CHAPITRE X
Hai^ports entre les pieux fidèles pour les employer à la conversion des pécheurs.
— Comme appendice du chapitre précédent , nous croyons devoir placer ici un excellent moyen de procurer la conversion des pécheurs, moyen dont nous n'avons pas encore parlé, et qui, sagement employé, peut produire les plus heureux résultats.
Si les nombreux détails du saint ministère ne nous permettent pas de courir, comme nous le voudrions, après les pécheurs, n'avons-nous pas, pour ainsi dire sous la main, de bons et pieux fidèles de l'un et de l'autre sexe, auxquels peutêtre il n'y a qu'un mot à dire pour les déterminer à se consacrer à l'œuvre si importante de la conversion de leurs frères égarés? Voilà des auxiliaires tout trouvés, si nous voulons seulement stimuler un peu leur ardeur, et les former à la pratique de ce saint exercice. C'est ce qne nous allons faire, avec le secours de Dieu, dans ce chapitre.
— Nous avons l'intime conviction que les ecclésiastiques en général, et plus particulièrement les curés, les vicaires et les prêtres chargés du ministère de la confession, ne profitent pas assez du secours qu'ils peuvent trouver, pour la conversion des pécheurs, dans la coopération des pieux fidèles avec lesquels ils sont si souvent en rapport I
En effet, que l'on y fasse attention, et Von verra qu'il est fort peu de prêtres qui s'appliquent constamment et en toute occasion à transformer chaque pieux fidèle en apôtre. En quelques circonstances rares et si visiblement amenées par la divine Providence qu'il est impossible qu'on n'en soit pas frappé, on conseillera bien l'emploi de ce moyen ; mais l'adopter comme une règle de conduite, comme un système suivi de conversion, et, pour le mettre en pratique, ne pas attendre que les occasions se présentent, mais les préparer soimême et les faire naître, non pas aujourd'hui, ni demain, mais toujours et toujours, sans se relâcher jamais, voilà ce que l'on verrait de tous côtés si le feu du zèle dévorait l'âme des prêtres ; mais voilà ce qui ne se remarque presque nulle part, parce que, malheureusement, chaque pécheur est abandonné à lui-même, et peut dire avec vérité ces mots du paralytique de l'I^vangile au bord de la piscine : Hominem non habeo.
Et pourtant, quoi de plus aisé que l'emploi du moyen que nous possédons? Chaque jour nous sommes en rapport avec un troupeau d'âmes pieuses qui sont disséminées au milieu du monde, et qui ne demanderaient pas mieux que de seconder les efforts de notre zèle, si nous leur en suggérions
la pensée. Ah ! que nous saurions bien, sans qu'on nous en donnât le conseil, recourir à ces personnes ou à d'autres, pour implorer leur assistance, si nous savions qu'elles pussent nous procurer un petit avantage, même temporel, auquel nous attacherions quelque prix!
Et quand, par un seul mot d'exhortation, nous pouvons mettre ces personnes à l'œuvre et nous servir d'elles pour arracher des milliers de pécheurs à l'enfer, non-seulement nous ne la faisons pas cette exhortation, mais la pensée même de la faire ne se présente pas à notre esprit.
— - En effet, si nous considérons les diverses circonstances dans lesquelles on peut proposer aux âmes pieuses l'exercice du zèle que nous recommandons, on verra bientôt que nous ne méritons que trop le reproche de froideur et d'insensibilité qui vient de nous être fait.
C'est d'abord du haut de la chaire que nous pouvons indiquer et conseiller fortement l'emploi de ce moyen. Là, nous avons pour auditeurs une multitude d'âmes pieuses qui recueillent avec une sainte avidité toutes les paroles qui tombent de nos lèvres. Animées d'une foi vive, elles croient, en entendant le ministre, entendre le Dieu même dont il tient la place. Les conseils qu'il donne sont pour elles des ordres. Qu'il leur dise avec une sainte énergie de s'employer à la conversion des pécheurs, et, le jour même, elles vont s'y dévouer.
Mais, cette exhortation, voit- on beaucoup de prédicateurs qui la fassent aux fidèles? Les missionnaires, sans doute, n'y manquent pas, nous le
savons bien, et nous savons aussi les fruits abondants que cette exhortation produit dans les lieux où ils exercent leur divin ministère. Ah! quand ils font appel à toutes les saintes âmes de la contrée ; quand ils les chargent, en quelque sorte, du salut de leurs parents, de leurs amis, de leurs voisins, de tous les pécheurs sur lesquels ils ont quelque influence; quand ils mettent sous leurs yeux l'immense service qu'ils rendront à ces pauvres égarés, en les réconciliant avec Dieu et avec leur propre conscience, quel beau spectacle offre au ciel et à la terre le zèle ardent de ces nouveaux apôtres, qui s'en vont de tous côtés préchant à domicile pendant que les missionnaires tonnent à l'église.
Nous avons connu une dame très-riche, d'une santé faible et épuisée, qui, pendant tout le temps d'une mission dont elle faisait les frais, sillonnait dans tous les sens la vaste paroisse qu'elle habitait, s'informait des divers hameaux où se trouvaient quelques pécheurs à convertir, et sans se rebuter des vents, de la pluie, des chemins affreux qu'elle parcourait, volait avec ardeur à la conquête des âmes, et remettait chaque jour aux mains des missionnaires quelques nouveaux fruits de son zèle héroïque.
Oui, voilà ce qui se fait dans les missions ; mais voit-on quelque chose de semblable dans le ministère pastoral? Les prédicateurs ordinaires font-ils bien des sermons sur cet exercice de zèle? Reviennent-ils sans cesse à la charge pour en inculquer la pratique à leurs pieux auditeurs ? Préchentils d'exemple sur cette importante matière , et IV. 18
jouissent- ils généralement de la réputation de prêtres fervents et zélés?
Dieu veuille que Ton puisse répondre affirmativement à ces diverses questions ! Hélas ! que de sermons vagues, froids, vides, qui n'apprennent rien aux peuples et qui les renvoient comme ils sont venus ! Que de sermons par conséquent qui tiennent la place d'instructions solides, touchantes, pressantes, pratiques, et toujours combinées de manière à opérer le retour des pécheurs et l'affermissement des justes !
— Une autre circonstance où Ton peut encore recommander cet exercice de zèle, c'est au tribunal de la pénitence. Là, on est en communication intime et directe avec les âmes pieuses. Une fois la semaine, plusieurs d'entre elles viennent se confesser. Que leur dit-on dans ces fréquentes confessions? l^eu de chose : quelques mots insignifiants et auxquels on n'attache pas soi-même une grande importance, ou l)ienune exhortation vague et générale qui peut se faire à tout le monde, et qui nonseulement ne corrige pas, mais n'attaque pas même un seul défaut en particulier.
Ah! si, après avoir donné à ces pieux pénitents des avis convenables, bien précisés, et parfaitement appropriés aux besoins spirituels de chacun, on leur imposait pour pénitence, au lieu de ces prières banales qui se font presque toujours sans attention et sans fruit, de faire deux ou trois tentatives de conversion auprès des pécheurs qu'ils connaissent, et de rendre compte, à la prochaine confession, du résultat do leurs démarches ; si on leur
proposait cet exercice comme un excellent moyen de racheter leurs propres péchés; si, enfin, on leur apprenait la manière d'employer avec succès ce puissant moyen de salut, n'est-il pas évident que la gloire de Dieu serait abondamment procurée, que les conversions seraient plus fréqnentes, et que les âmes pieuses elles-mêmes feraient, pour leur propre compte, une ample moisson de grâces et de mérites?
— Enfin, on se trouve encore en contact avec les âmes pieuses, lorsque l'on est obligé de les recevoir ou de les aller trouver pour quelque afTaire particulière, ou pour remplir un devoir de bienséance, ou pour toute autre raison. Le plus ordinairement, c'est dans la compagnie des personnes vertueuses que se trouvent les prêtres. Rien donc ne serait plus aisé, si l'on était animé d'un véritable zèle, que de communiquer à ces saintes âmes le feu divin dont on serait soi-même embrasé.
Cela se ferait tout naturellement et comme par instinct, si l'occupation habituelle de notre esprit et de notre cœur était de chercher les moyens de sauver des âmes. Si c'était là notre pensée fixe, notre unique désir, le principe et le but de toutes nos œuvres, de toutes nos démarches, il est certain que nous serions constamment àla piste des moyens les plus propres à réaliser nos pieux desseins.
Pourquoi, depuis le matin jusqu'au soir, le marchand épie-t-il toutes les occasions de vendre sa marchandise? Parce que sa pensée fixe, dominante, unique même, est de s'enrichir par son commerce. Pourquoi le laboureur devance-t-il le soleil, et s'expose-t-il tout le jour à ses rayons brûlants,
sans murmurer ni se plaindre de ses rudes fatigues? Parce que le désir d'obtenir une bonne récolte est si vif et si ardent au fond de son cœur, que rien ne lui coûte pour le réaliser. Pourquoi le joueur oublie-t-il en quelque sorte jusqu'à l'existence quand il est à son jeu? Pourquoi toute son intelligence est-elle absorbée dans la méditation continuelle des moyens de triompher de son adversaire et de le faire tomber dans les pièges qu'il lui tend? Parce que la passion du jeu règne en souveraine au fond de son cœur, et qu'il ne vit, pour ainsi dire, que pour la satisfaire.
Ah! si nous avions, nous, prêtres de Jésus- Christ, la passion, la sainte passion du zèle au fond de notre cœur, que de moyens de conversion nous emploierions à chaque instant pour la satisfaire î Quel soin nous prendrions d'allumer dans les âmes ce feu sacré que notre divin Sauveur est venu apporter sur la terre, et qu'il veut que nous soufflions sans cesse pour en perpétuer et en accroître l'ardeur : Etquidvolo iiisi ut acccndatur ! Quel bon parti nous saurions tirer de ces âmes pieuses auxquelles nous pourrions si aisément suggérer les moyens de convertir tant de pécheurs avec lesquels elles sont si souvent en rapport !
Au lieu de cela, que faisons-nous dans nos entretiens avec elles? Il faut bien en convenir, on ne trouve quelquefois dans ces longues conversations qu'un échange de récits puérils et frivoles ; on s'entre-communique les petites nouvelles de la localité ; on laisse échapper certaines railleries, plus ou moins piquantes, sur celui-ci et sur celuilà; on se permet des plaisanteries et des épan-
ehements de gaieté peu compatibles a-v^^c la gravité sacerdotale; bref, on passe une heure, deux heures peut-être, à entendre ou à débiter soi-même une foule de petits riens, sans se reprocher le temps précieux que l'on perd et qui pourrait être si avantageusement employé en œuvres de zèle. C'est tout simple; la bouche parle de l'abondance du cœur; et comme on n'a de goût que pour la dissipation, le plaisir et la frivolité, on n'aime à parler que de futilités et de bagatelles.
Si quelquefois une conférence pieuse vient à s'établir, alors ce sont de longues lamentations, de piteuses jérémiades qu'une bonne fille vient faire entendre à son directeur pour lui apprendre ce qu'il sait si bien, puisqu'elle ne lui dit autre chose à confesse, savoir qu'elle est accablée de distractions, qu'elle ne peut prier Dieu, qu'elle ne sait comment faire pour sortir de cette aridité spirituelle qui la fait tant gémir, etc. Autant de plaintes inutiles, autant de moyens, ou plutôt de pieux prétextes que l'on emploie pour se donner la satisfaction de passer une heure ou deux à parler de soi-même à son directeur.
Formez cette sainte fille à la pratique de l'oraison et de l'examen particulier; donnez-lui quelques bonnes leçons d'humilité, de charité, de mortification et de recueillement, et après cela, venez aux œuvres de zèle; demandez -lui quels sont les pécheurs, plus ou moins endurcis, avec lesquels elle est en rapport; indiquez-lui les moyens à prendre pour les convertir, et stimulez fortement son ardeur pour la déterminer à entreprendre ces conversions.