CHAPITRE XII
Rapports avec les malades.
— Nous avons bien souvent remarqué que le zèle d'un pasteur à visiter les malades lui conciliait infailliblement l'estime et l'affection de son troupeau. Quand il vole auprès d'eux au moindre signal ; quand il les aborde avec ces témoignages de dévouement et de charité compatissante qu'une foi vive suggère toujours à l'àme du saint prêtre, on admire sa ferveur, on exalte son zèle, on se réjouit de l'avoir pour pasteur. Et, qu'on le remarque bien, ce ne sont pas seulement les malades qui admirent une telle conduite; ce sont aussi leurs parents , leurs amis , et généralement tous ceux qui en sont les témoins.
Il faut donc se faire dans la paroisse une excellente réputation sous ce rapport. Le moyen de l'acquérir, cette réputation, c'est de dire partout et toujours, mais plus spécialement dans la chaire, que l'ouest, la nuit comme le jour, à la disposition de son troupeau ; qu'il ne faut jamais attendre que la maladie soit très-grave pour en informer le pasteur ; que l'on aime bien mieux faire dix voyages inutiles que d'en omettre un seul qui serait nécessaire; que rien ne ferait plus de peine que de penser que les paroissiens ont une crainte excessive de passer pour importuns en ces circonstances.
Un autre moyen d'acquérir cette précieuse réputation, c'est de ne laisser échapper aucun murmure,
et de composer même les traits de son visage quand on est appelé pour quelque malade, afin de ne pas laisser croire que c'est avec peine qu on se rend auprès de lui. On voit quelquefois des prêtres peu édifiants sous ce rapport. Quand on les vient chercher pour confesser un malade, au lieu de partir sur-le-champ, ils entassent questions sur questions pour savoir si la maladie est aussi grave qu'on le semble croire ; ils disent sur le ton du reproche que presque toujours on vient chercher un prêtre sans qu'il n'y ait rien d'inquiétant dans l'état du malade ; que cela détourne des autres occupations du saint ministère , etc. On veut savoir au juste ce que le médecin pense de la maladie, et même quelquefois sur les explications imparfaites que l'on a provoquées, on entreprend de prouver que cette maladie n'offre aucun caractère de gravité.
Ou'arrive-t-il de là? C'est que voyant dans la paroisse que l'on est toujours mal reçu au presbytère quand on y va demander les secours spirituels pour un malade, on ne se détermine à y aller que le plus tard possible, et trop tard, hélas! quelquefois, pourlesalutéterneldesâmes.Delà, des mécontentements graves, des reproches, des murmures contre la négligence du pasteur , lequel , de son côté, paye souvent bien cher au fond de sa conscience cette déplorable lâcheté qui lui fait commettre des fautes dont les suites sont épouvantables aux yeux de la foi.
— Ce qui devrait nous rendre cher un exercice de zèle, c'est la considération de sa haute importance. Procurer à de pauvres mourants le salut éter-
ncl, ou les exposer par sa négligence à tomber eu enfer, telle estFalternativeenface delaquelle devrait toujours se placer un prêtre, quand il est appelé pour un malade. Si notre saint ministère est, en toute circonstance, souverainement utile aux âmes, on peut dire qu'en celle-ci il est presque toujours non-seulement utile, mais encore absolument nécessaire pour réconcilier avec Dieu des pécbeurs en état de réprobation, lesquels, n'ayant presque jamais la contrition parfaite, ne peuvent attendre leur salut que de l'intervention charitable de leur pasteur et des sacrements qu'il leur administre.
Qu'il est consolant pour un bon prêtre de donner à un malade des soins assidus, et de voir ce malade répondre au zèle de son pasteur par le témoignage d'une vive reconnaissance, et, ce qui vaut mieux encore, par les larmes abondantes qu'il répand au souvenir des péchés qu'il vient de confesser ! Quelle joie parmi les parents et les amis, au milieu des peines qui les accablent, de pouvoir espérer que la divine justice est apaisée et que la miséricorde triomphe! et quels flots de bénédictions inondent le digne ministre de Jésus-Christ, qui vient comme un ange consolateur verser un baume salutaire sur ces pauvres cœurs ulcérés dont il entend autour de lui les gémissements et les sanglots ! Qu'il est doux, en recevant le dernier soupir d'une brebis de son bercail, de se dire que l'on n'a rien épargné pour lui procurer le bonheur éternel, et qu'on a soigné son âme comme on désirerait, en une telle circonstance, soigner la sienne propre !
U'AÏs quel trouble au contraire, quelle inquiétude, quel remords au fond do la conscience, si, retenu
par le poids d'une déplorable lâcheté, ou par une froide indifférence, ou même peut-être par l'attrait d'une conversation frivole ou d'une partie déplaisir, on arrivait auprès d'un mourant quelques instants après qu'il aurait perdu, sans espoir de retour, l'usage de ses facultés intellectuelles , quelquefois même après qu'il aurait rendu le dernier soupir ! Pour un prêtre, homme de foi, je ne connais rien de plus poignant que cette réflexion : « Voilà une » âme que j'ai plus de raisons de croire réprouvée » que sauvée; et si elle est damnée, c'est moi qui » en suis cause ; c'est ma lâcheté qui a produit cette » effroyable et irrémédiable malheur. »
— En présence de ces vérités terribles, prenons donc la résolution de tout sacrifier plutôt que d'avoir à nous reprocher d'avoir compromis le salut éternel d'une seule âme. Promettons à Dieu et promettonsnous fermement à nous-mêmes de redoubler de zèle à l'égard des malades et de courir auprès d'eux, malgré tous les obstacles, avec le saint empressement d'une foi vive et d'une charité brûlante.
Mais pourrons-nous toujours les aborder, ces malades si dignes de notre intérêt et de notre commisération? Il nous serait bien doux de pouvoir faire à cette question une consolante réponse ; mais, hélas I qui ne sait que le divin ministère du prêtre est quelquefois refusé, et refusé précisément dans les circonstances où sa nécessité est plus impérieuse et plus rigoureusement indispensable! Tantôt, c'est le malade lui-même qui, par impiété, ou par indifférence pour son salut, ou par ignorance de la gravité de sa maladie, refuse do recevoir la
visite de son pasteur. Tantôt, et plus ordinairement, ce sont les parents ou les amis qui, craignant que la vue d'un prêtre ne soit considérée par le malade comme le signal d'une mort prochaine, prennent sur eux d'ajourner une entrevue à laquelle ils ne consentiront que lorsque le pauvre moribond ne sera plus en état d'en tirer aucun profit.
Quoi qu'il en soit, et de quelque coté que viennent les obstacles au zèle d'un pasteur dans ces pénibles rencontres, nous croyons devoir donner un avis qui, bien suivi, aplanira souvent les voies, et rendra l'accès auprès de tels malades incomparablement plus facile. Nous voulons parler des visites qu'un curé doit faire habituellement à ses paroissiens, et plus spécialement à ceux qu'il craint de ne pas pouvoir aborder quand une maladie grave mettra leurs jours en danger.
11 serait nécessaire qu'un curé connût parfaitement ceux de ses paroissiens qui ont le plus d'éloignementpour les pratiques religieuses et qui, suivant les apparences, refuseront de recevoir les secours spirituels à leurs derniers moments. Quand il saurait au juste quels sont les paroissiens ainsi disposés, il faudrait qu'il leur fît assez fréquemment des visites de politesse, afin que plus tard, au moment du danger, ils reçussent encore comme une visite de cette nature, celle qui, dans l'intention du pasteur, aurait cette fois un autre motif.
On conçoit aisément qu'un homme qui ne reçoit jamais la visite de son curé, et qui le voit accourir en toute hâte quand il est malade, on conçoit, disje, qu'il regarde cette visite comme l'indice d'un grave danger. Ses parents et ses amis qui, pour
Tordinaire, sont beaucoup plus touchés de la maladie du corps que de celle de l'àme, doivent aussi penser, selon la nature et la tendance de leurs affections, que M. le curé, par sa seule présence, qui est comme un événement dans la maison, alarmera le malade en lui faisant croire que la mort le menace.
Or, il en serait tout autrement, si le curé avait, avant la maladie de son paroissien, l'habitude de lui faire de fois à autres quelques visites de bienséance. Sa présence au temps de la maladie ne jetterait plus l'alarme dans la maison : bien plus, on trouverait tout naturel qu'un curé qui fait des visites quand on se porte bien, vmt s'informer de l'état de la santé quand on est malade.
Rien donc de plus avantageux que de visiter habituellement les pécheurs de la paroisse, que l'on craint de ne pouvoir aborder quand une maladie grave surviendra. Gardons-nous d'agir comme certains curés qui ne font de visites qu'aux pieux fidèles de leur paroisse, et qui n'en font jamais à ceux qui, éloignés de toute pratique religieuse, ont évidemment plus besoin que les autres des assiduités de leur zèle.
— Un abus déplorable sur le point que nous traitons dans ce chapitre, c'est d'attendre trop tard à visiter les malades. On dirait (cela n'est pas, sans doute), mais, à voir la négligence de certains prêtres à cet égard, on dirait que, pour s'épargner l'embarras d'une confession difficile, ils attendent que le malade ne soit plus en état de la faire. Nous sommes convaincu, encore une fois, qu'ils IV. 21
ne sont pas mus par nne considération de cette nature ; mais nous disons que, s'ils étaient dans cette disposition, ils n'agiraient pas autrement qu'ils ne font.
Quand on apprend que la maladie est tant soit peu sérieuse, il est bon de se présenter, en ayant soin toutefois de laisser voir qu'on vient plutôt pour s'informer de l'état du malade que pour lui rendre les derniers devoirs. La première fois même, on pourrait se contenter de demander, sans le voir, des nouvelles de sa santé, ajoutant qu'on reviendra bientôt faire une petite visite. Cela ne manquera pas d'être reporté au malade, lequel ainsi préparé recevra presque toujours son pasteur avec joie.
— S'il n'y a rien de très-grave, ni de danger prochain, il est généralement ù propos de dire peu de chose en fait de matière x^cligieuse à la première visite. Quelques mots d'édification, naturellement amenés, suffiront pour l'ordinaire. Mais on témoignera beaucoup d'afTection et d'intérêt au malade ; on écoutera très-attentivement le long récit de ses souffrances et des incommodités de son état (cela plaît tant aux malades I ). On provoquera même indirectement ce récit, en demandant comment le mal a commencé, ce qui a pu l'occasionner, etc. — Et puis, on le plaindra beaucoup et on exprimera le vœu d'une prompte guérison.
Cette première visite ainsi faite préparera certainement les voies k une seconde, dans laquelle on pourra dire bien des choses qui eussent été déplacées dans la première. Cette seconde visite, un ne manquera pas de l'annoncer au malade avant
de le quitter, afin qu'il s'y attende et qu'elle ne fasse sur lui aucune impression fâcheuse.
— Si l'on se conforme exactement à ce que nous avons recommandé ci-dessus, il n'arrivera presque jamais, du moins dans les pays où la foi est encore en règne, que le ministère du prêtre soit formellement refusé. Mais si, faute d'avoir suivi les règles que nous avons posées ou par toute autre considération, les parents ou les amis du malade s'opposaient à la visite du pasteur, il faudrait employer toutes les ressources du zèle pour les déterminer.
Ainsi, par exemple, il conviendrait de leur dire : — que rien n'est plus naturel que de voir un pasteur visiter les brebis de son troupeau quand elles sont malades ; — que cette visite ne fait pas, à beaucoup près, une impression aussi pénible que les parents le supposent ; — que, d'ailleurs, on prendra toutes les précautions pour éviter ce qui serait tant soit peu de nature à effrayer ; — que l'on donnera même à sa visite une couleur de pure bienséance ; — que, du reste, l'expérience prouve et les médecins conviennent que la présence du prêtre, ses pieuses exhortations et les secours spirituels qu'il administre, bien loin de tuer le malade, comme quelques-uns le disent, lui procurent au contraire une paix et un bien-être dont les heureux effets secondent puissamment les remèdes de la médecine.
Souvent ces observations faites avec l'accent du zèle et des démonstrations d'affectueux intérêt, produiront d'heureux résultats. Si cependant il en était autrement, il faudrait aller un peu plus loin
et faire voir avec modération d'abord, mais avec énergie ensuite, qu'il s'agit du salut d'une ame ; que, comme pasteur de la paroisse, on est chargé de cette âme devant Dieu ; que la maladie, déjà grave, peut devenir d'un moment à l'autre bien plus grave encore, et trop grave peut-être pour que les secours spirituels puissent être efficacement appliqués ; qu'il ne faut pas, pour des appréhensions chimériques, ménager au malade et se ménager à soi-même des regrets éternels.
Quelquefois même, comme dernier effort du zèle, il ne faudra pas craindre de dire à ces parents cruellement inflexibles, que la maladie est malheureusement plus grave qu'ils ne pensent ; que si le médecin rassure le malade et les personnes qui l'entourent, il donne un espoir qu'iln'apas lui-même; que l'on a voulu savoir, avant de faire une démarche formelle, ce qu'il pensait de l'état du malade, et que c'est parce qu'on sait qu'il n'attend plus rien des remèdes humains, que l'on fait tantd'instances pour appliquer des remèdes d'une autre nature.
On pourrait aussi, avec chance de succès, dire en certaines circonstances à des parents affligés qui ont la foi, et qui soutirent, au fond, de refuser les secours de la religion dont ils reconnaissent bien la nécessité : « Il m'en coûte beaucoup, pauvres âmes déso- « lées, de vous tenir ce langage. Oh ! que je voudrais « pouvoir vous rendre celui que vous êtes menacés « de perdre! Malheureusement, cela est au-dessus « de mes forces ; mais ce que je ne puis faire pourlc « corps, je puis le faire pour l'ame. Sachez-le bien : « si vous laissez mourir votre parent en état de « péché, c'est votre foi elle-même qui fera votre
c( supplice ; oui, je vous le prédis, vous frémirez « toute votre vie en pensant que, pour lui conserver « quelques jours ou quelques heures d'existence, (( vous avez sacrifié son àme et compromis son salut « éternel. Une affection tout humaine éteint en ce (( moment en vous les lumières de la foi ; mais quand « cette affection se sera refroidie ; quand la raison « et la foi, actuellement éclipsées, auront reparu, <( vous n'aurez pas assez de larmes pour pleurer « la faute que vous commettez, en m'empéchant « de remplir le plus sacré de mes devoirs. »
Si ces divers moyens ne produisent aucun résultat avantageux, il faudra bien se retirer ; mais on devra, pour dernier mot, annoncer qu'on reviendra savoir des nouvelles du malade et faire une nouvelle tentative pour sauver son âme. En attendant cette seconde visite, il sera très-utile de prier et de faire prier les bonnes âmes, d'offrir même le saint sacrifice et de s'imposer quelques pénitences pour fléchir la divine justice, à l'exemple de tant de saints qui obtenaient par cette voie la conversion des pécheurs les plus endurcis.
— C'est dans ces pénibles circonstances qu'il est avantageux de voir en particulier les âmes pieuses qui abordent le malade et qui lui rendent quelque service. Quel bonheur si ces âmes, avec les précautions du vrai zèle que nous avons indiquées plus haut, pouvaient le déterminer à demîinder lui-même le prêtre que ses parents et ses amis s'obstinent à repousser î Ah ! il est clair qu'alors tous les obstacles seraient aplanis, et que les parents euxmêmes se réjouiraient d'un si heureux dénoùment.
Il ne faut donc pas manquer de se concerter.
soit avec quelques amis de la maison, soit avec quelques domestiques, garde-malades, sœurs de charité ou autres, qui prépareront les voies et travailleront efficacement au salut d'une pauvre âme suspendue, sans s'en douter peut-être, sur des brasiers éternels.
— Il arrive quelquefois que les parents ne s'opposent pas à l'entrevue que sollicite le pasteur; mais c'est le malade lui-même qui refuse de recevoir sa visite. Que faire en cette triste occurrence?
S'il y a de sa part un refus positif, opiniâtre, et que rien ne peut vaincre, peut-être pourrait-on se présenter malgré cette triste opposition, surtout si le danger de mort était imminent; mais si, ce qui est probable, on est formellement et énergiquement repoussé, il faudra bien alors se borner à faire agir, avec toutes les industries du zèle, les parents, les amis, les âmes pienses qui environnent cet infortuné, et recourir ensuite aux moyens spirituels, à la prière, aux bonnes œuvres, au saint sacrifice de la messe, et même, comme nous l'avons déjà recommandé, aux pénitences corporelles, si propres à toucher le cœur de Dieu quand c'est un pasteur qui se les impose pour sauver une brebis de son troupeau.
11 arrive quelquefois qu'un de ces pécheurs endurcis se détermine à recevoir la visite d'un prêtre ; seulement il a soin de déclarer que c'est comme ami, et non comme confesseur, qu'il consent à le voir. 11 va sans dire que, malgré cette restriction, bien pénible pour le cœur d'nn prêtre, il ne faut pas balancer à se transporter immédiaten^ent au-
près du malade; car souvent la visite de Fami pourra bien préparer la voie au ministère du confesseur. Quand on sera près du chevet, on devra redoubler de précautions pour ne rien dire qui le froisse, tacher de gagner son affection ou du moins son estime par des témoignages vifs et sincères de Tintérètle plus tendre; et si le danger est pressant, aborder le point délicat, et tâcher, avec une douceur angélique, de dissiper les préventions que l'on a contre une confession qui va procurer de si abondantes consolations si on se détermine à la faire.
Malheureusement, il arrivera peut-être que dès la première ouverture que l'on fera sur ce point, on sera réduit au silence par certains mots si fermement articulés, qu'une nouvelle tentative sera bien difficile; cependant, on pourra, toujours avec de grandes précautions, revenir encore à la charge, prier, conjurer, supplier, pleurer même, si la divine miséricorde donne en ce moment quelques larmes, et enfin, pour dernière ressource, faire retentir aux oreilles de ce pécheur endurci les menaces formidables du Dieu vengeur entre les mains duquel il va bientôt tomber ; ayant soin toutefois de ne pas faire ceci sur un ton grondeur et indigné, mais avec une sainte impétuosité de zèle, tempérée de douceur et de compassion vive.
Si l'emploi de ces moyens ne produit pas l'effet que l'on en attend, on pourra, du moins, se rendre devant Dieu le témoignage que Ton a rempli jusqu'au bout son devoir de pasteur, et se consoler tristement en méditant ces paroles du prophète Kzéchiel : Si... animntiavcris impio, et ille non fucrit conversus ah im.pietate suà et à via sud impiâ,
ipse qiiidem in iniquitate siiâ morietur : tu antcm animam tiiam liber asti. (Ch. lïl, v. 19.)
— Quelques prêtres instruits et zélés emploient, à regard de certains malades qui refusent de se confesser, un ingénieux moyen qui est assez souvent couronné de succès. Ce moyen consiste à les faire se confescer sans qu'ils sachent qu'ils se confessent.
Après les préambules ordinaires au début de toute conversation, on arrive peu à peu sur le terrain religieux, et l'on essaye de faire parler le malade de l'ensemble de sa conduite passée, en fait de religion : on lui dit, le sourire sur les lèvres, que sans doute il n'était pas très-fort sur cet article ; que peut-être il avait à peu près perdu la foi ; qu'il ne priait guère, ou point du tout; que depuis longtemps il n'assistait plus à la messe et ne s'embarrassait guère des commandements de l'Eglise, etc.
Puis, après quelques courtes digressions, on passe à la conduite envers le prochain, puis enfin à la conduite envers soi-même, toujours par forme de conversation et avec un certain entrain aimable et familier.
Il est certainquel'entretienroulant sur ces diverses matières, que nous ne faisons qu'indiquer, on obtient une connaissance générale de l'état spirituel du malade, et cette connaissance suffit pour qu'on lui dise avec plus ou moins de liberté, selon les circonstances, que la confession ne doit plus l'etrrayer, puisque la voilà faite sans qu'il s'en soit douté. Trèssouvent il rira de cette ruse innocente, et consentira à achever sérieusement ce qu'il acommencé en
badinant. Il va sans dire qu'on rectifiera dans la confession sérieuse ce qu'il sera nécessaire de rectifier : l'essentiel était de déterminer le pécheur à se confesser.
Sans doute ce pieux artifice ne peut pas toujours s'employer; c'est à chaque prêtre en particulier à voir quand il peut y recourir avec chance de succès.
— Si l'obstacle à la confession se lève, ou s'il n'y a pas eu d'obstacle à lever, quelle conduite faudra-t-il tenir à l'égard du malade au chevet duquel on se trouve ?
Après avoir observé les précautions indiquées plus haut, on aborde tout doucement l'article de la confession ; et s'il est nécessaire, on dissipe en peu de mots les préventions si peu raisonnables que l'on a contre cette institution religieuse, infiniment plus consolante qu'elle n'est pénible. Du reste, l'expérience apprend que le plus difficile est d'approcher le malade ; car quand on est seul avec lui, presque toujours il accepte, et même souvent avec un empressement auquel on ne s'attendait pas, les secours spirituels qu'on lui propose.
Il est ordinairement bon d'avancer le plus possible la confession dès la première séance, sans cependant fatiguer le malade et redoubler la fièvre par une attention trop longtemps soutenue.
S'il n'était pas possible de finir la confession à la première séance, et si l'on craignait que la maladie ne fit des progrès graves et subits, il ne faudrait pas manquer de disposer le malade à l'absolution, même avant d'avoir entendu toute sa confession, si son état ne permettait pas de l'achever
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immédiatement. Il ne faut pas oublier que, dans ces circonstances, l'intégrité de la confession n'est pas nécessaire, et que l'on peut, que l'on doit même donner l'absolution, quoiqu'il y ait encore bien des pécbés mortels à déclarer, sauf à procurer l'intégrité dans les confessions subséquentes, si l'état du malade le permet. Il serait même trèsfâcheux que Ton épuisât ses forces par des interrogations multipliées et par une confession trèsétendue, de manière à ne plus pouvoir le disposer à la contrition. N'oublions jamais que l'intégrité de la confession n'est pas toujours nécessaire, mais que la contrition est absolument indispensable.
— Ce que nous avons dit jusqu'ici regarde spécialement les malades qui n'ont pas de religion, et dont la foi est tellement affaiblie, sinon éteinte, que l'on ne sait comment leur procurer le bienfait d'une mort chrétienne.
Le plus souvent, ces personnes appartiennent à une classe élevée de la société, et c'est encore une difficulté de plus pour certains curés, naturellement timides, qui n'osent aborder un grand du monde, surtout pour lui annoncer qu'il est temps de se préparer à paraître devant Dieu.
Si cette timidité atteignait im certain degré, et si l'on connaissait dans la paroisse ou dans les paroisses voisines un prêtre moins timide et moins embarrassé, il ne faudrait pas manquer, si l'on croyait surtout qu'il fût aimé et estimé du malade, de le proposer ou de le faire proposer par les parents ou les amis ; car il s'agit de sauver une âme qui va périr, et ce n'est pas le cas d'écouter la
suggestion d'un vain amour-propre dont les résultats pourraient être si déplorables.
— Quant au commun des fidèles, on n'éprouve, pour l'ordinaire, presque aucun embarras. Sans doute il faut toujours user de discrétion, de ménagement et de délicatesse ; mais il est rare que l'on rencontre des difficultés sérieuses.
Quelquefois on ne sait trop si l'on doit annoncer formellement au malade qu'il va mourir, ou si l'on doit le lui laisser ignorer. Voici notre opinion sur ce point important. Si le malade connaît parfaitement son état ; s'il ne s'en afflige pas le moins du monde, et s'il est pieusement soumis et résigné à la volonté de Dieu, pas de difficulté. Mais s'il ignore la gravité de sa maladie ; s'il ne la croit pas mortelle, et si, en lui, tout annonce qu'il a l'espoir de guérir, on peut ne pas se presser de lui ôter cet espoir, pourvu (notez bien ceci) qu'il consente à se confesser, à communier et même à recevoir r extrême-onction, si le danger devient plus grave.
Mais, dira-t-on peut-être, comment le communier en viatique ; comment lui donner F extrême-onction sans lui ôter l'espoir de sa guérison? Nous convenons que quelquefois cet espoir pourra effectivement être un peu affaibli quand on proposera les derniers sacrements ; cependant, avec du tact et des précautions, on pourra présenter les choses d'une manière qui ne sera pas encore très-alarmante.
Ainsi, on pourra dire que ces sacrements ont souvent produit, même pour le corps, les effets les plus salutaires; que l'extrême-onclion, en particulier, est instituée non-seulement pour le bien de
rame, mais aussi pour la giiérison du corps quand, dans les desseins de Dieu, cette guérison est plus favorable que nuisible au salut ; on pourrait ajouter, si réellement on avait connaissance de quelques faits de ce genre, que l'on a trouvé dans le cours de son ministère plus d'un malade désespéré qui ne s'était trouvé mieux qu'à partir du moment qu'il avait reçu les derniers secours de la religion. Ces considérations et autres semblables détermineront presque toujours les malades à recevoir les sacrements qu'on leur proposera.
— Du reste, nous ne saurions trop recommander de ne pas attendre aux derniers moments à donner le saint viatique et l'extréme-onction. Ces sacrements, si féconds en grâce, ont besoin, pour produire dans toute leiu' plénitude leurs merveilleux effets, d'être reçus lorsque les malades possèdent encore le libre usage de leurs facultés intellectuelles.
Un pasteur zélé ne doit rien négliger pour procurer aux âmes qui lui sont confiées tous les secours spirituels qu'il est tenu par état de leur administrer au temps de leur dernière maladie ; et ce serait se charger devant Dieu d'une immense responsabilité que de les priver par une crainte pusillanime, ou par une négligence coupable, des moyens de salut que l'on doit employer à leur égard .
— 11 est un abus contre lequel nous devons nous élever avec force. Trop souvent on voit des malades abandonnés de leur confesseur après qu'il leur a donné les derniers sacrements. On accumule à la hâte la confession, la communion, l'extréme-onction
et Findulgence in articula mortis, afin de pouvoir respirer un peu et dormir tranquille. On a grand soin de calmer les inquiétudes des parents, en leur disant que l'on n'a plus rien à faire, que l'on a donné au malade tous les secours spirituels dont il pouvait avoir besoin, et qu'il suffit maintenant de lui suggérer de fois à autres quelques sentiments de confiance et de résignation.
Cependant, quelques jours, une semaine, deux semaines peut-être s'écoulent, et le malade vit encore. Il s'affaiblit graduellement, mais lentement; il aurait un grand désir de revoir son confesseur, peut-être même prie-t-il ses parents de le faire demander; mais ceux-ci, craignant de se rendre importuns, croyant d'ailleurs que sa présence n'est nullement nécessaire puisqu'il a donné tous les sacrements au malade, rassurent celui-ci, et lui font espérer que son confesseur reviendra sans doute le voir prochainement. Cependant cette visite ne se fait point ; le malade est abandonné à lui-même ; peut-être, hélas ! comme il arrive assez souvent, s'est-il rappelé quelques péchés graves qu'il aurait un grand désir de confesser; qui sait même si, ce qui n'est pas sans exemple, il n'a pas retenu par timidité quelque péché énorme qu'il serait actuellement disposé à déclarer à son confesseur, s'il avait le bonheur de le voir ?
Dans tous les cas, combien ne lui serait-il pas avantageux d'être encouragé, fortifié par de pieuses exhortations contre les assauts du démon, qui fait quelquefois, au moment de la mort, des efforts incroyables pour jeter les âmes dans les troubles affreux et même dans le désespoir.
Compter sur les parents et les amis en de telles circonstances, c'est bien souvent une pure illusion. C'est donc au confesseur à faire entendre la voix du zèle et de la piété ; c'est lui qui doit, autant qu'il est possible, rendre jusqu'aux derniers moments les devoirs que réclame Fàme dont il est chargé. Hélas ! elle va faire son entrée dans l'éternité ! Peutelle jamais être trop bien disposée à paraître au tribunal du souverain Juge !
— Dans ces dernières visites que nous recommandons, on doit toujours demander au malade s'il ne désirerait pas un entretien particulier.
S'il n'a rien à dire et qu'il n'ait besoin que de consolations, on devra lui suggérer brièvement (car les longues exhortations fatiguent les malades et leur sont peu utiles) les actes de foi, d'espérance, de charité, de contrition, de soumission à la volonté de Dieu, etc. On fera bien de mettre entre les mains du malade un petit crucifix qu'on lui recommandera de baiser de temps en temps, en disant au fond de son cœur : « 0 mon Jésus ! je vous aime » de toute mon âme, augmentez en moi votre » saint amour. — 0 mon Jésus ! je suis content » de souffrir pour vous qui avez tant souffert pour » moi. — 0 mon Jésus ! j'unis mes souffrances » aux vôtres ; appliquez-moi le mérite de toutes » vos douleurs. — 0 mon Jésus! je vous fais de » bon cœur le sacrifice de ma vie ; j'unis ma mort » à votre mort ; ayez pitié de ma grande misère. » — Tout à vous, Jésus, tout à vous pour le temps >) et pour l'éternité ! — Sainte Marie, ma tendre » mère, priez pour moi. — Mon bon ange, priez
o pour moi. — Mes saints patrons, priez pour moi. » — Saint ange, qui fûtes choisi pour fortifier et » consoler Jésus dans son agonie, fortifiez-moi, » consolez-moi, etc. »
On ne saurait se figurer combien ces courtes aspirations, proposées par un prêtre pieux et zélé, procurent de grâces et de consolations.
C'est encore une fort bonne chose que de tâcher de faire produire aux malades des actes de charité parfaite. On peut quelquefois, sans les fatiguer, leur dire qu'il y a des actes d'amour si parfaits, qu'ils obtiennent sur-le-champ la remise totale des peines temporelles que l'on aurait à subir dans le purgatoire. On leur dit que, pour cela, il faut s'efforcer d'aimer Dieu pour lui-même, à cause de ses amabilités et de ses perfections infinies, bien plus qu'à cause du bien qu'il nous a fait.
On trouve dans la classe pieuse plusieurs âmes capables de goûter ces hautes considérations ; et quand on voit qu'elles les comprennent et qu'elles témoignent le désir d'aimer Dieu de la manière qui vient de leur être apprise, on fait avec elles un acte de charité parfaite, le prononçant très-lentement, appuyant sur chaque mot, et ajoutant même un tout petit commentaire, si on le juge à propos. On peut aussi très-utilement décomposer cet acte et le faire faire par voie d'interrogation ; par exemple : « Vous aimez bien le bon Dieu, n'est-ce pas, mon » enfant? — Oui, mon père. — Vous Faimez de tout » votre cœur, de toute votre âme et de toutes vos » forces, n'est-il pas vrai? — Oh ! oui, mon père. « — Ce n'est pas seulement parce qu'il vous a fait » du bien que vous l'aimez; mais c'est aussi parce
» qu'il est infiniment bon en lui-même, souverai- » nement aimable et rempli de toutes sortes de per- » fections ; c'est surtoutpour cela que vous Faimez, » n'est-ce pas, mon enfant? — Oui, mon père. »
Dans le cas où le malade n'aurait pas encore atteint le souverain degré de la charité, il est bon de lui dire d'en faire à Dieu la demande spéciale par l'intercession de Marie, disant par exemple : « 0 )) mon Dieu, j'ai un grand désir d'avoir la charité » parfaite ; je vous en supplie, donnez-la-moi, mon » Dieu, si je ne l'ai pas encore. — 0 Marie, mère » du bel amour, obtenez-moi la charité parfaite. »
Il est très-convenable, avant de se retirer, de recommander aux assistants de suggérer de nouveau au malade quelques-uns des actes qui viennent d'être proposés, ajoutant toujours que, s'il témoigne le désir de se confesser, il ne faut pas manquer de le faire savoir au presbytère.
— Eh bien ! n'avions-nous pas raison de dire qu'un bon et charitable pasteur qui prodiguait aux malades les soins assidus de son zèle, était infailliblement aimé et béni de son troupeau? Est-il possible que des visites toujours faites avec ce saint empressement, ce dévouement absolu, cette piété tendre que l'on aime tant à trouver chez un pasteur, ne lui concilient pas l'estime, la vénération et l'attachement de toutes les brebis de son bercail ?
Courage donc, bons et fidèles serviteurs, multipliez-vous en quelque sorte par les saintes ardeurs de votre charité; ouvrez, ouvrez les portes du paradis à tant d'âmes dont vous êtes les seconds
rédempteurs, et qui vous rendront en gloire dans le ciel le bien que vous leur aurez fait sur la terre.