‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 32 sur 51 · CHAPITRE YIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIII

Rapports avec les autorités civiles de la paroisse,

— Nous quittons une matière importante pour en traiter une autre qui ne l'est pas moins. L'autorité civile, personnihée dans le maire et son conseil, n'est pas toujours, il faut le dire, confiée à des hommes amis de la religion et protecteurs zélés de ses ministres. D'un autre côté, l'administration spirituelle de la paroisse n'est pas toujours dévolue à des curés prudents, sages, zélés et conciliants. Or, quand ces divers aliments, si bien préparés pour un conflit, se rencontrent au sein de la même paroisse, quels tiraillements! quelles luttes! quelles divisions ! et souvent quels scandales !

Faisons d'abord une observation et disons, ce qui du reste saute aux yeux de tout le monde, qu'un curé doit être disposé à faire tous les sacrifices que la conscience permet, pour faire régner, entre le maire et lui, un accord parfait. Il doit agir de la sorte non-seulement parce que, si ce maire est animé d'un mauvais vouloir, il prendra plaisir à se montrer libre Vlans ses allures, audacieux dans ses prétentions, impétueux dans ses attaques, mais encore parce que, lutter contre l'autorité munici-

pale, c'est lutter contre la paroisse qu'elle représente, et sur laquelle elle exerce presque toujours une haute influence.

Déjà donc, on le voit, tout curé, jaloux du plein succès de son divin ministère, doit faire une abondante provision de douceur, d'abnégation, d'humilité et de charité. Sans cela il soulèvera contre lui des tempêtes au sein desquelles il verra sa paix et son bonheur altérés, et les efforts de son zèle impuissants et stériles.

— On ne saurait se figurer les déplorables effets que produit la division entre le maire et le curé. Du moment qu'elle existe jusqu'à ce qu'elle cesse, il n'y a pas un jour parfaitement calme. Au lieu de cette paix intérieure, de cette joie de l'âme qui est le fruit de l'ordre et do la règle, il n'y a plus pour un curé que des troubles, des inquiétudes, des agitations perpétuelles. Or, quand on est ainsi disposé, est-il possible que les opérations du zèle ne soient pas entravées ?

Pour être tout à Dieu, tout à son ministère, dévoué de tout cœur au salut de ses frères, à la conversion des pécheurs, il faut une parfaite liberté d'esprit, un intérieur bien réglé, un fonds de calme et de bien-être qui nous permette de n'avoir d'application qu'à nos saintes fonctions. Et voilà pourquoi, nous l'avons déjà dit, les missionnaires, les hommes apostoliques produisent des fruits si merveilleux par leur abondance.

D'ailleurs, au milieu de ces luttes, la conscience quelquefois n'est pas muette ; elle sait bien aggraver par l'aiguillon du remords ce que notre position

a déjà de pénible. Eu effet, presque toujours il entre dans ces divisions quelque peu de passion; et sous cette maligne influence, on dit et on fait bien des choses qui blessent plus d'une vertu et qui, échappées dans le feu de l'action, reviennent au temps du recueillement et de la prière, comme pour faire expier par la peine qu'elles causent les fautes qu'on a commises.

D'uu autre côté, pendant que l'on porte déjà en soi-même le germe de mille chagrins et de mille iuquiétudes, le maire n'est pas oisif. Exaspéré de se voir contrecarré par un curé dont on lui rapporte les discours peu mesurés, les traits incisifs, les entreprises selon lui illégales, il ne manque pas d'user de son influence pour diminuer celle de son adversaire ; et comme souvent il est sans religion et sans conscience, il ne se fait pas scrupule d'ajouter au sarcasme la médisance et la calomnie.

En apprenant de telles infamies, le curé s'indi, gne, il perd patience, il s'emporte, il ne pèse plus ce qu'il dit, il ne calcule plus les suites de ce qu'il fait ; et alors viennent en fouie les prétentions mal fondées, les imprudences, les fausses démarches, les intrigues et les cabales ; autant de nouveaux éléments pour une division déjà si prononcée, et qui va devenir bien plus déplorable encore. Le curé a des amis et des flatteurs, c'est vrai ; mais s'il connaissait au juste l'état des clioses, il vci/ait peut-être que le nombre de ses ennemis dépasse de beaucoup de celui de ses intimes.

Yoilà donc une paroisse scindée ; voilà donc une partie du troupeau insurgée contre le pasteur; et, nous répugnons à le dire, mais voilà donc aussi le

pasteur insurgé contre une partie du troupeau, car toujours en ces circonstances, le curé englobe dans le même anathème le maire et ses partisans.

— A côté de ce tableau, qui assurément n'est pas cbargé, et où nous aurions pu répandre encore des ombres sans rien donner à l'exagération, plaçons celui d'une paroisse où tout est dans l'ordre. Quelle ditrérence ! Quel caUne après la tempête! Ici, les deux autorités rivales sont confondues ; elles marchent d'accord, sans froissement ni secousses. Si, en choses peu importantes, elles mettent le pied sur le terrain l'une de l'autre, au lieu de chicaner sur une vétille et de braquer des canons sur des pieds de mouches, elles ne laissent pas voir qu'elles se sont aperçues de cet empiétement sans conséquence. Le maire et le curé s'honorent à l'envi d'une confiance mutuelle. A chaque instant, on les voit échanger les témoignages de respect, d'estime, d'atfection cordiale. En une foule de circonstances où le curé a besoin de l'assistance du maire, et réciproquement, on est sur d'avance d'être favorablement accueilli, et de voir le service que l'on demande aussitôt accordé que réclamé.

Le maire saisit toutes les occasions qui se présentent pour faire l'éloge de son curé ; il vante ses vertus et les qualités de son caractère, il prend sa défense si on l'attaque, il exprime la peine qu'il éprouverait s'il le voyait appelé à un autre poste, et, à la première annonce de cette triste nouvelle, il s'empresse d'écrire, au nom de toute la paroisse, pour conjurer l'évéque de laisser à la tête du troupeau le pasteur vénéré si digne de le conduire.

De son côté, le curé, qui jouit d'une paix inaltérable et d'un bonheur sans mélange, ne manque pas de faire éclater la joie de son cœur en parlant, et de l'afTcction que son troupeau lui porte, et de la bienveillance que Fautorité municipale lui témoigne.

On sait qu'il aime sa paroisse , qu'il désire y vivre et y mourir, et qu'il s'y considère comme im père au sein d'une famille tendrement chérie. Son unique désir est de faire à son poste tout le bien dont il se sent capable, et de travailler sans relâche à sauver les âmes qui lui sont confiées. Dans quelle heureuse disposition d'esprit et de cœur ne se trouve-t-il pas pour l'entreprendre, ce saint travail! Entouré de respect, d'estime, de confiance, d'affection, il parle, et on l'écoute avec faveur ; il agit, et on le seconde; il exprime un désir, et on lui accorde plus qu'il n'eût osé demander. Heureuse paroisse ! Heureux pasteur !

— Sans doute, me dira-t-on peut-être, heureux est le pasteur d'une paroisse ainsi disposée ; mais n'y a-t-il pas quelquefois des maires intraitables, avec lesquels il est absolument impossible de sympathiser, et qui sont les fléaux des paroisses au seni desquelles ils exercent un empire despotique? Un curé n'est-il pas obligé, en bien des circonstances, de leur tenir tète; et le peut-il faire sans provoquer des tempêtes et des divisions?

A cela nous répondrons qu'il y a très-probablement de tels maires ; nous dirons même qu'il est moralement impossible qu'il ne s'en trouve pas de ce caractère parmi les quarante mille que la France

possède. Nous ajouterons que, quand un cure a le malheur d'avoir pour maire un homme de celte trempe, il a hesoin de heaucoup de vertu, de zèle et de prudence pour éviter les occasions, sans cesse renaissantes, de divisions et de trouhle. Mais, qu'il nous soit permis, après avoir fait ces concessions, de dire bien bas, mais de dire pourtant ce qui s'observe généralement sur le point important qui nous occupe.

Qu'on y fasse attention, et l'on remarquera deux choses :

10 Que certains curés sont toujours bien avec leurs maires. On les fait passer de paroisse en paroisse; on les choisit exprès pour les placer dans celles où il y a des maires difficiles, chicaniers, méchants, impies, etc., et toujours ils triomphent des obstacles et maintiennent la paix ;

2** Que d'autres curés sont toujours, ou du moins très-souvent, mal avec leurs maires. Comme ils ne manquent pas de prouver à leur évéque que le tort n'est pas de leur côté, et qu'il est impossible de vivre en paix avec le maire de la paroisse qu'ils administrent, on les transfère dans une autre, puis dans une autre encore ; et il semble que le premier maire les suit partout, car ils sont avec tous les autres comme avec le premier, c'est-à-dire mal et très-mal.

D'où vient donc une différence si tranchée entre les curés de la première catégorie et ceux de la seconde? Disons-le tout net. Les premiers sont de saints prêtres; — les seconds ne méritent pas tout à fait cette qualification.

Nous le disons avec conviction : sauf des excep-

lions excessivement rares, nn samt prêtre, sans sacrifier les principes et sans faire violence à sa conscience, peut avoir raison du plus mauvais maire. Mais pesez bieii le mot saint, et ne citez pas d'un air triomphant tel et tel curé de votre connaissance qui est mal avec son maire, et qui pourtant est un bon curé, aimé de ses confrères, estimé, de ses supérieurs et jouissant parmi les peuples d'une excellente réputation. Tout cela peut être vrai, sans que ce curé soit un saint prêtre, dans l'acception rigoureuse que nous avons donnée à ce mot.

Un bon prêtre n'est pas un saint prêtre, et c'est de celui-ci seulement que nous parlons quand nous disons que, sauf des exceptions très-rares, il trouvera dans sa sainteté le moyen d'avoir raison du plus mauvais maire.

— Que faut-il donc faire quand on a un mauvais maire? Je vous en conjure, cliers confrères, pesez bien les réponses qui vont être faites à cette question.

Ne jamais prendre conseil de son amour-propre, mais uniquement de Flnmiilité, de la douceur, de la charité, de l'abnégation et du zèle. Et voilà ce que fait le saint prêtre, parce qu'il possède ces vertus à un degré suréminent. Mais voilà ce que ne fait pas toujours un curé qui est simplement un bon prêtre. Qwa de bons prêtres, en effet, qualifiés ainsi partout le monde, ne voit-on pas quelquefois prouver à chaque instant que les misères de Tamourpropre ne leur sont pas étrangères ! Et quand l'amour-propre règne dans un canu-, qui peut dire

dans quelles inconséquences il s'engage lorsqu'il est froissé, blessé, humilié? Inconséquences souvent déplorables, fécondes en divisions et en troubles, que sait éviter le saint prêtre. Pourquoi? Parce qu'il est profondément humble, et que, se méprisant sincèrement lui-même, il n'a jamais en vue que de procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes.

Que faut-il faire quand on a un mauvais maire ? 11 faut s'observer avec un soin extrême, pensant toujours que l'on a un ennemi en face ; peser toutes ses paroles, et n'en pas dire une seule à qui que ce soit, laquelle, venant à être connue du maire, serait dénature à provoquer son mécontentement.

Souvent une personne dont on se croit sur, dira par distraction, légèreté, étourderie, ce qu'on lui aura confié; et il n'en faudra pas davantage pour aggraver un mal que l'on doit toujours se proposer de détruire.

Il faut aussi calculer prudemment la portée de toutes ses démarches, et supposant toujours que Fhomme ennemi les connaîtra, ne pas se permettre celles qui ne sont propres qu'à l'irriter et l'exaspérer de plus en plus. Il faut aller plus loin encore, et non-seulement ne rien faire qui le choque, mais aller au-devant de ce qui pourra lui faire plaisir, et le faire revenir des injustes préventions qu'il a conçues. Ainsi, quand l'occasion s'en présente, dire de lui dans la paroisse ce qui s'en peut dire à son avantage, l'excuser si on l'entend blâmer, reconnaître sans détour qu'il croit certainement avoir raison dans ses prétentions; que d'ailleurs il a pu être trompé par des flatteurs et de faux amis ; que

bientôt sans doute il ouvrira les yeux, et se prêtera de bonne grâce à une réconciliation franche et sincère qui fera la joie et le bonheur de la paroisse.

Ces bonnes paroles, tout imprégnées de charité, semées çà et là au milieu du troupeau, seront infailliblement rapportées au maire , et lui feront voir, mille fois mieux que des discussions passionnées, que le tort est de son côté. Enfm, il faut continuer de remplir, à son égard, tout ce que les convenances exigent ; et si l'occasion se présentait de faire quelque chose qui put lui être agréable, la saisir avidement comme une bonne fortune, et comme un moyen suggéré peut-être par la divine Providence pour rétablir l'harmonie.

— Voilà ce que Ton doit faire quand, malheureusement, le mal existe et que la division est prononcée. Si, par bonheur, on est préservé de ces luttes ; si la paix règne entre l'autorité spirituelle et l'autorité civile, il faut en bénir Dieu de tout son cœur, et éviter avec un grand soin tout ce qui pourrait altérer cette édifiante concorde. Car il vaut infiniment mieux prévenir les divisions et les conflits que d'avoir à les détruire, quand une fois ils existent.

Un des points les plus importants que nous ayons à recommander ici à MM. les curés, pour prévenir les fatales dissensions dont nous venons de parler, c est de voir si tel ou tel acte d'administration que l'on va faire, est exclusivement du ressort de l'autorité spirituelle, et si, en le faisant, on ne va pas empiéter, plus ou moins, sur l'autorité muni-

cipale. La limilc qui partage ces deux auiorilés est souvent imperceptible, et c'est précisément parce qu'il est très -difficile de la saisir, que, des deux côtés, on se croit encore sur son terrain lorsqu'on n'y est plus. Presque toujours, nous avons observé que ces sortes d'empiétements sont la cause la plus ordinaire des divisions si déplorables qui existent entre les curés et les maires.

Que de fois n'avons-nous pas vu des curés, du reste vertueux et réguliers, mais ardents par nature, pointilleux, entreprenants, x)leins de confiance en eux-mêmes, décidant par leurs propres lumières des questions graves et épineuses, agissant d'tiprès leurs décisions, soutenant opiniâtrement leurs dires et leurs actes, et tout cela, avec le ton d'une autorité sans contrôle ! De tels curés ont contracté l'habitude du commandement. La moindre résistance les blesse. Forts de ce témoignage qu'ils se rendent à eux-mêmes qu'ils ont d'excellentes intentions, et que le ])ieii spirituel de la paroisse résultera du succès de leur cause, ils poussent leur pointe avec une vigueur sans égale, et sont d'autant plus impérieux qu'ils rencontrent plus d'obstacles.

Que de fausses démarches ! que d'imprudences dans une telle conduite ! que de germes de di visions dans desprétcnlions si obslinément soutenues!

Que faire donc pour éviter ces malheurs? Encore une fois examiner si l'on est en droit de faire ce que l'on a un si vif désir d'entreprendre; et puis, voir si, le droit étant reconnu et constaté, il est opportun d'agir immédiatement. Dans les circonstances dont nous parlons, la question d'opportunité n'est presque jamais assez débattue. Dès que l'on

a dit : Je suis en droit , on met la main à l'œuvre, oubliant ce polit mot de saint Paul : Omnia mihi licenl, sed non omnia cxpediunt.

Examinons donc toujours très-attentivement ces deux points : — Ai-jo le droit d'agir? — Est-il expédient que j'agisse? Et s'il reste le plus petit doute, éclaircissons-le en consultant l'autorité épiscopale qui doit toujours être notre boussole et notre règle. Mais en consullant cette grave autorité , prenons l)ien garde de la tromper par un exposé partial et infidèle. Ne manquons pas de mettre en regard de nos prétentions et delà puissance de nos raisons, le danger de se brouiller avec un maire influent et de jeter la paroisse dans un état de trouble et do malaise qui, suivant toute appareiice, paralysera le zèle du pasteur et fera beaucoup de mal au troupeau.

— J'ai fait tout cela, dira certain curé ; j'ai consulté mon évéque, et je l'ai fait avec une parfaite impartialité. Or, la réponse est venue, et Monseigneur, voyant qu'il y va dos intérêts de la cure, est d'avis quo je ne dois pas céder; que faut-il faire? Obéir à votre évéque, cela va sans dire.

i\Iais prenez garde d'imiter certains curés qui, se voyant appuyés par l'aulorité puissante de leur évéque, engagent la lutte avec un redoublement d'ardeur qui, de ])onne qu'éiait leur cause au fond, la rend presque mauvaise par la manière (bmt elle est soutenue. Ln raison et le bon droii sont de voirez coté : bien; tàcbez quils y soient jusqu'au bout.

Usez dos plus grandes précaulions pour faire goûter les moyens que vous allez employer. Allez

voir le maire, et ne faites pas comme quelques curés qui, après le plus léger froissement, ne communiquent plus avec le premier magistrat de la paroisse que par la voie épistolaire. Allez le voir; témoignez-lui beaucoup de déférence et de bons procédés. Exposez-lui sans hauteur et sans amertume, avec douceur et charité, la nécessité pénible où vous vous trouvez de réclamer telle ou telle chose, ou bien de vous opposer à telle ou telle autre. Dites-lui, avec Taccent de la sincérité, que vous mettez l'harmonie et la paix au-dessus de tout; que vous seriez désolé que le plus petit nuage vînt s'interposer entre lui et vous, et que vous saisirez toutes les occasions de lui prouver que vos sentiments d'estime et de respect à son égard sont toujours les mômes.

Avec ces précautions et le secours de Dieu, qu'il est très-utile d'implorer avant de faire cette démarche, on doit croire que les choses tourneront sinon bien, du moins de manière que la paix ne sera point ou ne sera que légèrement troublée. SU en était autrement, ce serait toujours une grande consolation de penser que l'on a mis tout en œuvre pour éviter un conflit. Les peines, les embarras, les obstacles, les vexations ne doivent jamais nous troubler, quand la conscience nous dit que nous n'avons rien fait pour nous les attirer.

— Quel malheur quand, au lieu de suivre les règles de prudence qui viennent d'être indiquées, on ne suit que ses idées et ses fausses lumières ! Quel malheur quand on ne s'embarrasse pas le moins du monde de froisser un homme qui, seul,

peut frapper de stérilité les opérations du zèle le plus ardent !

Et voilà, malheureusement, ce qui arrive quand on veut avoir raison envers et contre tous ; quand on ne sait pas plier, céder, s'humilier même pour conserver la paix ; voilà ce qui arrive quand on est tout entiché de son autorité, que l'on ne vent pas, que l'on ne peut pas, dit-on, abaisser et compromettre. Alors, on fait autant de faux pas que de démarches ; alors on jette par des discours, plus ou moins imprudents et légers, des brandons de discorde au sein d'une paroisse dont on est par devoir et par état le pacificateur. On dénig're son maire en toute occasion ; on met en relief l'indignité de sa conduite, l'injustice de ses prétentions; on le vexe, on le taquine, on intrigue contre lui dans les élections; on fait, en un mot, tout ce qu'il faut pour l'exaspérer et le pousser aux dernières extrémités.

Se figure-t-on l'état où se trouve une paroisse quand elle a à sa tête un curé de ce caractère? Les bons gémissent et les méchonts triomphent. Ils triomphent, oui ; car rien ne donne plus de poids à leurs déclamations contre la religion et contre les prêtres, que de pouvoir citer un curé qui viole, sans ménagement et en toutes rencontres, les vertus de douceur, d'humilité et de charité dont il commande du haut de la chaire la pratique aux autres.

— Nous nous trompons peiit-étrc ; mais il nous semble que quelques respectables confrères, en lisant ce chapitre, murnmrent tout bas un reproche contre nous et disent : Décidément, vous prenez un peu trop le parti des maires.

Nous ne savons pas, nous ne pouvons pas savoir cVoù part un tel reproche. Toutefois, nous affirmerions bien que ce n'est pas un saint prêtre qui nous l'adresse. Tous ceux qui méritent ce beau litre, bien loin de nous blâmer nous approuvent, et font des vœux ardents pour que nosparoles trouvent au fond de tous les presbytères un écho fidèle.

D'où nous vient donc ce reproche ? De quelques curés bons sans doute , respectables même à bien des titres, qui, nous l'espérons, deviendront de saints prêtres, mais qui, ne l'étant pas encore, autant du moins qu'il le faudrait pour faire régner la paix et la charité sur les ruines de l'amour-propre, ont été ou sont peut-être encore en lutte avec leur maire. Oh ! que nous sommes ingénieux à trouver des raisons pour ])làmer ceux qui voient en nous un mal que nous ne voulons pas avouer, et qui nous proposent un remède que nous ne voulons pas prendre 1

Nous prenons trop le parti des maires ! Nullement. Ah ! si nous leur parlions, et si nous pouvions savoir qu'ils consentent à nous écouter ; certes, notre langage, quoique tempéré par la charité, aurait bien une autre énergie que celui que nous venons de faire entendre. Mais ce n'est pas aux maires que nous parlons ; c'est à des pasteurs vénérables, à de dignes confrères que nous donnons des conseils et que nous recommandons la pratique des vertus de charité, d'humilité, de douceur, dont ils font eux-mêmes de si belles descriptions dans leurs discours.

Nous ne savons que trop qu'il y a des maires immoraux, impies, persécuteurs du clergé, amateurs

de troubles, pleins de ruses, de fourberies et de duplicités. Mais nous savons aussi que nous sommes envoyés par notre divin Sauveur comme des agneaux au milieu des loups ; nous savons que, comme ce tendre Sauveur remplit son rôle d'agneau jusqu'à son dernier souffle, nous aussi, nous devons, à son exemple, rester agneaux en dépit de l'ingratitude qui nous trahit, de l'imposture qui nous calomnie, de l'impiété qui nous méprise, de la main qui nous dépouille, de la langue qui nous déchire. Nous savons que nous ne sommes pas de parfaits ministres de Jésus crucifié, si, pour le bien de la paix et le salut des âmes, nous reculons lâchement devant un vain sacrifice d'amour-propre. Nous savons enfin que nous devons avoir plus de vertu que nos ennemis n'ont de vices, plus de charité qu'ils n'ont de fiel, plus de douceur qu'ils n'ont d'amertume et de violence, plus d'abnégation qu'ils n'ont d'arrogance et d'orgueil.

0 Jésus, Sauveur des âmes et prêtre souverain, faites goûter cette morale à tous vos ministres et donnez-leur le courage de la mettre en pratique !

— Que doivent faire les vicaires au milieu de ces luttes? Leur position est assez délicate, et nous croyons devoir leur donner quelques conseils. Du reste, nous les adressons, ces conseils, non-seulement à MM. les vicaires, mais encore à tous les prêtres formant le clergé des paroisses où régnent les divisions dont nous venons de parler.

S'il en est, ce que nous ne croyons pas, qui, dans ces tristes circonstances, se fassent les flatteurs d'un maire dont ils redoutent l'animad version ;

qui épousent sa cause, et qui, sinon en public, du moins en secret, blâment leur curé, révèlent ses intentions et ses projets, et fassent chorus avec ses adversaires ; c'est une conduite infâme et que nous voudrions pouvoir stigmatiser comme elle mérite de l'être.

Mais il s'en trouve peut-être qui se font, au contraire, les partisans ardents et dévoués de leur curé. Au lieu de l'apaiser, ils l'irritent ; au lieu de combattre les raisons qu'il croit avoir de prolonger le débat, ils lui en suggèrent des nouvelles auxquelles il ne pensait pas, et qui ne font qu'accroître son ardeur déjà beaucoup trop vive ; au lieu de lui faire un rapport fidèle de l'état des esprits, d'après leurs connaissances personnelles, ils font entendre que la victoire est assurée, que le maire et ses rares partisans sont en pleine défaite, que la paroisse en masse approuve son pasteur et l'engage à ne pas fléchir. Ils vont plus loin encore ; faisant de l'affaire de leur curé leur propre affaire, ils prennent part au débat, comme s'il était nécessaire qu'ils y figurassent. Ils vont, ils viennent, ils agissent, ils consultent, et tout cela avec un feu, une ardeur, une exagération de zèle qui ruinerait la meilleure des causes.

Qu'arrive-t-il de là? Il arrive que la plaie s'élargit et s'envenime, qu'elle devient même incurable; que la paroisse est transformée en arène ; que les pasteurs, tout occupés de leur débat, ne pensent guère plus à convertir les pécheurs que les pécheurs ne pensent à se convertir eux-mêmes. Etat déplorable, dont les fatales conséquences sont incalculables au point de vue du salut éternel des âmes !

Enfin, d'autres vicaires (et ceux-là sont encore (le saints prêtres) comprennent tout à l'heure, au flambeau de cette foi vive et de cette piété sincère qui les éclaire, que, dans ces tristes conjonctures, ils ont à remplir une mission de paix et de conciliation. Yoyez-le, ce bon, ce saint vicaire ! Admirez son zèle si prudent, si ingénieux, si charitable.

Sans dire un mot, ni en public, ni en particulier, qui puisse faire la moindre peine à son curé, s'il lui était rapporté ; sans faire une démarche qui annonce la plus petite opposition à celui dont il partage l'autorité dans la paroisse, il étudie cependant les esprits ; il recueille ce qu'il entend ; il retient ce qu'il observe ; et puis, avec im tact et un discernement exquis, il dissimule ce qui serait de nature à irriter davantage son curé, et il lui dit au contraire avec les précautions convenables, mais pourtant avec franchise, tout ce qu'il croit propre à terminer le différend.

Quant à sa conduite à l'égard du maire, elle est calculée de manière à concilier les choses, si la conciliation est possible ; sans laisser échapper un mot de blâme contre son curé, il ne dit rien non plus qui puisse blesser le maire. 11 s'observe de manière à conserver sur ce dernier le plus d'inlluence possible , et il se sert de cette influence pour travailler efficacement au rétablissement de la paix. Pour obtenir un but si désirable, il puise au fond de son cœur ces expressions vives et enflammées que les saints prêtres trouvent toujours au besoin ; expressions que la charité suggère, et qui, quelquefois désarment en un instant les adversaires les plus implacables.

On le voit, c'est sur de tels vicaires que doivent se modeler ceux qui se trouvent dans ces circonstances délicates. Leur conduite sage, désintéressée, charitable, leur conciliera infailliblement l'estime du maire, la reconnaissance du curé et l'affection des fidèles.

Mon Dieu ! comment ne voit-on pas qu'en tout et toujours, c'est en s'inspirant de la piété et des vertus dont elle est l'assemblage, que l'on fait respecter son ministère, et que l'on procure abondamment la gloire de Dieu et le salut des âmes ?

— Nous avons recommandé, comme règle de prudence, de consulter son évêque, quand on se trouve dans les circonstances graves dont il est question dans ce chapitre. C'est que c'est le vrai moyen de ne pas faire d'imprudence et de connaître au juste la volonté du divin Maître.

Outre que nos évêques sont nos pères et nos guides, et que, dans tous nos embarras, c'est à eux que nous devons naturellement recourir, il est évident que, voyant les choses de plus haut que nous et avec un plus parfait dégagement, puisqu'ils sont personnellement étrangers au débat, ils sont bien plus à portée de nous donner de sages conseils. Nous qui sommes sur le champ de bataille, et qui luttons corps à corps avec notre ennemi, nous sommes en grand danger de prendre pour guide ce malheureux amour-propre qui, se sentant blessé, ne nous suggère autre chose que de rendre trait pour trait, blessure pour blessure.

En de telles conjonctures, qui pourrait dire toutes les petites passions qui nous influencent, tous IV. 16.

les pîéges que nous tend la malignité, toutes les flatteries qui nous aveuglent, toutes les folies qui envahissent et égarent notre imagination, toutes les tentations qui nous séduisent? Au milieu de ce trouble, de cette agitation de l'esprit et du cœur, est-il sage, est-il prudent de ne consulter que soimême pour savoir la marche que l'on doit suivre ? Recourons donc, enfants fidèles et soumis, recourons au père spirituel que Dieu nous a donné dans son infinie miséricorde, et attendons, comme venant du ciel, les avis que nous recevrons de notre évéque. Et qu'on ne l'oublie pas : ce n'est pas seulement dans les tristes démêlés que l'on peut avoir avec son maire qu'il faut se laisser diriger par l'autorité épiscopale ; mais c'est généralement en toute circonstance où l'on est obligé de prendre une détermination qui peut avoir des conséquences d'une haute importance. Que de fausses démarches on éviterait ; que d'entreprises téméraires auxquelles on renoncerait ; que d'innovations dangereuses on ajournerait ; que d'abus même on tolérerait, si, ne prenant pas sur soi la responsabilité d'une détermination grave, on consultait humblement celui qui a grâce pour répondre !

— Nous ne finirons pas ce chapitre sans faire une observation qui nous semble fort importante. Lorsque nous avons dit que, presque toujours, un curé, quand il était un saint prêtre, avait raison du plus mauvais maire, nous n'avons pas voulu dire que tous les curés qui sont en paix avec de mauvais maires sont de saints prêtres. Car, hélas ! nous ne savons que trop qu'il y a, ou du moins

qu'il peut y avoir quelques curés qui achcicnt cette paix au prix de sacrifices contre lesquels réclament la religion et la conscience.

De tels curés sont ordinairement d'une bonne nature ; chez eu^: 4Ûj^de brusque ni d'impétueux. Une vie calme, paisible, sans bruit et sans secousse, fait leurs délices. Ils sont bien avec tout le monde, moins par un principe de charité, que parce que le plus léger froissement troublerait la paix de leur intérieur. Leur foi n'a pas une très-grande vivacité ; leur piété ne jette pas une vive flamme ; leur zèle surtout n'a pas une puissante énergie. A en juger par l'ensemble de leur conduite, l'humain chez eux prévaut notablement sur le divin. L'optimisme est le trait saillant de leur caractère. Ils trouvent que tout est bien dans la paroisse, pourvu qu'il n'y ait pas de ces désordres scandaleux qui révoltent tout le monde.

On conçoit que, sous la houlette d'un tel pasteur, un mauvais maire peut faire à peu près tout ce qu'il veuL Aussi prend-il de libres allures ; aussi se permet-il des empiétements et des actes de diverse nature qui dépassent de beaucoup la limite de ses droits. Il est vrai qu'en retour de l'excessive condescendance du curé, il fait de lui les plus grands éloges. Il exalte surtout sa tolérance, cette vertu morale que l'impiété a transformée en vice par la manière dont elle la conçoit.

Ah ! sans doute, un curé de ce caractère est en paix avec un mauvais maire; mais ce n'est pas sur la conduite d'un tel pasteur qu'on doit régler la sienne.

Nous n'avons pas dit, nous ne dirons jamais, de tolérer ce qui est intolérable ; nous avons dit seu-

lement qïtïl fallait examiner avec soin s'il y avait lieu de faire acte d'opposition aux prétentions d'un mauvais maire ; qu''x] était même prudent, en bien des circonstances, de consulter son évêque avant d'agir; et que quand, toulbieTi p^yié, il y avait obligation de prendre le parti de la résistance, il fallait épuiser les moyens de douceur et de charité, pour éviter autant que possible les graves inconvénients d'une rupture. De cette manière, on le voit, tout est concilié. Les principes sont sauvés; la conscience est calme , l'opposition est contenue dans de sages limites, et suivant toute apparence le succès. Dieu aidant, est, sinon parfaitement assuré, du moins fort probable.

Puissent les conseils que nous venons de donner être ponctuellement suivis par ceux de nos respectables confrères auxquels ils peuvent convenir î

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