IV
— Nous avons dit un mot, dans Farticle précédent, de la visite des écoles. Cette visite est une œuvre éminemment pastorale. L'instituteur s'en tient ordinairement fort honoré, et les enfants prouvent, par un aimable sourire, qu'ils ne sont pas non plus indifférents à la démarche affectueuse de leur pasteur.
Une courte allocution, dans ces circonstances, faite avec le cœur bieu plus qu'avec l'esprit; une chaleureuse exhortation k l'étude et à la pratique de la vertu ; un petit mot gracieux à l'adresse de rinstituteur; Finspection des cahiers, et même, si l'on veut, quelques interrogations adressées aux plus instruits sur tel ou tel point de renseignement; tout cela, couronné par la distribution de quelques images ou petits livres donnés à ceux dont le maitrc déclare qu'il est le plus satisfait, ne peut que produire d'excellents efTets, et laisser dans tous les esprits une heureuse impression. Il est bien rare que les occupations d'un curé soient si multipliées, qu'il ne puisse pas renouveler cette visite une fois le mois, surtout quand il n'a qu'une école dans sa paroisse.
Quant à la grande fête des enfants, la distribution solennelle des prix, il est bien clair que le curé doit en être l'àme. Son absence serait infailliblement remarquée, et produirait le plus mauvais etfet. C'est encore et surtout en cette circonstance qu'il convient (ju'un curé révèle, dans un discours onctueux et paternel, ce qu'il doit sentir au fond de son cœur pour les enfants, les parents et l'instituteur. Avec du tact, du jugement et du zèle, on ne se figure pas tout ce qu'on peut dire dans cette
cillocutioii crulilu h tout le mondo. Los esprits sont admirablement disposés ; le cœur est à la joie ; c'est un de ces jours où le pasteur est le plus aimé, et où par conséquent ses exhortations seront mieux accueillies et plus fructueuses.
— Jusqu'ici, nous n'avons parlé que de l'instituteur et de l'école des garçons. Nous avons supposé qu'il y avait une institutrice pour les filles ; cependant, en bien des localités, l'instituteur est chargé d'instruire les enfants des deux sexes, et ([uelquefois c'est l'institutrice qui a cette double charge.
Nous ne saurions nous prononcer trop fortement contre cet usage. C'est un inconvénient des plus graves, sous divers rapports, et si grave même que plusieurs évéques ont cru devoir s'y opposer formellement dans la limite de leurs attributions et de leurs droits.
Si cet abus existait dans une paroisse, nous conseillerions au curé de ne pas faire d'éclat, et de comprimer son mécontentement jusqu'à ce qu'il ait sondé le terrain avec la prudence qui doit toujours caractériser ses actes. 11 doit voir s'il y a possibilité de remédier au mal et si une levée de boucliers ne produira pas de nouveaux désordres, sans arrêter le cours de celui qu'il a pour but de détruire. Car il est clair que, si le mal est irrémédiable ; si, par exemple, l'autorité municipale, soutenue par l'autorilé supérieure dans la même hiérarchie; souteiuie peut-être aussi par l'autorité universitaire, est fermement résolue, pour ne pas imposer de nouvelles charges à la commune, à
n'avoir qu'un instituteur ou une institutrice pour les enfants des deux sexes ; si Ton sait positivement qu'en attaquant de front cet abus, on compromettra son autorité; on se fera des adversaires du maire de la commune et des paroissiens les plus influents c[ui forment son conseil, on ])ouleversera même peut-être la paroisse, jusque-là si calme et si paisible; si, disons-nous, tous ces inconvénients sont à redouter; et que, d'un autre coté, le succ('S, en cas d'attaque, ne soit rien moins qu'assuré, le seul parti à prendre est de tolérer un mal que Ton ne peut empêcher.
Mais les statuts diocésains s'y opposent ! Eh bien ! écrivez confidentiellement à Tanteur des statuts diocésains. Dites à votre évêque ce qui a lieu dans votre paroisse, contrairement à ses règlements et ordonnances ; mais ne manquez pas de lui exposer, en même temps, l'état des esprits et des choses ; et si vous sentez en vous-même le désir ardent et impétueux d'une réforme, prenez garde que votre rapport à l'autorité épiscopale ne soit influencé par cette ardeur démesurée qui vous anime. Que votre exposé soit précis , exact et sans ombre d'exagération. Dites également, et ce qui est à craindre, et ce qui est à espérer; proposez avec une impartiale modération, et vos propres arguments pour la deslriu'tion de l'abus, et les arguments de vos adversaires pour son maintien. Après cela, soyez calme, ce n'est plus voire aHaire. Dieu vous intimera sa volonté par l'organe de votre évêque, et cette volonté devicjidra la règle de votre conduite.
Du reste, si, ce qui arrivera pj'oljablcmcnt plus
d'une fois, rautorité épiscopalene voit pas en cela la matière d'un casiis hclli, il va sans dire que la vigilance sur l'école devra, do la part du pasteur, être aussi assidue que possible. S'il est en bons termes avec l'instituteur ou l'institutrice, il devisa appeler leur attention toute spéciale sur les inconvénients de la réunion des deux sexes dans la même école; il devra s'entendre, et avec le chef de l'école, et avec le maire, pour obtenir au moins que la séparation des deux sexes soit complète dans la classe, et qu'il ne puisse pas y avoir confusion ; il devra recommander aussi au maître ou à la maîtresse de ne jamais laisser les enfants seuls, et de renvoyer toujours les filles un quart d'heure, au moins, avant les garçons. Rien n'empêchera non plus qu'à l'occasion, on exprime dans la paroisse le désir que l'on aurait d'avoir deux écoles, l'avantage qui en résulterait, et les inconvénients auxquels cela remédierait.
Tout ceci étant formulé comme l'expression d'un simple vœu, sans aigreur, et avec l'accent du zèle et de la piété , pourrait préparer les esprits à la réforme que l'on désire, réforme que l'on finirait peut-être par obtenir ainsi sans bruit et sans secousse.
— Quoique nous n'ayons parlé daîis tout ce chapitre que de l'instituteur, il est clair que les détails dans lesquels nous sommes entré s'appliquent, en grande partie , à l'institutrice ; aussi nous garderons-nous de répéter, pour l'école des filles, les conseils que nous avons donnés pour celle des garçons. Nous mentionnerons seulement quelques
points de (lifférenoc qui nécessiteront des conseils spéciaux dont l'imporiuiico sera facilement apprc- (îiée.
L'iiarmoinc que nous avons tant recommandée eatre Finstifuteur et le curé, doit assurément exister de même entre celui-ci et l'institutrice ; mais il ne faut pas qne, sous prétexte de bonne harmonie, il s'établisse des relations et des assiduités trop fréquentes. Si, surtout, Tinstitutrice était encore jenne, ou à plus forte raison, si elle était très-jeune, de telles assiduités seraient bientôt remarquées, censurées et odieusement suspectées.
Or, qu'on ne l'oublie jamais, quand un prêtre donne prise de ce coté, c'en est fait de son ministère; il est frappé subitement d'une stérilité complète. Et que l'on ne dise pas que ces fréquentations sont, de tout point, innocentes et pures^ que même elles sont très-avantageuses, que l'on ne s'entretient que de choses bonnes et utiles; abus ! abus I illusion déplorable ! On vous observe dans la paroisse, on vous juge, on vous critique; cela suffit. Je n'ai plus besoin de savoir ce qui se passe dans le secret de vos communications pour les condamner. 11 n'est pas absolument nécessaire qu'elles aient lieu, et il est rigoureusement nécessaire que vous conserviez intacte votre réputation de bon prêtre.
Pas d'assiduités donc; visites rares et très-rares de l'institutrice au presbytère ; visites rares et trèsrares du curé à l'institutrice, quand elle est seivlô chez elle; et dans ces visites, souvenir continuel de celte sentence des saints : Scnno ranis, brcvis et austenis. C'est toujours à l'école, quand les enfants s'y trouvent, que le curé doit faire ses visites. Encore
(lirons- non s, sans craindre crcxagérer les précantions, qnc le cnré doit montrer dans la classe des filles un degré de modestie et de gravité de plus que dans celle des garçons ; qu'il doit éviter les paroles im peu tendres et affectueuses, et ne se permettre aucune de ces familiarités ou caresses, qui n'ont rien, si vous voulez, de très-grave, mais qu'un saint prêtre a soin de s'interdire.
— On demandera peut - être si une institutrice âgée ne peut pas sans inconvénient fréquenter le presbytère, et si les assiduités contre lesquelles nous venons de nous élever doivent être strictement évitées, lors même que l'âge avancé de l'institutrice la met à l'abri de toute censure.
A celanous répondrons que, sans doute, le danger que nous avons signalé est beaucoup moins grave; mais nous ferons remarquer que, même dans la circonstance plus favorable que l'on vient de supposer, il est encore beaucoup mieux de supprimer ces assiduités , quand elles sont trop fréquentes. Ce n'est plus parle même motif que nous donnons cette décision, mais c'est à cause de certains inconvénients d'un antre genre dont nous devons dire un mot.
Dans plusieurs diocèses , l'institutrice est presque toujours une fille qui fait de la dévotion une profession spéciale ; souvent même elle appartient, ou à un ordre religieux, ou à quelque tiers ordre dont les membres se consacrent à Finstruction des enfants et au soulagement des malades. Or, il est certain que ces bonnes fdles ont, en général, le désir de fréquenter le presbytère ; c'estlà que réside leur pasteur, leur directeur; c'est là qu'elles respi-
rent la bonne odeur de la piété qu'elles ne trouvent point dans d'autres maisons, du moins au même degré ; c'est là qu'elles vont, après leurs travaux pénibles, passer quelques instants de repos et de délassement. Tout cela est vrai; mais ce qui ne l'est pas moins, c'estque,trop souvent, elles mériteraient un peu les reprocbes que saint Paul faisait à certaines veuves dont il conseillait à Timothée d'éviter la société. Elles croient pouvoir donner à Foisiveté tout le temps que ne réclame pas leur école ; et ce temps, elles l'emploient à aller de maisons en maisons et surtout au presbytère ; Simiil autcm et otiosae disciint circuire domos ; et non-seulement elles sont oisives, non solûm otiosx; mais elles sont abondantes en paroles inutiles, et, quelquefois, plus qu'inutiles, sed et verbos3e; elles sont curieuses, et courent après les nouvelles de la paroisse, et curiosse; et elles ne désirent tant d'apprendre des nouvelles, que pour avoir le plaisir de les répandre, loquentes quai non oportct. Comme elles apprennent bien des choses à leur école, elles ont le désir de les faire connaître au presbytère ; et comme le presbytère est une maison ouverte à tout le monde et nécessairement trèsfréquentée, elles espèrent y trouver encore le moyen d'alimenter leur curiosité, et de grossir le répertoire des nouvelles qu'elles colportent.
De tout cela, que résulte-t-il? Perte de temps d'abord pour l'institutrice et pour le curé, s'il lui prête une oreille attentive ; mais ce n'est pas le seul inconvénient; parmi toutes ces nouvelles, s'il en est de vraies, il en est aussi de fausses et de hasardées ; sans trop s'en apercevoir, l'institutrice qui a quelquefois certaines antipathies , ressentiments , ou
autres germes de petites passions que la cliarité condamne, se laisse influencer par les mauvaises dispositions dans lesquelles elle se trouve, et parvient à faire partager au curé le mécontentement qu'elle éprouve contre tels et tels de ses paroissiens. De là, le refroidissement du pasteur à Tégard de certains membres de son troupeau ; de là même quelquefois des explications vives et des reproches amers, et souvent pour des choses qui n'étaient pas à beaucoup près aussi graves que l'institutrice l'avait fait entendre.
Qu'arrive-t-il encore? C'est que, voyant que de telles scènes se reproduisent assez fréquemment, on se met en quête pour savoir d'où peuvent venir ces rapports clandestins qui se font au curé et qui troublent la paroisse ; et quand on a découvert, ce qui arrive presque toujours, que c'est l'institutrice qui sème ainsi le désordre, alors on se déchaîne, et contre elle, pour avoir bavardé, et contre le curé, pour avoir écouté le bavardage.
Point donc de ces assiduités fréquentes qui ne font aucun bien, et qui peuvent souvent faire un grand mal. Point donc de ces cancans et de ces commérages de presbytère, qui mettent le trouble dans la paroisse et que Dieu ne peut pas bénir. Renvoyons rinslitutrice à ses œuvres saintes, et occupons-nous uniquement des nôtres, qui sont plus saintes encore.
— En terminant cette matière si importante,
nous conjurerons, au nom de Jésus-Christ et dans
l'intérêt des âmes rachetées de son sang, ceux de
MM. les curés qui liront ce chapitre, et qui ont le