‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 37 sur 51 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Rapports avec les pauvres.

— A l'occasion des conseils que l'on peut donner avec avantage aux pécheurs de la basse classe, nous avons parlé incidentellement des pauvres ; mais il nous reste encore bien des choses à dire sur cette branche si importante du ministère pastoral, et c'est ce qui va nous occuper dans ce chapitre.

Faisons d'abord une observation qui a du nous frapper bien des fois, si nous y avons tant soit peu réfléchi. Rien peut-être ne concilie plus sûrement l'estime, l'attachement et la vénération des peuples à un prêtre, que l'empressement qu'il met à soulager les pauvres. Quand un curé aime ses pauvres ; quand il plaide leur cause en toute occasion ; quand il s'impose des privations et des sacrifices pour les secourir ; quand il fait et fait faire, de tous côtés, des quêtes pour les assister, quand il a mérité le beau titre de Père des pauvres, on ne s'imagine pas combien son ministère est béni.

Et pourtant, le curé qui a fait ce que nous venons de dire, a-t-il rempli tous ses devoirs envers les pauvres de sa paroisse? A-t-il, du moins, rempli la plus importante de ses obligations ? Ilélas ! il le pense peut-être ; mais aux yeux de Dieu, qu'il est loin, s'il ne fait pas autre chose, d'avoir procuré à ses pauvres les secours dont ils ont besoin !

Qu'importe, au point de vue du salut éternel, qu'il donne à leur corps le pain nécessaire pour les nourrir, s'il ne donne pas à leur âme l'aliment spirituel sans lequel elle est morte? Qu'importe qu'il couvre leur corps de vêtements, s'il laisse leur ame dénuée de vertus et couverte des haillons du péché? Qu'importe qu'il leur fasse des distributions de combustible pour réchauffer leurs membres glacés, s'il ne fait rien pour empêcher leur âme de tomber dans les brasiers éternels ?

Or, nous l'avons déjà dit et nous ne saurions trop le répéter, dans le ministère pastoral le soin spirituel de la classe pauvre est un peu négligé. Cependant, nous devons ajouter, pour être juste,

que c'est en province qu'il est négligé; car, à Paris, el c'est une des gloires de celte grande cilé, Taumone spirituelle marche de front avec l'aumône corporelle ; et des œuvres sans nombre, ayant pour but de procurer aux pauvres cette double aumône, s'alimentent chaque jour du zèle inépuisable et de la charité compatissante des pasteurs des âmes et d'une multitude de pieux fidèles. Mais, en province, redisons-le, la chose est bien difTérente. Oui, le soin spirituel de la classe pauvre y est négligé, et négligé mém^e par un clergé édifiant du reste, qui probablement n'a besoin que d'un rayon de lumière pour suivre avec ardeur le bel exemple que Paris lui donne.

On gémit sur la perversité de la classe pauvre, sur sa corruption, sur son ignorance profonde des vérités fondamentales de la religion ; et, oubliant que l'on est le pasteur de ces pauvres brebis, on agit comme si, chez elles, le corps seul avait besoin de soulagement. Quand on le leur a procuré, ce soulagement ; quand on peut se dire au fond de son presbytère : « J'ai des pauvres, et même beau- » coup de pauvres dans ma paroisse ; mais, grâce » à Dieu, ils sont bien assistés, le nécessaire ne » manque à aucun, » n'est-il pas vrai que souvent on se persuade alors que l'on a rempli tous ses devoirs de pasteur à leur égard?

Demandez à tels et tels curés qui se réjouissent de voir leurs pauvres si bien secourus, ce qu'ils ont fait pour leur âme dans le cours de l'année qui vient de s'écouler; peut-être, hélas ! seront-ils forcés d'avouer que non-seulement ils n'ont pas travaillé spécialement pour l'àme de leurs pauvres,

mais qu'ils n'en ont pas même en sérieusement la pensée. C'est une illusion qui s'explique d'autant moins que les curés dont nous parlons connaissent parfaitement les grands besoins spirituels de leurs pauvres.

En effet, quoi de plus commun de la part des ecclésiastiques que le langage suivant : « Les pau- » vres sont adonnés à tous les vices ; ils sontpares- » seux, intempérants quand ils peuvent l'être, » dissipateurs, libertins, jureurs, etc. Ils n'ont » pas le moindre sentiment de religion; on ne les » voit jamais à l'église, encore moins à la table » sainte ; c'est désolant. »

Si les désordres de vos pauvres sont si considérables ; si leur salut éternel est si gravement compromis, comment donc se fait-il que vous, leur pasteur, vous qui répondrez de leur âme au tribimal du souverain juge, vous demeuriez tranquille comme on l'est après un devoir parfaitement rempli, lorsque vous avez procuré à la partie corporelle de leur être les secours matériels dont elle avait besoin ?

Est-ce la foi qui vous manque? non, puisqu'elle vous arrache des gémissements si profonds sur la conduite de vos pauvres? Est-ce l'influence et l'autorité sur ces infortunés ? Elle est aussi complète que possible ; vous êtes bien au-dessus d'eux dans l'éclielle sociale ; vous êtes leur pasteur; vous êtes leur bienfaiteur de tous les jours et, en quelque sorte, de tous les instants ; vous êtes leur père nourricier ; ils savent que, tant par vous-même que par votre crédit auprès des riches, vous leur procurez le pain qu'ils mangent et les vêtements

qui les couvrent. Est-ce la crainte de les aborder, de les entretenir de la grande alTaire de leur salut qui vous arrête? Que cette timidité vous retienne à regard d'un grand du monde, cela se conçoit, mais qui est plus facile à aborder qu'un pauvre, surtout par son curé ? Est-ce la pensée que toutes vos démarches seraient inutiles qui vous empêche de les tenter? Mais vous n'en avez peut-être pas encore fait une seule, du moins avec un grand zèle et une ardente charité, et par conséquent vous ne pouvez pas dire que ces démarches seraient inutiles. Et puis, lors même qu'elles devraient être sans succès, vous auriez du moins rempli votre devoir de pasteur, puisque ce sont les efforts et non le succès qui vous sont demandés.

— Nous ne voulons pas pousser plus loin nos investigations sur cette matière. Nous dirons seulement qu'il faut veiller avec beaucoup de soin sur l'ensemble de sa conduite et sur ses rapports avec les diverses classes de la société, afm de ne mériter jamais le reproche humiliant que le simple peuple fait quelquefois aux prêtres, de travailler avec ardeur au salut des riches, et avec lâcheté au salut des pauvres.

A entendre ces derniers, nous n'avons qu'empressement, complaisance, soins assidus, attentions toutes particulières pour les riches ; tandis que nous n'avons qu'indifTérence, sécheresse, brusqueries et froideur pour les pauvres.

A les entendre encore, quoiqu'ils n'en puissent rien savoir, nous avons au saint tribunal un grand zèle, des paroles douces et onctueuses, des exhor

talions longues et pressantes, et même des décisions larges et accommodantes pour les pénitents des classes supérieures ; tandis que nous n'avons que des paroles froides, des remontrances sévères, des exhortations courtes et précipitées, et des décisions rigoureuses pour les pénitents des classes inférieures.

Assurément, de tels reproches n'ont rien de fondé, et ne procèdent que de la malignité jalouse de ceux qui nous les adressent. Toutefois, comme ils sont graves et humiliants pour le sacerdoce, nous ne saurions trop nous observer, pour ne rien laisser échapper qui les justifie.

Habituons-nous à estimer, à honorer la pauvreté. Ayons sur ce point les nobles sentiments du grand Bossuet, qui a choisi pour matière d'un de ses sermons VEmiiicnte dignité des pauvres dans l'Eglise, sermon dans lequel il dit ces belles paroles : u Qu'on » ne méprise plus la pauvreté. Il est vrai qu'elle » était la lie du peuple ? mais le Roi de gloire » l'ayant épousée, il l'a ennoblie, et il accorde aux « pauvres tous les privilèges de son empire. » Méditons ces paroles éminemment chrétiennes, au pied de notre crucifix, ou mieux encore au pied du divin tabernacle où repose celui qui a laissé tomber je ne sais combien d'anathèmes sur les riches, et des flots de bénédictions sur les pauvres, adoptant si parfaitement pour lui-même la sainte pauvreté dont il faisait l'éloge, qu'il voulut être pauvre à sa naissance, dit saint Bernard, paupcr in nativitate ; plus pauvre encore pendant sa vie, paiipcrior in vif à ; et tout à fait pauvre à sa mort, paiipcrrinms in morte.

Nous avons connu un fervent missionnaire que nous eûmes pour collègue pendant quelques années, qui disait avec une naïveté charmante : « Oh î » que j'aime bien mieux voir de bons paysans ou » des pauvres dans mon confessionnal que de » grandes dames ! 11 semble que l'absolution tient » ferme sur les grosses étoITes ; mais on dirait » qu'elle glisse sur la soie. » Qu'il repose en paix, le digne prêtre qui prononça ces paroles ! Sa mémoire est en bénédiction dans le vaste diocèse qu'il a fécondé de ses sueurs ; et ce n'est pas sans émolion que nous nous souvenons d'avoir reçu son dernier soupir. Puisse-t-il avoir de nombreux imitateurs !

— En réponse à tout ce qui précède, quelques lecteurs nous diront peut-être qu'ils ne font rien, il est vrai, d'extraordinaire pour le salut de la classe pauvre ; mais qu'ils ne font rien non plus de moins pour cette classe que pour les autres. L'église, diront-ils, leur est ouverte comme à tout le monde ; les instructions, s'ils veulent les entendre, leur sont adressées comme aux autres fidèles ; le tribunal de la pénitence ne leur est pas interdit ; on ne les chasse pas de la table sainte ; bref, s'ils veulent se sauver, rien ne les en empêche, et leurs pères spirituels sont prêts à les recevoir quand ils viendront se jeter dans leurs bras.

Celui qui parlerait ainsi (et convenons que ce langage est la traduction littéralement exacte de la conduite de plus d'un pasteur), pourrait-il dire comme celui dont il est le ministre : Er/o sum pastor bonus ? Oserait-il ajouter ; Bonus pastor ani-

mam suam dal pro ovibus suis ? Ne craindrait-il pas de trouver sa propre condamnation dans ces autres paroles : Mercenarius, et qui non est pastor, cujusnos sunt ovesproprias, videt lupuni venicntem? Quel est le loup qui dévore les âmes, si ce n'est le péché dont l'âme des pauvres, en particulier, est si mîeciée? Et di/nittit oves. Diniittit, c'est bien cela ; on ne les empêche pas de venir au bercail ; mais on les laisse s'égarer et se perdre, sans courir après elles pour les sauver ; dimittit oves. Et lupus rapit et dispercjit oves. Mercenarius autem fugit : fugit, oui ; il est partout, excepté où il y a quelques-unes de ses brebis en danger. Voyages d'agrément, parties de plaisirs, festins, jeux, lectures frivoles, etc., fugit. Et pourquoi fuit-il? Quia mercenarius est, et non pertinet adeuni de ovibus. Paroles terribles ! et que nous ne prononçons pas sans effroi en pensant que, nous aussi, nous avons été pasteur.

Ah I que le langage que nous avons rapporté plus haut est différent de celui de Jésus, le modèle des pasteurs ! Ego suni pastor bonus^ et cognosco meas et cognoscunt me meœ... Animam meampono pro ovibus ineis. Et alias oves habeo cjuai non sunt ex hoc ovili : et illas oportet me adducere, et voceni meani audient, et fiet unum ovile et zinus pastor. Pesons bien ces divines et admirables paroles, pesons surtout celles-ci : I/Ias oportet nie adducere. 11 faut que j'amène mes brebis au bercail ; cela veut-il dire, il faut que je les attende ; tant pis pour elles si elles refusent de venir ? A vous de répondre, prêtres et pasteurs : .4^/ vos, a sacerdotes !

Quand Jésus, dans un autre endroit de son saint Kvangilc, se peint encore lui-même sous les traits

cVun pasteur qui a cent brebis à conduire, et quand il en représente quatre-vingt-dix-neuf qui sont en sûreté, et une seule qui court à sa perte, le peintil, ce pasteur, tranquillement assis au sein du bercail, prêt à recevoir la brebis égarée quand il lui plaira de revenir à lui, mais refusant de courir après elle pour la ressaisir ? Oh non ! Écoutez : Qui ex vobis homo, qui habct centum ovcs, et si 2')erdiderit unam ex illis ; une des cent, luiam ex illis ; n'importe laquelle, jeune ou vieille, maigre ou grasse, toutes lui sont chères ; toutes méritent les empressements de son zèle : Noune dimittit nonaginta novcm in deserto, et vadit ad illam quœ pcrierat ? Vous le voyez, vadit ad illam ; ce n'est pas la brebis qui revient d'elle-même au pasteur ; c'est le pasteur qui court après sa brebis. Donec invcniat eam : autre enseignement ; ce n'est pas une seule démarche qu'il fait, un seul moyen de salut qu'il emploie. Non ; si cette démarche ne suffit pas, une autre lui succède, puis une autre encore, et toujours, et toujours, sans se rebuter jamais, donec inveniat eam. Et cum hwenerit eam imponit in humeras suos gaudens ; et veniens domum, convocat amicos et vicinos, dicens illis : Congratulamini mihi quia inveni ovcm qux perierat. Et dans la crainte que le sens de cette ineffable parabole ne soit pas deviné par tout le monde, le Sauveur Jésus ajoute ces mots qui devraient parler si éloquemment à tout cœur de prêtre : Bico vobis, quod ità gaudium crit in cœlo supe?' iino iieccatore p)œnitcntiam agcnte, qnàm super nonaginta novcm justis qui non indigent pœnitcntid.

En présence de ces divines instructions, que de-

vient la fameuse objeciion proposée plus haut : « Je ne fais rien, il est vrai, d'extraordinaire pour « le salut de la classe pauvre ; mais je ne fais « rien non plus de moins pour cette classe que « pour les autres. » Dieu veuille qu'il ne vous soit pas répondu là-haut que vous faites trop peu pour tout le monde ! Mais que deviennent surtout ces paroles qui semblent tomber lourdementd'une bouche glacée : « Si nos pauvres veulent se sauver, « rien ne les arrête ; leur pasteur est prêt à les « recevoir, quand ils viendront se jeter dans ses « bras. »

Piésumons avec précision les diverses considérations qui obligent les pasteurs des âmes à travailler tout spécialement à la conversion des pécheurs de la classe indigente. Vous devez avoir, pouvons-nous dire à ces pasteurs, un zèle de prédilection pour les pauvres : 1° Parce qu'ils sont, d'une façon particulière, les membres de Jésus- Christ et les copies plus exactes de ce divin original ; — T Parce qu'ils sont, au spirituel surtout, abandonnés de tout secours ; — 3"* Parce que vous avez sur eux une haute influence ; — 4° Parce que vous n'avez pas seulement sur eux de l'influence, mais une autorité très-étendue, à cause des bienfaits journaliers qu'ilsreçoivent de vous, bienfaits dont ils savent que vous pouvez les priver s'ils se conduisent mal; — S'' Parce que vous pouvez leur parler avec la plus grande facilité, sans user de précautions oratoires, ni de ménagements quelconques ; — G^ Parce que, n'ayantpeut-étre jamais vu leur pasteur faire une seule démarche pour les convertir, ils admireront votre zèle et recevront vos avis avec reconnaissance;

'-^ 7*^ Parce que, si vous n'allez pas à eux, ils né viendront jamais à vous, n'osant, pas entrer au presbytère, ni même à l'église avec les haillons qui les couvrent, et n'ayant à cause de cela d'autres rapports avec le curé que pendant le peu de temps qu'ils se tiennent à sa porte, en attendant son aumône. Autant de motifs qui s'ajoutent aux raisons générales exposées plus haut, et qui vous font un devoir de recourir, pour sauver ces infortunés, aux moyens que nous allons maintenant indiquer.

— Lapremièretâchequel'on doit s'imposer quand on veut entreprendre la moraiisation de la classe pauvre, c'est de faire une visite générale de tous les indigents de la paroisse. Qu'on ne dise pas qu'on les connaît suffisamment, et que cette visite sera sans résultat. C'est une erreur ; toujours au contraire cette visite produira de grands avantages et fera connaître bien des choses que l'on ignorait complètement.

Assisté d'une personne qui connaît particulièrement les pauvres et le lieu de leur habitation, un curé zélé doit donc faire, par lui-même, l'inspection générale de tous ses pauvres. Il se gardera bien de donner à cette inspection un air d'espionnage ; non, il s'appliquera plutôt à donnera sa visite une couleur de bienveillance, de zèle et d'intérêt. Il sera bon, gracieux, tendre et paternel. Il prendra diverses informations, afin de connaîtrelespluspressants besoins ; il verra de quels pauvres meubles est garnie l'habitation. Il s'assurera s'il y a assez de lits, ou plutôt de grabats, pour que toute la famille soit décemment couchée, et qu'il n'y ait pas confusion do

sexes, ce qui est si dangereux et si commun. Il demandera combien il y a d'enfants, quel est leur âge, ce qu'ils peuvent faire et ce qu'ils font en effet. Il verra si les parents travaillent, et quel est à peu près le produit de leur travail. 11 tachera de savoir s'ils ne reçoivent pas de secours particuliers.

Puis viendra T interrogatoire spirituel : Priezvous Dieu? Allez-vous à l'église le dimanche? On ne vous y voit presque jamais; à quelle messe donc allez-vous? Fréquentez-vous les sacrements? Quel est votre confesseur? Envoyez-vous exactement vos enfants au catéchisme? Leur donnez-vous de bons conseils et de bons exemples? Les empéchez-vous sévèrement de fréquenter de mauvaises compagnies? A l'occasion de ces divers points, on ne manquera pas de faire des observations, des recommandations et même des remontrances fermes, s'il est nécessaire; mais en laissant toujours voir que, sous cette fermeté, se trouve un grand fonds de douceur et de charité.

Comme il arriverait infailliblement que, la visite faite, on oublierait bientôt ce que Ton a appris, il est nécessaire d'avoir un cahier de notes et de faire chez chaque pauvre une espèce de procès-verbal abrégé, mais pourtant très-exact, de tous les renseignements obtenus. Cela fait, il faut terminer la visite par une petite exhortation aussi onctueuse que possible et, ce qui nous plaît beaucoup, dire avant de se retirer : « Mes bons amis, je n'attache » pas un grand prix à ma bénédiction; mais pour- » tant la bénédiction du pasteur ne peut que por- » ter bonheur aux brebis. 3Ietlez-vous à genoux, » mes enfants, et votre père va vous bénir, »

Eh bien! va-t-on encore dire qn'unc telle visite, faite chez tons les panvres avec cet esprit de doucenr, de zèle et de charité compatissante, sera sans résnltat? Le croie qni vondra ; pour nous, nous sommes profondément convaincu du contraire.

— Il est certain que, dans les villes surtout, les pauvres qui s'affichent comme tels, et qui, en cette qualité, ne paraissent en public que couverts de haillons, n'assistent jamais ou presque jamais aux offices publics de leur paroisse, ce qui est un grand mal.

En effet, n'entendant que des messes basses toute l'année, et souvent même n'assistant à aucune, les voilà privés d'entendre la parole de Dieu ; et comme, d'un autre côté, ils ne savent pas lire et ne peuvent suppléer aux sermons par des lectures pieuses, qu'on juge de leur ignorance en fait de religion, lors surtout qu'ils ont suivi avec si peu d'exactitude les instructions du catéchisme dans leur enfance, obligés qu'ils étaient d'aller mendier, quand leurs parents leur en imposaient la rigoureuse obligation. Cet éloignement do l'église et surtout des offices publics, est donc fort préjudiciable au salut de la classe pauvre, et tout curé zélé doit faire ce qui dépend de lui pour remédier à ce grave inconvénient.

Pour cela, il doit s'occuper, autant que possible, d'obtenir des riches quelques vêtements d'étoffe grossière sans doute, mais propres et décents, pour les dimanches et les fêtes; car leurs misérables guenilles sont toujours ce qu'ils mettent en avant pour se justifier du reproche qu'on leur fait de n'as- IV. 20

sister jamais aux solennités de Féglise. Il faut stimuler le zèle des riches à cet égard, et leur faire bien comprendre que cette aumône qu'on leur demande atteint toute la perfection qu'on peut désirer, puisqu'elle est. à la fois corporelle et spirituelle. Quand, par ce moyen, les pauvres seront pourvus d'un vêtement décent, ce sera au curé à prendre les moyens, par lui-même ou par d'autres, de les empêcher de vendre ce vêtement ou de le porter pendant la semaine.

Un autre moyen de faire assister les pauvres aux offices publics, c'est de leur assigner dans l'église un lieu particulier réservé pour eux seuls. \ les entendre, s'ils ne viennent pas à nos offices, c'est qu'ils ne savent où se placer, n'ayant pas le moyen de payer des chaises, et toute la place étant prise par ceux qui les payent. Pour détruire cette objection, il faut que le curé s'entende avec la fabrique, et use auprès d'elle de toutes les ressources du zèle pour obtenir qu'un certain nombre de petits bancs, proportionné au nombre des pauvres de la paroisse, soit constamment réservés pour eux seuls. C'est un sacrifice pécuniaire à faire, il est vrai (car il va sans dire que ces bancs seront gratuits) ; mais ce sacrifice est indispensable. L'église est pour tous les fidèles, riches et pauvres; et ces derniers en seraient indirectement -exclus, s'ils étaient contraints de payer leur place.

Il y a, dans bien des églises, un abus intolérable à cet égard. Sous prétexte que les frais du culte sont énormes, onranronnc sans pitiélaclasse indigente ; tandis qu'on ferait iiifhiiment mieux de ne pas déployer un luxe, quasi profane quelquefois, qui

coule fort cher et qui empêche de faire jouir les pauvres de l'avantage spirituel auquel ils ont droit. Quand on aura obtenu pour les pauvres un lieu spécial, le curé devra les en informer sur-le-champ, et leur recommander de s'y rendre très-exactement les dimanches et les fêtes ; ce dont au reste il pourra aisément s'assurer puisqu'ils ne seront pas disséminés dans les diverses parties de l'église, mais réunis en un même lieu. Pour les déterminer plus sûrement à venir aux offices publics, il ne faut pas manquer de leur dire que les riches seront édifiés de leur exactitude et bien plus empressés à les secourir, quand ils sauront que c'est à de bons pauvres qu'ils font l'aumône.

— Si l'on obtient ce que nous venons de dire, ce sera déjà sans doute un grand avantage spirituel pour les pauvres. Cependant, un curé zélé ne s'en tiendra pas là. Les instructions générales faites au peuple sous la forme de sermons pompeux ou de prônes familiers, sont très-bonnes assurément et très-utiles à ceux qui les entendent ; mais que de choses, spécialement applicables aux pauvres, que l'on ne dit pas dans ces instructions, et qu'Userait pourtant si important de leur dire !

Ces choses, nous le savons, ne pourraient même pas se dire aux pauvres devant ceux qui les assistent. En effet, si l'on venait à dérouler devant ceuxci les vices trop réels de la classe indigente, il est évident que le zèle des riches se refroidirait, et que leur charité, déjà si languissante, deviendrait plus languissante encore.

C'est cet ensemble de réflexions qui détermina

lin curé de notre connaissance à faire ce que nous allons dire dans une ville où l'on n'avait jamais vu pratiquer cet exercice de zèle. Ses supérieurs lui a3'ant confié l'administration d'une paroisss où la classe pauvre était fort nombreuse, il voulut réunir ses pauvres dans l'église, un jour qu'il n'y avait point d'office public. Il les convoqua tous et leur fit savoir le jour et l'heure de la réunion. Il avait fait disposer la chapelle de la sainte Vierge pour les recevoir, et quand ils furent tous arrivés, il fit sortir les autres fidèles, et les portes restèrent fermées pendant toute la durée de la séance. Pour s'assurer qu'aucun ne manquerait à l'appel, il leur avait fait dire en les convoquant qu'avant de se retirer il leur serait fait une aumône : aussi la réunion fut-elle au grand complet.

Grande était la curiosité, car notre curé n'avait pas dit ce qu'il se proposait de faire. Il arrive à l'autel de la sahite Vierge, revêtu des ornements nécessaires pour célébrer la messe, et c'est alors qu'il annonce qu'il va offrir pour eux l'auguste sacrifice, et qu'ensuite il va leur faire une instruction. 11 leur recommanda un profond recueillement, une vive piété, et un grand désir de profiter des grâces qu'ils allaient recevoir. Sa recommandation produisit tout l'etTet qu'il en attendait. Les dispositions de son auditoire furent parfaites, et il comptait ce jour au nombre des plus beaux de sa vie.

Dans son instruction, il commença par leur dire pourquoi il les réunissait, et pourquoi il les isolait du reste des fidèles. Ses raisons étant entièrement à leur avantage, furent parfaitement goûtées ; et, les voies ainsi préparées, il éuuméra, article par

article, tous les reproches qui leur étaient faits ; il leur fit voir que ces reproches étaient généralement bien fondés, et qu'il était de leur intérêt spirituel et temporel de changer de conduite. Alors il leur rappela, comme motifs d'opérer ce changement, les grandes vérités de la religion, insistant fortement sur ce point que c'était véritablement le comble de la folie, quand on était déjà si malheureux en ce monde, de s'attirer un malheur plus effroyable encore dans l'autre.

Cette réunion produisit d'heureux fruits, et M. le . curé se proposait bien delà renouveler périodiquement ; mais ayant été appelé à d'autres fonctions par ses supérieurs, il ne lui fut pas possible de réaliser le projet qu'il avait conçu.

Vénérables collègues, si Dieu vous inspire le désir d'adopter cet exercice de zèle, Nolite obdurare corda vestra ; et soyez persuadés que vous attirerez par là des flots de bénédictions sur votre ministère, puisqu'il est certain que notre divin Sauveur regarde comme fait à lui-même ce que nous faisons au plus petit de ses enfants : Quamdiû fecistis uni ex minimis meis, mihi fccistis (1).

(1) Ce que l'on vient de lire était écrit, lorsque j'ai appris avec un grand bonheur qu'il existait à Paris une œuvre admirable connue sous le nom à' Œuvre de la sainte Famille, qui produisait des fruits de salut merveilleux dans la classe pauvre, et qui procurait à cette classe l'avantage des réunions périodiques dont on vient de parler.

J'engage mes pieux lecteurs à se procurer un tout petit livre dans lequel sont mentionnées les bonnes œuvres de toute espèce qui pullulent au sein de Paris, et qui y produisent de si beaux résultats, au point de vue du zèle et de la charité. (Se vend chez Poiissielgue-Rusand.)

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