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CHAPITRE XIV

Rapports avec les personnes dans la compagnie desquelles on voyage.

— En quelque lieu que nous soyons, partout et toujours nous sommes prêtres ; nous devons donc partout et toujours nous conduire en prêtres et en saints prêtres : les occasions d'exercerle zèle ne nous manquent jamais; c'est nous, hélas î qui manquons de les saisir, ces occasions que nous avons de travailler au salut des âmes.

Ce n'est pas seulement au sein de la paroisse confiée à nos soins que nous pouvons déposer des semences de salut ; les voyages eux-mêmes nous en otfrent souvent l'heureuse occasion. En quelque lieu qu'un saint prêtre rencontre des Ames, son zèle s'allume à leur égard, et sa principale

occupation osl de chercher des moyens de travailler à la sanctification de celles avec lesquels la Providence le met en rapport. Quand il est seul, son zèle n'est pas oisif ; il sait encore s'occuper des îimes ; la langue se tait, mais le cœur parle et l'esprit s'exerce. La prière et l'étude, voilà les œuvres de zèle du prêtre solitaire.

Prêtres de Jésus-Christ, sauveurs des âmes, ne violons jamais ces grands principes, et ne croyons pas, par exemple, que dans nos voyages, nous puissions nous égayer et nous mettre au large, au point d'oublier en quelque sorte l'auguste dignité de notre profession.

— Mais, avant de parler des œuvres de zèle que nous pouvons pratiquer dans nos voyages, voyons quand il convient de les entreprendre. S'il est une vérité constatée par une expérience journalière, c'est celle que le pieux auteur de l'Imitation a transformée en axiome spirituel : Qui perecjrinantur y raro sanctificantur .

11 est certain que les voyages sont une occasion de relâchement et de dissipation, môme pour les plus fervents. Dès qu'on a mis le pied sur une voiture publique, il semble que l'âme se resserre et que la dévotion s'en échappe. Ces figures inconnues, cette variété d'âge, de sexe et de condition, ces champs, ces prés, ces bois que l'on traverse, et jusqu'à ce roulement de voiture qui vous étourdit, tout contribue à jeter l'âme dans un certain extérieur où s'absorbent et se dissipent les joies si douces qu'elle goûte au sein du recueillement et de la prière. Le pieux silence du cabinet, les exercices

de piété, les œuvres du ministère au milieu d'un troupeau parfaitement connu et tendrement chéri, contrastent tellement avec le tracas, le tumulte et l'agitation des voyages, que l'on doit, avant de s'y engager, voir si réellement il est à propos de les entreprendre.

— Certains voyages sont nécessaires ou du moins très-utiles; d'autres sont simplement convenables ou indiirérents ; d'autres enfm sont déplacés.

Il est clair que les premiers sont dans l'ordre et que Dieu les bénira, puisque la nécessité ou une grande utilité les commande. Après donc avoir, dans la prévision des accidents qui pourraient survenir, disposé les choses de manière que le troupeau ne souffre pas de l'absence du pasteur; après avoir fait tout ce que prescrivent les statuts du diocèse, relativement aux voyages, on peut les entreprendre, s'ils sont nécessaires ou très-utiles; cela est incontestable.

Quant à ceux dont on pourrait se dispenser sans inconvénient, et qui ne sont exigés ni par des considérations de santé ni par des convenances tant soit peu rigoureuses, on peut se les permettre comme récréation, pourvu qu'ils aient lieu rarement et pour peu de temps, surtout si l'on exerce les fonctions du saint ministère. Nous disons : o?i peut, et non pas : // est à propos; c'est une espèce de transeat dont nous serions bien fâché que l'on abusât. Nous dirions bien plus volontiers, à l'occasion de ces voyages, qu'il est à propos de ne pas les faire, et que nos intérêts spirituels et ceux de la paroisse demandent que nous en fassions le sacrifice.

Nous avons connu un s.aint et savant prêtre qui délibérait longtemps avant d'entreprendre un voyage ; on eût dit qu'il s'agissait pour lui d'une affaire majeure; et comme nous lui faisions part, un jour, de la surprise que nous causait sa longue hésitation, il nous fit cette réponse, que nous n'avons jamais oubliée : « Pour rien au monde, je ne » voudrais entreprendre un voyage, si je n'étais » profondément convaincu que je glorifierai plus » Dieu en le faisant qu'en ne le faisant pas. » Règle excellente, et que nous ferons bien de nous appliquer à nous-mêmes.

Pour ce qui est des voyages de la troisième classe, il est clair que nous devons nous les interdire. Si nous nous permettons des voyages que rien ne légitime, comment croire que Dieu les bénira? S'ils sont déplacés, ou qu'en les faisant on se propose une fin positivement mauvaise, à quels dangers ne s'expose-t-on pas ! Cette seule pensée fera frémir tout prêtre qui n'ira puiser ses inspirations que dans la foi qu'il prêche.

— Les voyages fréquents, surtout de la part des prêtres employés dans le saint ministère, sont un des plus graves désordres qu'ils aient à se reprocher. Les paroissiens gémissent et se plaignent amèrement de ces absences si souvent répétées. Ils «avent bien qu'elles se renouvellent trop fréquemment pour qu'on puisse les motiver par des considérations graves. Le pasteur, le prêtre même, quel qu'il soit, qui se permet tant et tant de voyages, passe dans l'opinion publique pour un homme dés- <iîuvré, fainéant, léger, dissipé, amateur de la bonne

chère, dépourvu enfin de piété, de zèle et d'esprit ecclésiastique.

Notez bien que nous ne parlons pas seulement ici de ces voyages de long cours qui demandent plusieurs jours, ou peut-être même quelques semaines ; non, nous parlons de ces absences moins longues, de ces excursions qui se font à peu do distance de la paroisse chez des confrères ou ailleurs, et qui peut-être n'empêchent pas de revenir le soir à la maison. Ces petites absences, quand elles se reproduisent fréquemment, sont incompatibles avec les habitudes pieuses et vraiment sacerdotales, sans lesquelles le ministère du prêtre est frappé de stérilité.

Priez un de ces prêtres errants de vous montrer à la fm d'une semaine, d'un mois, d'une année peut-être, le travail qu'il a fait pendant ce temps pour l'utilité de son troupeau. Quelques confessions entendues à la liàtc; quelques catéchismes sans préparation; quelques malades administrés sans zèle, sans piété, sans onction ; mais le travail théologique ; mais l'étude de l'Ecriture sainte ; mais les sermons et les prônes consciencieusement travaillés ; mais les œuvres de zèle, mais la visite des pécheurs pour essayer de les convertir ; mais les exercices de piété !... Que de vides, grand Dieu! que de lacunes dans une vie qui devrait être si complètement et si saintement remplie !

— Atln que l'on ne soit point tenté de considérer ce que nous venons de dire comme des déclamations exagérées, nous croyons devoir extraire le passage suivant d'un traité de théologie morale

qui n'a pas jusqu'ici encouru le rcproclio dune sévérité outrée.

(( La résidence, dit S. Km. le cardinal Gousset, a » laquelle un curé est obligé, doit être personnelle; » on ne peut s'éloigner de sa paroisse sous pré- » texte qu'on se fait remplacer, à moins qu'on n'y » soit autorisé par son supérieur; et celui-ci ne le » permet qu'à ceux qui ont des raisons plus ou » moins fortes, selon que l'absence doit être plus » ou moins longue. Elle doit être perpétuelle; il » ne suffit pas d'être dans sa paroisse les jours de » dimanche et de fêtes de commandement, il faut » y être tous les jours, moralemciit parlant; car » tous les jours il y a quelque chose à faire pour » les paroissiens; tous les jours le minist«'3re du » prêtre peut être nécessaire à quelques fidèles, (le » n'est pas assez non plus d'y passer la nuit et une )) partie de la matinée : celui qui, sans raison légi- » lime, s'absente tous les jours, ou presque tous » les jours, ou trois ou quatre fois par semaine, » sortant le matin pour ne rentrer qu'au soir, ne » peut être en siïreté de conscience : outi'e le dan- » ger de laisser mourir des malades sans sacre- )) ments, il perd son temps, se met hors d'état de » remplir exactement ses devoirs et scandalise les » peuples. Une vie aussi dissipée est incompatilde » avec l'esprit ecclésiastique, avec l'amour de la » retraite, de la prière et de l'éîude, nécessaire à » tout prêtre et spécialement à ceux qui soni char- » gés clc la direction des âmes. »

— Maintenant nous su])posons que tout est en règle. Les raisons qui motivent l'absence ont été IV. 23

pesées devant Dieu; on les trouve suffisantes; les préparatifs sont faits, la permission, si elle est nécessaire, a été obtenue; on est convenablement remplacé par un prêtre approuvé ; le voyage va se faire. Comment s'y prendre pour qu'il soit béni de Dieu et qu'il devienne une œuvre de zèle ?

Avant de partir, il est à propos, si la discrétion le permet, de faire savoir pourquoi l'on s'absente. N'ayant, comme nous le supposons, que de bonnes raisons pour le faire, on le saura, et la malignité n'attribuera plus ce voyage à des motifs peu dignes d'un prêtre. 11 convient aussi, selon nous, de fixer avec autant de précision que possible le jour même de son retour; ce sera comme nue quasi-obligation que l'on s'imposera et que l'on pourra même alléguer utilement, pour résister aux instances que des parents ou des amis pourraient faire pour nous retenir.

Nous conseillons aussi de prendre avec soi, outre son bréviaire , le Nouveau Testament, l'Imitation de Jésus-Cbrist et un volume d'bistoire ecclésiastique ou de théologie. Ces livres ne seront pas serrés dans les bagages, car ils devront servir en voiture pendant le voyage ; il sera bon de les garnir de pieuses images que l'on trouve souvent occasion de placer utilement en les donnant à des enfants ou à d'autres voyageurs, si les convenances le permettent. Ces diverses recommandations paraîtront peut-être minutieuses; pour nous, nous les croyons utiles; les saints prêtres s'y conforment avec exactitude, et il est certain que les voyageurs seront édifiés de ces pieuses pratiques, si peu importantes qu'elles soient en elles-mêmes.

Enfin, il tant offrir son voyage à Dieu et le prier de le bénir. Si on le peut, il est très-convenable de saluer le très-saint sacrement avant de partir. Dans celte visite on récite l'itinéraire; on met son cœur dans le cœur de Jésus ; on lui promet d'éviter tel ou tel défaut principal, auquel on est sujet pendant les voyages ; on lui recommande les personnes avec lesquels on va voyager ; on lui demande les grâces nécessaires pour travailler à leur sanctification; on se met sous la protection de Marie, de son bon ange, du patron et des anges gardiens de la paroisse, et enfin on se retire en demandant à Jésus sa bénédiction.

— L'idée fixe qui doit occuper notre esprit à partir du moment où nous nous mettons en route, c'est d'édifier les personnes qui vont voyager avec nous, par un extérieur modeste et une conversation utile. Si l'on ne se dit pas à soi-même d'une manière positive et arrêtée : Je veux honorer et faire respecter le sacerdoce en ma personne par mon extérieur et par mon discours; si l'on s'installe en voiture machinalement et sans réflexion, comme le commun des voyageurs, il est à craindre que l'on n'exerce pas sur soi-même ime vigilance assez exacte, et que, dès le début, on ne se permette déjà bien des choses qui n'édifieront guère. Mais n'anticipons point.

Avant de monter en voiture , on a quelquefois des explications à demander, peut-être même on a de petits démêlés avec les employés des bureaux, relativement à sa place ou à ses bagages. Règle générale, à l'égard de ces employés, comme à l'é-

gard des coiulncteurs, cochers, commissionnaires, etc., soyons doux, honnêtes, généreux, accommodants. Jamais, avec eux, de discussion tant soit peu vive; sacrifions, s'il le faut, quelques pièces de monnaie ; nous les regagnerons au delà en considération et en estime.

Oh! que nous avons vu de grandes misères à cette occasion ! que nous avons vu le sacerdoce humilié, et humilié dans des circonstances où rien n'était plus aisé que de le maintenir en honneur!

— Si, suivant le conseil donné plus haut, nous avons la volonté ferme d'édifier nos compagnons de voyage, nous pourrons quelquefois le faire dès les premiers moments, par exemple, en proposant généreusement notre place h un vénérahle vieillard, ou à un infirme, ou à une dame qui semble souffrir à la place qui lui est assignée. Un acte de complaisance, en de telles rencontres, produira le meilleur effet sur tous les voyageurs, et nous conciliera infailliblement leur estime.

La complaisance doit être un des traits saillants de la conduite d'un prêtre en voyage. S'il semble très-occupé de sa personne; s'il est sec, tranchant, amateur de ses aises, peu soncieux de la gène et del'embarras des autres, il sera jngé tout à l'heure, et jugé avec une maliguilé dont malheureusement il ne sera pas en droit de se plaindre.

— Faut-il garder le silence pendant le voyage? Yaut-il mieux parler? Dans ce cas, quelle doit être la matière de la conversation? Uépondons à ces questions.

Si le voyage est court, de quelques lieues seulemeut, et si Tou voit que Ton ait pour compagnons de vojMge des hommes froids, taciturnes et presque rêveurs, ou, à plus forte j'aison, des hommes que l'on sait être grossiers, peu sociahles, ennemis peut-être de la religion et des prêtres, on fera hien de garder le silence et de se plonger dans ses livres. Cependant si quelque heureuse occasion se présente, et si cette occasion peut nous mettre à même de rendre un petit service à ces personnes, ou de leur dire un mot gracieux et aimable, il ne faut pas manquer de rendre ce service ou de dire ce mot; car qui sait si cela ne suffira pas pour amener une conversation fort utile?

Si ces voyageurs parlent entre eux, et si, animés de mauvais sentiments, leur entretien roule sur des matières inconvenantes, ce sera bien pénible pour un prêtre, surtout s'il voit qu'on affecte de tenir de tels discours précisément parce qu'il est forcé de les entendre. Ce qu'il y a de mieux à faire en ces circonstances, heureusement fort rares, c'est, ou de faire une lecture, ou de fermer les yeux de manière à laisser croire que l'on dort.

Nous avons voyagé un jour avec des jeunes gens qui, par légèreté plutôt qu'en haine des prêtres, s'entretenaient d'une manière fort libre. Un prêtre instruit et zélé trouva le moyen de glisser quelques mots qui furent parfaitement goûtés ; ce fut un dérivatif excellent. A partir de ce moment, il entretint constamment la conversation d'une manière agréable et utile; il fit des excursions sur le terrain des sciences naturelles avec une facilité d'élocution merveilleuse; ou l'écoutait avec un vif

intérêt, et même on lui proposait des difficullés pour avoir le plaisir de les lui voir résoudre. Seulement, quand il cessait de parler, nos jeunes gens reprenaient leur entretien. Tant qu'ils ne parlaient que de choses indifférentes, le bon prêtre les laissait dire ; mais dès qu'il voyait que la conversation prenait une mauvaise direction, aussitôt, avec un tact et une adresse vraiment remarquables, il revenait à ses dissertations scientifiques, et s'il ne produisait pas un bien positif, il empêchait certainement un mal très-réel. « Yoyez-vous, me disaitil en montant une côte à pied, combien je travaille pour empêcher ces pauvres jeunes gens d'offenser Dieu ! )) Je cite ce fait, parce que c'est un exemple . qui peut être utilement suivi par bien des prêtres, en des circonstances semblables.

— Mais parlons des cas ordinaires. Presque toujours on peut converser, et il est généralement à propos de le faire. Un prêtre qui voyage avec des personnes honnêtes, et qui garde seul un silence prolongé, passe pour un homme d'un caractère sombre et morose ; peut-être même, si les voyageurs ne sont pas d'une classe fort élevée, supposerontils qu'il dédaigne, en quelqne sorte, de parler avec eux. Or, ces divers jugements lui étant tous défavorables, il ne doit pas se mettre dans le cas de les mériter. Qu'il parle donc, mais qu'il parle d'une manière utile, et qu'il se souvienne que le voyage d'un saint prêtre doit être un exercice de zèle.

Il ne faut pas sans doute qu'il s'érige de but en blanc en moraliste ou en prédicateur; non; qu'il dise d'abord des choses indifférentes ; que la pluie

et le beau temps trouvent leur place ordinaire au début de la conversation ; mais après les préliminaires d'usage, après les lieux communs si fréquemment employés par les voyageurs, qu'il se fasse remarquer par son extérieur pieux, par la retenue modeste de son regard, par la douceur de sa parole, par l'aménité de ses manières. Déjà, les voyageurs auront de lui une opinion favorable et seront disposés à profiter des choses édifiantes qu'il pourra dire plus tard.

Tout étant ainsi disposé, rien ne sera plus facile, si on en a la volonté, que d'ouvrir une conversation utile et même pieuse. La plus petite circonstance, le mot en apparence le plus insignifiant, échappé à un des voyageurs, suffit pour faire naître un entretien glorieux pour Dieu et sanctifiant pour les âmes. L'essentiel est d'avoir un véritable zèle; ayons-le, ce véritable zèle, et les occasions de l'exercer se présenteront d'elles-mêmes. On pourra, par exemple , suivant les circonstances , proposer des réflexions pieuses, donner de bons conseils, raconter quelques histoires édifiantes, éclaircir une difficulté soulevée par un voyageur, disserter même sur quelques points de la religion, si l'on croit pouvoir le faire avec avantage, donner de la piété une idée favorable, faire voir qu'on ne la repousse que parce qu'on la comprend mal, qu'il n'y a de bonheur que dans sa pratique, et mille autres détails que nous ne saurions prévoir, et tous plus édifiants les uns que les autres.

Pour ne pas causer de fatigue et d'ennui, il sera convenable de donner, de temps en temps, un autre cours à la conversation, et de parler de choses

instructives ou m^'Uic iudifTérentes ; mais, même en parlant de ces clioses, il sera bon de laisser percer un fonds de piété, de manière qu'on puisse en quelque sorte deviner le prêtre, lors même qu'on ne saurait pas que c'en est un qui parle.

Tout cela donnera beaucoup d'édification, sera peut-être le germe de plus d'une conversion, et fera tombei' bien des préventions contre la religion et les prêtres, comme il arriva à cet homme du monde, qui, après avoir longuement parlé en voiture avec un ecclésiastique sur des matières religieuses et autres, lui dit avec naïveté : « Ah ! monsieur l'abbé, quel dommage que ces misérables jésuites ne soient pas tous des prêtres comme vous ! » ignorant en ce moment que c'était à un jésuite que s'adressait son éloge.

— Ce n'est pas assez de dire quelle conduite on doit tenir avec ses compagnons de voyage, il faut voir aussi ce que l'on doit éviter, car il est clair qu'en ce point comme en tout autre il faut joindre le déclina à malo au fac bonum.

Il y a quelquefois, en voyage, des prêtres grands parleurs. Ils s'arrogent le monopole de la conversation ; ils ont une abondance de paroles intarissable, et s'ils permettent à leurs auditeurs de dire quelques mots, il semble que ce soit moins pour les écouter avec intérêt que pour reprendre haleine un instant, et conthiuer leur marche avec une nouvelle ardeur. Rien n'est fatigant comme cette loquacité. Delà part d'un laïque, on la supporte encore; mais, chez un prêtre, elle est si déplacée, qu'elle produit presque toujours une impression doublement pénible.

Il y a (les pretros rieurs, légers et badins. Eux aussi, sont ordinairement grands parleurs ; mais ils donnent à leurs discours une teinte joviale et même quasi-bouffonne qui provoque un gros rire et parfois un rire de pitié. Quelle que soit la tendance de la conversation, ils ont toujours le secret de régayer par leurs quolibets et leurs plaisanteries ; on voit que leur esprit n'est occupé qu'à chercher des bons mots, comme leur langue ne s'agite que pour les produire. Pas un mot, nous ne dirons pas pieux, mais même sérieux et grave. Dieu veuille que les plaisanteries que l'on se permet ne froissent jamais la sainte vertu qui doit être le plus brillant apanage du pretie !

Il y a des prêtres médisants qui exercent contre le prochain la malignité de leur langue. Devant des laïques, chose incroyable! et des laïques sur la discrétion desquels on ne peut pas compter, puisque le plus souvent on ne les connaît pas, on ose raconter des faits qui blessent la réputation, on raille des confrères, on se plaint de ses paroissiens, on censure même peut-être ses supérieurs, et l'on blâme les actes de leur administration. 0 Dieu ! quel scandale on cause par une telle conduite, et quelle pitoyable idée l'on donne du sacerdoce!

11 y a des prêtres qui ne sont, dans les voyages, ni grands parleurs, ni trop enjoués, ni médisants ; mais rien de pieux ni d'édifiant dans leur conversation ; pas un mot de Dieu, ni de la religion. Les occasions ont beau se présenter, on les laisse passer sans les saisir, et le voyage s'achève sans qu'on ait dit un mot d'édification. Un jour, un homme du monde qui n'avait pas de religion, IV. 23.

vô}\agea pendant longtemps avec un ecclésiastique, et dit aux autres voyageurs quand cet ecclésiastique fut descendu : « Si j'allais à confesse, ce ne » serait pas à ce prêtre que je m'adresserais. — » Pourquoi donc? — Comment! pourquoi? Parce » que, depuis tant d'heures que nous voyageons » et que nous causons ensemble, il n'a pas dit un » seul mot de Dieu ! »

Enfin, il y a des prêtres qui, non-seulement ne parlent pas de Dieu, mais qui, même, ne s'entretiennent pas secrètement avec lui dans des exercices de piété, qui peuvent presque toujours se faire pendant le voyage, quand on a la bonne volonté. Leur bréviaire dit, tout est fini pour la journée; pas de lecture spirituelle, pas de chapelet, pas de méditation. Cependant, quoi de plus édifiant que de voir un saint prêtre passer d'une conversation pieuse à un exercice spirituel! Ceux-là même qui n'ont pas de religion, admirent un prêtre qui se conduit de la sorte et font peut-être des vœux au fond de leur âme pour en trouver un de cette trempe quand ils reviendront à Dieu.

— Disons quelques mots de la conduite à tenir dans les auberges. Ici, nous en convenons, presque toujours on en sera réduit à exercer le zèle d'une manière négative, c'est-à-dire que communément on n'aura guère occasion de faire des œuvres de zèle proprement dites ; mais on pourra toujours édifier par sa bonne tenue.

Rappelons-nous que la modestie seule, sans le secours d'aucune parole, est une excellente prédication. Nous connaissons tous ce trait de saint

François d'Assise. Il appelle un de ses frères et lui dit : « Mon frère, allons prêcher. — Volontiers, « mon père. » Ils partent ; le Saint dirige la marche, et, les yeux modestement baissés, l'extérieur parfaitement contenu par la modestie, ils parcourent plusieurs rues de la ville et reviennent au monastère. « Eh ! mais, dit le frère du bon Saint, « nous allions prêcher, mon père, et nous voilà « revenus sans avoir desserré les lèvres. — Ras- (( surcz-vous, mon frère, la besogne est faite ; le « recueillement grave et modeste que nous avons « observé dans notre promenade est une excellente « prédication qui portera ses fruits. » Prêchons de cette manière dans les auberges où une fâcheuse nécessité nous force d'entrer , et , comme saint François, soyons surs que notre prédication ne sera pas stérile.

Les hommes du monde qui ont l'habitude des voyages ont, dans les auberges, un certain air libre et sans gêne qui partout ailleurs serait grossièreté et insolence, mais qui, dans ces lieux publics, est fort en usage. Voyez , par exemple, un commisvoyageur ; on dirait qu'il est le maître et le dominateur du lieu. Il parle aux domestiques comme à des esclaves ; il <i le verbe haut, fier, concis et fortement accentué. Est-il à table ? Il semble être le roi du festin ; il prend la place qui lui convient ; il s'y installe avec un sans-façon parfait ; il donne le ton à la conversation ; il appelle le garçon pour la moindre chose ; il plaisante, il raconte, il rit bien fort ; il blâme tous les mets les uns après les autres ; et à défaut d'ingrédients de son goût, il les assaisonne de piquantes épigrammes. S'il prend

quelque chose, c'est seulement pour 5' goûter et pour avoir le plaisir de renyoj'er le reste. S'il était chez lui, il serait beaucoup moins difficile ; mais dans un hôtel, c'est tout différent ; il y a là une réputation de savoir-vivre qui ne doit pas être sacrifiée. Du reste, s'il se trouve dans la compagnie quelque voyageur novice qui ait la simplicité niaise d'être honnête avec un domestique, et surtout de le remercier quand il lui donne quelque chose, oh ! c'est pour notre homme une scène des plus divertissantes.

Que fera le prêtre en présence de cet homme qui semble se donner comme type du voyageur qui sait son monde ? Imitera- t-il ce ton, ces manières, ce langage si peu conformes à ses habitudes ordinaires ? Croira-t-il que c'est ainsi qu'il faut être, et qu'il lui est permis de se montrer, par exception, libre, brusque et quasi-insolent ?

Peut-être y a-t-il quelques prêtres qui, dans une certaine mesure, se donnent cette permission. Ils croient que c'est un usage généralement adopté, que l'on passerait pour ridicule si l'on faisait autrement, que les domestiques et les gens d'hôtel sont habitués à être menés de la sorte, et qu'en somme ils ne scandaliseront pas, quoique prêtres, en suivant le torrent. Et nous disons, nous, que l'on aurait grand tort d'agir ainsi. Jamais, même dans les auberges, la politesse ne doit être mise de coté par un ecclésiastique. Sans doute, il n'est pas nécessaire qu'il la pousse jusqu'aux dernières imites ; il est dans une maison ouverte à tout le monde, et non pas chez un particulier qui lui fait riioniKMir (l'une invilatioii. Maisf|iiclqne public que

soit un lion, jamais la politesse n'y est déplacée ; et, (le la part d'un prêtre, s'en affranchir serait une faute notable.

Qu'il soit donc, comme partout, honnête, doux et aimable ; qu'il dise hardiment et sans se cacher le Bcnedicite et les grâces ; qu'il parle peu et s'entretienne seulement avec ses voisins, si les convives sont nombreux; qu'il se place, s'il se peut, auprès des voyageurs avec lesquels il a fait connaissance en voiture ; qu'il ne blâme pas les mets, lors même que tout le monde en ferait la critique ; qu'il demande, sans élever trop la voix, ce qui lui est nécessaire ; et quoiqu'il ne soit pas obligé de remercier, qu'il ne rougisse pas cependant si un 7ncrci lui échappe. Au total, nous ne lui dirons pas d'être gauche, mais nous lui dirons bien moins encore d'être libre et dégagé dans ses allures.

Si un prêtre est, en ces circonstances, réservé, modeste, simple, et même un peu gauche, les voyageurs en auront une bonne opinion ; sur leurs lèvres peut-être on verra le sourire, mais au fond du cœur se trouvera l'éloge. On pensera que c'est un bon prêtre ; qu'il n'a pas l'habitude des voyages, et que, s'il quitte son troupeau, c'est qu'il a sans doute quelque forte raison qui l'y détermine..

Portera-t-on un jugement aussi favorable de cet ecclésiastique, léger, badin, vaniteux, qui se donnera aussi certaines libertés, et qui, trouvant de bon goût la désinvolture du commis-voyageur, semblera s'étudier àmarcher un peu sur ses traces? Ne répondons pas à ces questions ; il est clair qu'il suffit de les poser pour les résoudre.

Nons recommanderons, en terminant ce long ar-

ticle, d'être généreux envers les domestiques ; un prêtre doit toujours faire preuve de désintéressement et affaiblir en toute rencontre l'opinion malheureusement trop répandue, que l'amour de l'argent est un des vices du clergé.

— Nous sommes au terme de notre course ; quelle conduite tenir chez les personnes qui vont nous recevoir, et avec lesquelles nous devons peut-être passer quelques jours ?

La première chose à faire est de nous rappeler notre idée fixe : souvenons-nous que nous sommes prêtres, que nous allons nous trouver en contact avec diverses personnes que nous ne fréquentons pas habituellement , auxquelles même peut-être nous sommes inconnus, et que, suivant nos résolutions prises avant notre départ, nous devons saisir toutes les occasions pour édifier ces personnes par notre extérieur et par nos discours.

Si c'est pour traiter quelque affaire que nous avons entrepris notre voyage, et que nous n'ayons aucune raison légitime de prolonger notre séjour après que cette aifaire sera réglée, repartons sans délai; car nousdevonstoujours, autant que possible, abréger la durée de nos absences.

Mais si nous devons passer quelque temps avec des parents ou des amis, tâchons de voir comment nous pourrions nous rendre utiles et à qui nous pourrions rendre quelque service, au point de vue du zèle. Cela se fera quelquefois tout naturellement et sans le moindre embarras.

Ainsi, pour donner un exemple, si, comme il arrive ordinairement, ce sont des amis que nous

visitons, et s'il y a dans la maison quelques jeunes gens, quelques enfants que nous connaissons déjà, quoi de plus simple, pour un bon prêtre qui s'est fait connaître pour pieux et fort zélé, que de dire en particulier à l'un de ces jeunes gens : « Eh » bien ! mon cher enfant, êtes-vous toujoursdans de » bonnes dispositions? Faites-vous la consolation » de vos excellents parents? Yous ne fréquentez pas » de mauvaises compagnies, n'est-ce pas, mon » enfant ? Approchez-vous de temps en temps des » sacrements ? Oh ! vous savez comme vous étiez » heureux le jour de votre première communion ! » Allons, mon ami, dites-moi, je vous prie, où vous » en êtes avec le bon Dieu? Yous n'ignorez pas que » je vous suis tout dévoué et que je vous porte le » plus vif intérêt. Profitez de ma présence chez vos » parents pour vous ranimer un peu ; venez me » trouver un moment chaque jour ; vous me ferez » plaisir ; nous parlerons ensemble du service de » Dieu et du bonheur que l'on y goûte, quand on » l'embrasse avecferveur. Ne craignez pas de m'imw portuner et de me fatiguer. Oh! non, mon enfant, » je serai toujours heureux si je puis faire quelque » bien à votre âme qui m'est si chère. »

Avec quelques variantes, commandées par les circonstances et par la qualité des personnes, on peut tenir le même langage aux domestiques de la maison, quelquefois aux maîtres eux-mêmes ou à des amis que l'on aura l'occasion de voir pendant son séjour. Si ces bons conseils sont goûtés, on reviendra doucement à la charge et l'on tachera d'enlever à la seconde fois ce qui avait résisté à la première tentative.

Ne comprend-on pas quel bien devra résulter de remploi de ces pieux moyens, surtout si ce langage de foi est fortifié par le bon exemple que l'on s'efforcera de donner, par une gaieté douce et aimable, mais toujours modeste et réservée, et par cet ensemble de vertus qui gagne les cœurs à Dieu et réconcilie les impies eux-mêmes avec la religion et avec les prêtres ?

— Nous devons ici signaler im abus malheureusement trop commun. On regarde souventun voyage comme une longue et perpétuelle récréation, en sorte que la sainte messe une fois dite etle bréviaire récité, on est tout le reste du jour en visites, en promenades, à table ou au jeu. Le bréviaire même se trouve quelquefois reporté tout entier à la fm de la journée ou plutôt de la soirée, c'est-à-dire précisément au temps où l'on est aussi mal disposé que possible à bienremplir cette obligation rigoureuse. La chaîne des exercices spirituels est totalement rompue. Lecture spirituelle, chapelet, examen particulier, visite du très-sainl sacrement, tout est mis de côté et remplacé par des conversations d'ime interminable longueur, pendant lesquelles l'àme se remplit de mille futilités qui l'absorbent tout entière.

Cependant rien ne serait plus aisé que de se retirer de temps en temps pendant la journée, pour faire tantôt un exercice, tantôt un autre. Les personnes mêmes chez lesquelles nous sommes trouveraient ces petites absences toutes naturelles ; on penserait l)ien que nous avons des devoirs religieux à remplir, et on serait édifié de voir que nous ne les mettons pas en oubli.

N'cst-il pas évident, d'ailleurs, qu'étant très-exposés à la dissipation et au relâchement, nous avons tout spécialement besoin de nous retremper quelquefois pendant le jour dans nos exercices spirituels? N'est-ce pas aussi dans ces exercices que nous puiserons cette onction douce et persuasive qui assurera le succès des efforts de notre zèle ?

Nous avons recommandé du prendre avec soi un livre pour F étude ; on suit parfois notre conseil ; on le prend, ce livre ; mais en fait-on quelqueusage ? Pense-t-on seulement à l'ouvrir chaque jour ? Hélas ! qu'il est à craindre qu'on ne l'ait pas ouvert une seule fois peut-être pendant tout le voyage ! Qu'on y fasse attention, et, revenu chez soi, on verra souvent que le signet n'a pas changé de place.

— Quand le temps que nous nous étions fixé est expiré, il faut faire nos préparatifs de départ et résister fortement aux instances qui pourront être faites pour nous retenir. Nous réunirons en faisceau toutes les raisons qui motivent notre retour; et, s'il est nécessaire, nous nous prononcerons avec un aplomb tel qu'on perdra tout espoir d'obtenir de nous une prolongation de séjour.

Du reste, nous observerons avec nos nouveaux compagnons de voyage les règles de conduite précédemment indiquées, et revenus chez nous, nous reprendrons nos travaux et nos pieux exercices avec un redoublement de zèle et de ferveur.

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