, ne ferait qu'aigrir le prêtre qui en serait l'objet, et que, non-seulement il serait moins disposé à redevenir bon prêtre, mais que, peut-être, il s'enfoncerait de plus en plus dans l'abîme, et puiserait dans les mauvais procédés dont on userait à son égard, une ombre de prétexte pour déblatérer à chaque instant contre le curé qui lui montrerait tant de mauvais vouloir.

— Ce ne serait pas bien interpréter notre pensée que de faire des avances aux prêtres dont nous venons de parler, pour les attirer dans la paroisse dont on est le pasteur.

Quelquefois, certains curés poussent, à cet égard, la charité au-delà des bornes. Le désir de voir dans le chœur de leur église un clergé nombreux, et de procurer aux paroissiens l'avantage d'avoir plusieurs messes, fait qu'ils accueillent avec plaisir dos ecclésiastiques disgraciés qui, connaissant la disposition ultra-bienveillante de ces curés et le désir qu'ils ont de las avoir auprès d'eux, s'empressent de leur demander une hospitalité qu'ils regrettent souvent, mais trop tard, d'avoir si facilement accordée. Soyons sur nos gardes, et n'exagérons rien, pas même la charité.

En fait de prêtres peu édifiants, et, à cause de cela, sans emploi, admettre ceux que l'on ne peut refuser; n'en attirer aucun; s'opposer même, autant qu'on le peut, en certaines circonstances, à ce qu'ils s'attachent à la paroisse dont on est le

pasteur : voilà des règles de prudence et de sagesse ; mais, une fois admis, entreprendre par tous les moyens que la charité suggère, la conquête de leur âme ; les gagner à force de douceur, de bienveillance et d'égards; voilà la conduite que Ton adoptera, si l'on va s'inspirer aux sources du véritable zèle.

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