‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 27 sur 51 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

Rapports avec les confrères voisins.

— Un prêtre employé dans le saint ministère, peut et doit se servir de tout ce qui l'environne pour seconder les elForts de son zèle et assurer de plus en plus le succès de ses travaux. Il sera donc loin de regarder comme inutiles au bien de son troupeau restime et raffection de ses confrères, et particulièrement de ceux du voisinage.

Quelques-uns donnent dans un excès blâmable, à cet égard. Retirés au fond de leur presbytère comme un religieux dans sa cellule, ils n'ont avec leurs confrères que les rapports strictement nécessaires et qu'il leur est impossible d'éviter. Jamais la moindre prévenance; jamais d'offre de service; jamais de marques d'atreclion ; jamais le moindre témoignage de confraternité amicale et généreuse.

Qu'arrive-t-il de là? C'est que dans plusieurs circonstances, à l'occasion d'une maladie ou d'un voyage indispensable qu'il faut entreprendre, on n'ose pas recourir à l'obligeance d'un confrère

pour se faire remplacer, ou si Ton y recourt, on a la douleur d'essuyer un refus. Au fait, nous devons nous attendre à trouver peu de monde disposé à nous obliger, lorsque nous-méme nous n'obligeons personne.

C'est encore à l'occasion de la prédication, que des inconvénients graves résultent de la conduite que nous blâmons en ce moment. Sans doute, c'est le pasteur de la paroisse qui doit habituellement rompre à son troupeau le pain de la parole; cependant, il est tout à fait convenable que, de fois à autres, il interrompe la monotonie de ses instructions ordinaires, et qu'il procure à sa paroisse le plaisir d'entendre une voix étrangère ; c'est ce qu'il convient de faire, par exemple, à l'occasion de quelque grande solennité où la simplicité d'un prône serait d'ailleurs déplacée.

Quand on entretient des rapports de franche amitié avec ses confrères, rien de plus aisé que d'observer ce que nous venons de conseiller; on se rend mutuellement service à cet égard comme à tout autre, et il se fait un échange réciproque de sermons qui tourne à l'édification commune et à la plus grande gloire de Dieu. Que si, au contraire, on veut absolument et toujours se suffire à soimême, alors on fatigue son troupeau, qui s'ennuie d'entendre constamment la même voix ; on passe pour être mal avec ses confrères, et l'on se place dans un état exceptionnel qui saute aux yeux de tout le monde, par la comparaison que l'on fait de ce qui se passe dans les paroisses voisines, avec ce qui se pratique dans la paroisse du curé solitaire dont nous parlons.

— Ce qui nuit souvent à l'heureux accord et à la paisible harmonie que nous venons de recommander, c'est un attrait trop fort pour la solitude, quelquefois un fonds de misanthropie et un véritable état de gène et de malaise quand il faut sortir de sa routine habituelle et s'imposer la peine d'un dérangement quelconque.

Cette disposition est certainement blâmable. On a beau vouloir l'excuser, en exaltant les avantages d'ime vie solitaire et recueillie ; on a beau vanter la justesse et la profondeur de ce mot de l'Imitation : Toutes les fois q\œ je suis allé parmi les hommes, je suis revenu moins homme, il n'en est pas moins vrai que l'on a tort de se retirer quand la plus grande gloire de Dieu demande que l'on paraisse; or, dans la circonstance présente, il est incontestable que la gloire de Dieu, le salut des âmes et, tout spécialement, le bien général de la paroisse, demandent que l'on entretienne avec les confrères voisins des fréquentations amicales qui permettent de recourir à eux avec confiance, quand on aura besoin de leurs services.

— Ce qui altère encore cette bonne amitié que nous désirons que l'on entretienne avec les confrères du voisinage, c'est une certaine froideur, un vieux fonds de rancune à l'occasion de quelque dissidence, manque d'égards, ou autres raisons souvent futiles et pitoyables.

Ce que nous avons dit dans la première partie de cet ouvrage, au chapitre de la Charité, nous dispense d'entrer dans de nouveaux détails. Nous dirons seulement que, si l'on veut poser dans la

balance du sancluaire, et comme si Ton était prêt à comparaître devant le tribunal de Dieu, — d'un côté, les frivoles motifs que l'on croit avoir de ne pas visiter tel confrère voisin, et de lui montrer habituellement de rindifférence et de la froideur, — de l'autre, les avantages qui résulteraient d'une conduite toute différente, pour la gloire de Dieu, l'édification des peuples et le bien de la paroisse que l'on gouverne, on ne concevra pas qu'on ait pu rester si longtemps dans un état qui ne saurait procurer aucun avantage, et qui produit presque toujours des inconvénients graves.

— La jalousie peut encore être une cause de refroidissement et d'isolement. On se garde bien d'avouer ce motif à personne. Hélas! peut-être qu'on ne se l'avoue pas à soi-même, tant on est aveugle! Cependant, il n'est malheureusement que trop vrai que, sans qu'on s'en aperçoive, c'est ce vice qui produit quelquefois le mauvais effet que nous signalons.

Tel curé, par exemple, ne peut souffrir qu'un seul de ses paroissiens choisisse pour la direction de sa conscience un autre confesseur que lui-même; c'est, chez lui, une pensée fixe qu'il croit bonne, excellente même. Tout plein de cette pensée, il l'exprime assez nettement en particulier, quelquefois même en public.

Cependant, il a des paroissiens qui, sur ce point, ne se laissent pas vaincre. Naturellement timides, ils sentent que jamais ils n'auraient le courage de déclarer à leur propre pasteur un péché énorme qu'ils ont eu la faiblesse de commettre dans un

accès de passion violente ; et non-seuloment ils ne croient pas mal faire, mais ils se persuadent même qu'ils agissent fort prudemment en choisissant un directeur étranger. Celui-ci qui, évidemment, approuve une démarche si hien motivée, les reçoit sans balancer. Le pasteur de ces brebis errantes apprend bientôt qu'elles ont fui sa houlette ; et le voilà froid et mécontent à l'égard des brebis fugitives et du pasteur voisin qui leur a fait bon accueil.

— L'intérêt, pour ne pas dire l'avarice; autre obstacle aux rapports de bonne amitié que nous voudrions voir régner entre confrères voisins.

Recevoir à sa table un ou deux confrères , quelque légère qu'elle soit, c'est une dépense; or, l'idée seule de dépense effaroucherait un prêtre que l'avarice dominerait. Plutôt que de sacrifier un peu du superflu que l'on possède, on resterait des années entières seul, tout seul ; isolé de ses confrères, on se priverait des services importants que souvent ils seraient en état de rendre ; et plusieurs autres faits venant corroborer celui-ci, on s'attirerait la réputation scandaleuse de prêtre avare, ce qui ruinerait le ministère et paralyserait d'avance les œuvres de zèle que l'on pourrait avoir quelquefois la velléité d'entreprendre.

C'est ainsi que, pour ne pas vouloir s'imposer une légère dépense, on se priverait des avantages incontestables d'une confraternité amicale. Nous disons : une légère dépense; car nous serions désolé que l'on s'autorisât de ce que nous venons do dire, pour se jeter dans l'excès opposé, en don-

nant fréquemment à de nombreux confrères ces repas où la délicatesse des vins, l'abondance des mets et le luxe du service, constituent un véritable scandale qui fait que les âmes pieuses gémissent, que les pauvres murmurent et que les impies flétrissent de leurs sarcasmes la religion et ses ministres.

A notre avis, ce que Ton appelle grand dincr devrait être excessivement rare, de la part d'un prêtre ; dans ces grands dîners même, on devrait revenir à une ancienne simplicité que nous ne saurions trop regretter. Mais, de temps on temps, on ferait bien d'inviter, tantôt un confrère voisin, tantôt un autre, sans aucune cérémonie, et de manière seulement à entretenir les relations de bonne amitié dont nous avons fait l'éloge, et qui sont effectivement fécondes en avantages de plus d'un genre.

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