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CHAPITRE XV

Rapports épistolaires.

— L'échange de lettres appelé correspondance est une conversation écrite. Comme les interlocuteurs sont trop éloignés pour s'entendre, la poste leur vient en aide et leur sert d'intermédiaire. Les règles applicables h la conversation, le sont donc aussi, avec une certaine mesure, au commerce des lettres.

Une conversation trop longue et trop fréquemment répétée, est généralement blâmable ; une correspondance trop active et trop abondante ne l'est pas moins. La conversation est quelquefois nécessaire ; il en est ainsi de la correspondance ; la conversation n'est quelquefois qu'utile ; l'utilité motive aussi parfois la correspondance ; la conversation est souvent oiseuse, et l'on en rendra compte au souverain juge ; la correspondance est quelquefois aussi un passe-temps inutile, et ce passe-temps, un prêtre ne doit pas se le permettre; enfin, la conversation peut être dangereuse, et trop souvent la correspondance ne l'est pas moins.

Une différence considérable se trouve entre les deux ; elle est exprimée par cette vieille sentence qui n'est autre chose que l'énoncé du fait : Vcrùa volant; scripta mancnt. Si nos lettres sont saintes, pieuses, édifiantes, elles ne s'envolent pas comme nos paroles ; elles restent, mancnt, comme un mo-

numcnt du zèle qui les inspira ; témoin les lettres de saint Jérôme, de saint Bernard, de saint François de Sales et de tant d'autres saints. Si nos lettres sont inutiles, ou même dangereuses, elles restent aussi, mais comme des monuments d'ineptie, de légèreté et d'imprudence.

Pesons donc bien devant Dieu les raisons que nous croyons avoir d'entamer une correspondance ou d'écrire même une seule lettre , et ne le faisons pas sans nous rendre le témoignage qu'il vaut mieux écrire que de garder le silence.

— Quand nous croyons devoir écrire, nous devons considérer, avant tout, comment nous allons nous y prendre pour glisser dans nos lettres quelque chose d'édifiant et d'utile. En ce point comme en tout autre, nous devons toujours faire la part du zèle. A moins que l'on n'écrive purement pour affaires temporelles à un homme du monde que l'on connaît peu, il est bien rare que l'on ne puisse trouver l'occasion de placer quelques mots d'édification. Du moins, on doit convenir que les saints prêtres n'éprouvent à ce sujet aucun embarras, et que la plume se mettant au service de leur cœur plein d'amour de Dieu et de zèle pour les âmes, sait toujours tracer des lignes empreintes de piété et souvent très-fécondes en heureux résultats.

Non- seulement les saints disent de bonnes choses dans les lettres qu'ils écrivent, mais ils ont le secret de les dire avec une onction suave et pénétrante qui passe de leur cœur dans celui des personnes avec lesquelles ils correspondent. Ah! si nous étions des saints, quelles flammes de zèle

jailliraient du fond do nos cœurs et embraseraient les âmes des célestes ardeurs dont nous serions nous-mêmes embrasés !

— 11 y a des lettres nécessaires ; c'est une affaire de famille à régler ; c'est une consultation importante qu'on nous fait ; c'est une lettre de condoléance à un parent ou à un ami intime qui est sous le poids d'une grande affliction; il va sans dire qu'en ces circonstances et en toute autre semblable, une lettre est de rigueur; elle entre dans la ligne de nos devoirs, et Dieu demande que nous l'écrivions, et que nous l'écrivions même sans délai. Nous ajoutons cette dernière recommandation , et c'est aux prêtres négligents que nous l'adressons.

La manière dont un prêtre tient sa correspondance donne presque toujours la mesure de sa régularité, de son esprit d'ordre et d'exactitude, Un prêtre diligent, soigneux, régulier, prend pour règle de répondre, dès qu'il le peut, à une lettre reçue ; et comme il expédie sur-le-champ les réponses aux lettres qui lui arrivent, il évite cet encombrement que la négligence occasionne, et qui finit par produire le découragement, puis des omissions ou des oublis regrettables.

— Les lettres sont seulement utiles quand eHes peuvent avoir un résultat avantageux, et que pourtant, sans manquer à un devoir rigoureux, on pourrait se dispenser de les écrire. Telles sont, par exemple, les lettres de famille ou à des amis, dans lesquelles on peut donner de l)ons conseils,

encourager à la pratique de la vertu, soutenir et fortifier une piété faible et chancelante, signaler avec un zèle aimable certains défauts dont on a eu connaissance, et faire voir les graves conséquences qu'ils peuvent avoir.

Dans ces lettres même, on peut entreprendre la conversion de quelque incrédule, et dire hardiment dans une correspondance suivie ce que, par timidité, Fou n'oserait pas dire de vive voix.

Quelquefois aussi il est utile de ne pas rompre toute communication épistolaire avec une personne qui n'en profite pas actuellement, mais sur laquelle on conserve par là une influence qui pourra lui être avantageuse plus tard. Quand la divine miséricorde vient frappera la porte des grands pécheurs, il est bon qu'ils comptent parmi leurs amis un prêtre dévoué auquel ils feront part de leur désir de conversion, ce qui procurera tout naturellement à ce bon prêtre l'occasion de les exhorter à elTectuer au plus tôt leur pieux retour à Dieu.

Dans ces diverses circonstances, et généralement quand on sait que l'on profitera de nos avis, il ne faut pas craindre de les multiplier; mais il ne faut pas les donner avec une cerlaine autorité qui froisserait l'amour-propre, et étoufferait dans leur germe les bons sentiments que l'on voudrait développer. C'est toujours sur le ton d'une piété douce et onctueuse qu'il faut donner ces avis; c'est le langage d'un ami ou d'un père qu'il faut faire entendre, et non les leçons d'un pédagogue.

— Parlons maintenant des lettres huit'dcs. On conçoit que nous rangeons dans cette catégorie

toutes les lettres frivoles et badines dans lesquelles on ne se propose qu'un vain amusement. Ces lettres ne sont pas rares ; quand on écrit avec facilité et que l'on manie la plaisanterie avec délicatesse, on aime à exercer sa plume sur des sujets futiles. On satisfait par là son inclination à Tenjoucment, et presque toujours on n'obtient d'autre résultat qu'une perte de temps, et pour celui qui écrit la lettre, et pour celui qui la lira.

D'ailleurs, il arrive souvent que, dans ce genre do correspondance, la charité y reçoit plus d'une atteinte ; les railleries y pullulent, et quand c'est à des confrères que l'on écrit, les supérieurs euxmêmes ne sont pas toujours épargnés. Du reste, lors même que la charité n'y serait pas blessée, il devrait suffire que cette correspondance fût inutile, pour qu'un saint prêtre se fît un devoir de se l'interdire. La vie d'un prêtre peut et doit être si utile aux âmes , que l'on doit se reprocher vivement d'en consacrer une partie tant soit peu notable à des inutilités et à des bagatelles.

Mais ne pourra-t-on pas, du moins, se les permettre , ces lettres inutiles, comme récréation et comme moyen d'entretenir une ancienne amitié ? Si l'on évite avec soin ce qui peut blesser la charité ou toute autre vertu ; si l'on est parfaitement au courant de son ministère, et que Ton puisse, sans que rien en soutire, s'accorder quelques instants de récréation ; si enfin l'on ne revient pas souvent à la charge, mais que l'on n'écrive de telles lettres que de loin en loin, nous pensons que l'on peut se donner ce petit amusement. Cependant, nous mettrons un correctif sur lequel nous appelons l'attention

de nos lectcvirs : c'est que la plaisanterie ne régnera jamais exclusivement dans nos lettres; après lui avoir fait sa part, et même une assez large part, si l'on veut, il faudra venir à des matières plus sérieuses, et racheter en quelque sorte ses futilités par des réflexions pieuses ou de sages conseils, suivant les circonstances et le caractère des personnes auxquelles on écrit.

— Faut-il ranger dans la classe des lettres inutiles, celles qui s'écrivent pour entretenir une correspondance suivie avec des âmes pieuses , remplissant à leur égard les fonctions de directeur, et disant dans ces entretiens épistolaircs ce que les distances ne permettent pas de se communiquer de vive voix ? Que dire de ces lettres de direction ?

Nous dirons d'abord qu'une telle correspondance peut être utile et qu'elle l'est en efTet quelquefois; mais nous ajouterons aussitôt que, très-souvent , elle est inutile , et parfois même plus qu'inutile. Cette réponse générale nous conduit nécessairement à des détails dans lesquels nous entrerons très-volontiers , convaincu qu'ils ont une grande importance.

Ces lettres de direction et de sages conseils peuvent élre utiles; c'est incontestable. Qui n'a pas besoin de conseils , et surtout des conseils d'un prêtre instruit, pieux et zélé ? Qui les donnera plus utilement, ces conseils, que le prêtre qui connaît à fond les secrets de notre conscience et les besoins de notre âme ? Tout cela est vrai, et nous pensons que cette direction peut être fort utile.

Mais à qui pourru-t-elle communément servir ?

Co sera, par exemple, à un jeune homme qui a fait la consolation de son pasteur, tandis qu'il l'a eu près de lui, mais qui le voit s'éloigner pour longtemps, pour toujours peut-être, et qui ne peut plus s'entretenir avec lui que par lettres. Oh î très-certainement, une correspondance suivie avec ce hon jeune homme lui sera fort utile. Abandonné à luimême, et livré sans défense à la séduction des mauvais exemples qui l'environnent de toutes parts, il a grand besoin que la voix de son pasteur résonne au fond de son âme, et vienne souvent relever son courage et ranimer sa ferveur.

Cette direction écrite pourra être utile encore à un homme plus âgé, qui aura fait une conversion d'éclat, et qui se sera adressé, pour faire sa confession générale, à un prêtre éloigné de son domicile. Le pénitent a donné toute sa confiance à ce prêtre ; il s'est fait connaître à lui comme à Dieu même, et il éprouve le besoin de recourir encore à ses sages conseils , soit pour calmer une conscience agitée, qui a passé subitement dune insensibilité complète à une délicatesse excessive , soit pour s'affermir de plus en plus dans ses bons sentiments, soit pour éclaircir une difficulté qui lui est survenue. Il est évident que, dans ces circonstances et autres semblables, cet homme a besoin qu'on lui écrive pour seconder ses bonnes intentions, dissipersesinquiétudes de conscience, et aplanir devnnt lui les voies qui le conduiront non-seulement à la vertu, mais même à la perfection de la verlu, s'il est bien dirigé.

Pour ne pas multiplier les exemples, nous dirons que généralement, à Tégard des hommes, la dir^c-

tioii par voie de correspondance est Irès-ulile et qu'il est à regretter qu'elle ne soit pas mise plus fréquemment en usage. Quand il s'agit d'affaires de conscience et de règles de piété, les hommes, pour l'ordinaire, vont droit au fait et ne s'accrochent pas aune foule de difficultés minutieuses dans lesquelles les femmes semblent prendre plaisir à s'engager. Quand on leur a donné une décision, ils l'acceptent rondement ou la rejettent de même, sans se placer, comme les femmes, dans un certain milieu, s'amusant à épiloguer, disserter, commenter, faire des suppositions et de petites chicanes qui ne sont propres qu'à agacer et à faire perdre un temps précieux. C'est donc surtout aux hommes que les lettres de direction sont utiles, et malheureusement ce n'est presque jamais à eux qu'on les écrit. Pour un homme qui réclame de nous ce service spirituel, il y a vnigt femmes qui nous poussent à bout par l'importunilé de leurs exigences.

— Faut-il donc refuser absolument aux femmes l'avantage d'une direction par correspondance? L'expérience en a si souvent démontré l'inutilité, que nous serions, tout d'abord, tenté de répondre afhrmativement à la question proposée ; cependant, comme il n'est pas de règle qui n'admette quelque exception, nous dirons qu'il convient, en principe général, de ne pas entretenir ces sortes de correspondances avec les femmes, et que, pour déroger à ce principe , il faut : V qu elles ne soient plus jeunes ; 2** qu'elles ne soient pas sous puissance de mari, à moins, si elles y sont, qu'il ne connaisse cette direction et qu'il ne l'approuve ; 3" qu'elles IV. 24

soient très-prudentes et discrètes ; 4° qu'elles aient un sens droit et un bon jugement; 5"* qu'elles ne soient pas, par caractère et trempe d'esprit, minutieuses, pointilleuses et d'une verbosité inépuisable ; qu'elles veuillent enfin sincèrement se corriger de leurs défauts , acquérir les vertus , et tendre sans relâche à la perfection.

La réunion de ces circonstances est bien rare ; mais enfin, quand elle se rencontre, on peut porter secours à la bonne âme qui réclame de nous le bienfait d'une direction écrite.

Nous ajouterons seulement qu'il faut apprendre à ces personnes à être, dans leurs lettres, claires, inéilwdiqucs et concises ; et, joignant l'exemple au précepte, donner nous-mêmes ce triple cachet à toutes les pièces de notre correspondance. Que si, au début, ces personnes nous adressaient quelque lettre, vrai journal par son ampleur; répondons, nous, par un tout petit feuilleton dans lequel, visant droit au but, nous dirons ce qui convient et rien que ce qui convient.

Nous ajouterons encore que, même dans les circonstances favorables énumérécs ci-dessus , il ne faut pas que la correspondance soit trop active. Sauf des exceptions commandées par des causes graves et imprévues, une lettre par mois doit suffire.

— Le terrain ainsi déblayé, nous dirons hardiment qu'il faut, en l'absence des circonstances mentionnées plus haut, renoncer impitoyablement aux lettres de dircclion dont bien des femmes sont trèsuvides, quoiqu'elles n'en tircnl presque aucun profit.

N'est-ce pas vraiment une perle de temps ; des

deux cotés, que ces interminables correspondances où les mêmes choses se trouvent redites à satiété, sans que Ton soit plus avancé après des torrents de lettres qu'on ne l'était avant la première? Que trouve-t-on, pour l'ordinaire, dans ce fatras périodiquement et très-exactement expédié au directeur ? De longues jérémiades sur les distractions dans les prières et sur les froideurs dans le service de Dieu, que l'on ne sait à quoi attribuer, quoique le directeur ait dit cent fois dans ses réponses que ces distractions et ces froideurs ne provenaient que d'une dissipation habituelle, d'un défaut do vigilance et de mortification.

Que trouve-t-on encore dans cette volumineuse correspondance ? De grandes lamentations sur des pehies intérieures qu'on représente sous les couleurs les plus sombres, et souvent avec des exagérations que l'on se dissimule à soi-même, mais que l'œil exercé du directeur sait bien découvrir.

Qu'y a-t-il enfin dans ces lettres? Quelquefois, toutes les folies d'ime conscience scrupuleuse qui cherche la paix où elle n'est pas , et qui ne veut pas l'aller chercher dans cette obéissance aveugle où elle serait assurée de la rencontrer.

Après des mois et des années de direction écrite, interrogeons-nous devant Dieu, et demandons-nous deux choses : d'abord si les flots de lettres du directeur et de la personne dirigée ont produit dans l'âme de celle-ci une amélioration appréciable ; ensuite si, de bonne foi, le temps passé à lire tant de lettres et à en écrire tant d'autres, n'eut pas pu être cent fois mieux employé à faire de bons prônes, à préparer mieux ses catéchismes et à courir

après les pécheurs pour les convertir. Nous souscrivons d'avance à la réponse qui sera faite à ces interrogations par une conscience droite et éclairée.

Sans doute , les personnes dont il est question ne sont pas, en général, dans une mauvaise voie ; au contraire , il y a du bon chez elles , et même quelquefois dans une assez forte mesure; elles ont un fonds de bonne volonté, et quoiqu'elles allient à leur dévotion bien des infidélités et des fautes vénielles, elles sont pourtant dans un état qui n'est pas compromettant pour la grande alTaire de leur «alut.Mais, soit petitesse d'esprit, soit aveuglement incurable, soit résistance habituelle à la grâce, soit toute autre cause, elles veulent une direction, et elles ne veulent pas les fruits de la direction ; elles veulent un directeur, et elles ne veulent pas obéir à ce directeur ; elles veulent être dirigées, et avoir l'air de ne pas se diriger elles-mêmes ! C'est une illusion que le P. Guilloré dévoilait, en disant naïvement : « Ecoutez, ma bonne fdle, savez-vous, » en deux mots, ce que vous voulez? Vous voulez » vous diriger par un directeur. » Le directeur, il vous le faut, pour vous persuader qu'il vous dirige ; mais la direction propre, personnelle, la direction de vous-même par vous-même, il vous la faut plus encore que le directeur.

Souvent aussi, ces personnes veulent se rendre intéressantes; leur amour propre est flatté de penser qu'un prêtre, qu'elles vont d'ailleurs quelquefois chercher dans d'assez hautes régions, pense à elles devant Dieu, s'occupe activement de la sanctification de leur àme, et fait pour elles ce qu'il ne fait pas pour une foule d'autres. Tout cela nourrit

la vanité, ne prodnit aucun bien, absorbe un temps précieux , et ne doit pas prendre place parmi les œuvres du saint prêtre.

— Viennent enfin les lettres dangereuses. Un prêtre, dira- 1- on, peut-il en écrire qui méritent cette qualification? Nous ne voulons pas le croire ; toutefois, pour prévenir ce malheur, nous allons faire connaître quelles sont les lettres que nous appelons dangereuses. Ce sont celles, par exemple, que l'on pourrait être quelquefois tenté d'adressei'à des personnes de sexe différent qui sont jeunes ou trop peu avancées en âge pour pouvoir être considérées comme des personnes âgées.

Il n'est pas sans exemple que ces jeunes personnes, souvent avec une excellente intention , écrivent à un prêtre qui a été leur confesseur, pour le consulter sur quelques difficultés de conscience et lui demander de pieux conseils et des règles de conduite. Si les parents en ont connaissance et donnent leur approbation, cela pourra se faire une ou deux fois, et le prêtre, dans ce cas, pourra répondre aux lettres qui lui seront adressées ; mais entretenir avec ces jeunes personnes une correspondance suivie, soit comme direction ou autrement, ce serait une grande imprudence, et nous croyons qu'un prêtre s'exposerait à plus d'un danger en écrivant de telles lettres.

Ce serait bien pis encore, s'il s'agissait d'une jeune femme dont le mari viendrait à découvrir une correspondance de cette nature dont on lui aurait fait mystère. On devine aisément les graves conséquences que pourrait avoir cette découverte. IV. 24.

A ces jeunes personnes et à ces jeunes femmes, il faut répondre sans balancer que l'on est obligé de leur refuser ce qu'elles demandent ; on doit les renvoyer à leurs confesseurs ordinaires, et leur promettre, tout au plus, qu'on leur accordera une séance au saint tribunal quand on aura l'occasion de les rencontrer. Mais, pas de direction écrite, pas de correspondance suivie , quelque plausible que puissent paraître les raisons qui les motivent.

Eh! qu'il y a de légèreté et d'imprudence chez ces jeunes personnes ! Quel plaisir elles ont quelquefois à colporter les lettres qu'elles reçoivent , quand dans ces lettres on leur témoigne beaucoup d'intérêt! Et si elles émanaient d'un prêtre, ces lettres, quel empressement plus marqué encore n'aurait-on pas de les communiquer à ses amies, qui souvent en feraient la matière de leurs critiques railleuses, et en dénatureraient l'intention, le sens et la portée !

D'ailleurs, ne serait-il point à craindre que, dans cette terre bien préparée, nous voulons le croire, et où l'on n'a jusqu'ici déposé que la plus pure semence de salut, l'homme ennemi ne vînt subrepticement répandre quelque ivraie? La faiblesse humaine est bien grande ; la tête de la femme n'est pas solide; son cœur l'est bien moins encore; le prêtre, de son côté, tout entouré qu'il est de lumières et de grâces, n'a pas cessé d'être homme au jour de son sacerdoce ; il connaît mieux que tout autre la fragilité du cœur humain, lui qui passe sa vie à en guérir les plaies, à en sonder les misères ; mieux que personne, il doit donc savoir qu'une étincelle a produit souvent de terribles incendies;

qu'un mot, un seul mot, trop peu mesuré, trop expressif, nous ne voudrions pas dire trop tendre, trop affectueux, mais puisqu'il est écrit, ne l'effaçons pas ; le prêtre, disons-nous, doit savoir mieux que personne qu'un tel mot peut en attirer un autre plus fort encore, et que, de degrés en degrés, on pourrait, ce qu'à Dieu ne plaise! ne s'arrêter qu'au fond d'un abîme.

Que serait-ce, si ce prêtre était naturellemont porté aux attachements sensibles ! Que serait-ce surtout, si déjà il avait eu, à cet égard, de pénibles luttes à soutenir! Que serait-ce enfm, si la jeune personne elle-même portait en son cœur un fonds de misère et de faiblesse! 0 Dieu! ô Dieu! que de périls apparaissent ! et qu'ils justifient bien la sévérité de nos décisions !

— Yoici un autre danger d'une haute gravité dontnous croyons devoir dire quelques mots. Avant de les dire, ces mots, nous sommes heureux de déclarer qu'il n'est pas à notre connaissance que la grave imprudence que nous allons signaler ait jamais été commise. Pourquoi donc, dira-t-on, voulez-vous la mentionner? Nous ne le faisons que pour mettre nos lecteurs en garde contre ce qui pourrait amener par degrés le scandale qui résulterait de cette imprudence, à la grande confusion du sacerdoce.

L'écueil que nous avons en vue consisterait à entretenir une correspondance avec une personne qui ne dépendrait nullement d'autrui, qui serait riche, déjà d'un certain âge, et généreuse par caractère. Elle aura eu, on le suppose (car n'ou-

blions pas que tout ce qui suit est une pure supposition), elle aura eu, disons-nous, au passé des rapports de direction ou d'amitié fort légitimes avec un ecclésiastique. Celui-ci, par une cause quelconque, aura été forcé de s'éloigner de cette personne, mais un commerce de lettres remplace les visites et les conversations. Ces lettres n'ont rien, en apparence, qui semble inconvenant ou déplacé; peut-être môme y donne-t-on, de fois à autres, de bons conseils ; cependant, ce sont plutôt des lettres amicales que des lettres de direction ou de piété. Elles entretiennent une amitié réciproque, qui se traduit en cadeaux plus ou moins considérables pendant la vie, et en legs testamentaires après la mort. Déjà peut-être les parents de cette personne avaient laissé échapper quelques murmures ; déjà ils s'étaient plaints d'un attachement dont ils semblaient entrevoiries conséquences; mais c'est bien autre chose que des plaintes et des murmures, quand, en déroulant le testament, ils viennent à y découvrir le nom du prêtre ami qui déjà leur faisait ombrage.

Que pensent-ils? Que disent-ils, quand surtout ils viennent à mettre la main sur ime volumineuse correspondance, qui n'explique que trop la clause du testament ? Ces lettres où l'on témoigne un attachement si sincère, un dévouement si complet, un désir si vif de rendre toute sorte de services, si Ton en trouve l'occasion ; ces lettres, où la charité la plus indulgente ne peut s'empêcher de voir des arrière-pensées, et qui laissent deviner beaucoup plus de choses qu'elles n'en disent ; c'est lettres enfin, qui (U^mandent sans domaïubM", sont-elles à

leur place ? Font-elles honneur à la religion et à ses ministres ? Donnent-elles, de celui qni les écrivit, une hante idée de piété, de désintéressement et de zèle ? Et peut-on dire qu'en les qualifiant de dancjereuses , nous leur infligeons une censure imméritée ?

0 prêtre de Jésus-Christ, dh*ions-nous à ce confrère, lève la tète vers le ciel, et ne la tiens pas, comme l'avare, penchée vers la terre. Reprends ta couronne tombée dans la fange ; rends à ton Ame sa gloire un moment éclipsée, ne jette pas à la mer, comme le philosophe païen, le sac d'or qui t'arrive ; mais laisse-le tout entier aux héritiers avides qui te le disputent, et prouve-leur par ce fait éclatant que ta plume était l'instrument d'une amitié pure et non de l'intérêt sordide dont ou t'accuse.

— Il n'est peut-être pas inutile de dire maintenant quel est le ton qui doit se faire généralement remarquer dans nos lettres. C'est incontestablement le langage de la piété que nous devons y faire entendre ; mais ce langage a bien des nuances et ne doit pas affecter la même forme à l'égard de toutes les personnes auxquelles nous l'adressons.

En écrivant aux hommes : rondeur, droiture, énergie, sentiments élevés, vueslarges etprofondes, des choses et pas de phrases ; aux jeunes gens, mêmes règles ; cependant, quelques lignes bien tournées et bien senties, un peu de pâture pour l'imagination, un peu d'élan pour le cœur, et, pour féconder tout cela, le charme d'une piété douce et entraînante, voilà ce qui convient.

Quant aux femmes, ce n'est pas la même chose ;

la piété, et la piété toute pure et sans ombre de mélange, doit tellement régner dans nos lettres qu'elle étouffe tout autre sentiment, et ne laisse pas seulement soupçonner qu'on se propose autre chose que de Faffirmer dans les âmes. Grande réserve, laconisme, précision, pas de plaisanteries futiles, pas de démonstrations vives d'intérêt et de dévouement, pas de flatteries, pas même de ces ardeurs de zèle ni de ces expressions enflammées qui semblent sortir d'un cœur embrasé du divin amour, et qui ne produisent pas toujours ce qu'on en attend.

Dans nos lettres aux femmes, surtout si elles sont jeunes, soyons graves, solidement pieux, et prudents jusqu'au scrupule. Ne leur écrivons jamais avant d'avoir imploré l'assistance de Dieu par une prière fervente ; et quand notre lettre sera achevée, relisons-la lentement phrase à phrase, et demandons-nous si nous consentirions qu'elle lut lue publiquement ou simplement par un supérieur, par notre évèque, ou même par tel ou tel saint prêtre de notre connaissance que nous savons être si pieux, si grave et si réservé quand il écrit de telles lettres. La réponse à cette question que nous nous serons adressée ne se fera pas attendre, et cette réponse sera la règle de notre conduite.

— Nous avons beaucoup parlé dans ce chapitre des avantages que nous pouvions, par nos lettres, procurer à notre prochain ; disons un mot maintenant du profit spirituel que nous pouvons tirer nous-mêmes des lettres des autres i

Nous aussi, nous avons besoin quelquefois d'êfre

soutciiiis, éclairés, consolés et encouragés. Si le zèle a ses ardeurs, il a bien aussi ses défaillances ; si notre cœur connaît Ténergie dans certains bons jours, hélas ! il ne connaît que trop, dans d'autres, la faiblesse et Tinertie; si la joie du service de Dieu nous soutient, si le succès de nos travaux inonde notre âme de célestes consolations, les contre-temps, les épines du ministère, l'ingratitude dont notre charité est quelquefois payée, et tant d'autres peines qui surviennent chaque jour, n'altèrent que trop souvent la sérénité de l'àme et les joies du cœur.

Dans CCS moments d'abattement et d'ennui, nous avons donc besoin d'un ami charitable et dévoué qui relève notre courage, ranime notre zèle, et rende à notre âme cette sainte ardeur qui menace de s'éteindre. Oh! qu'il est bon alors de recourir à quelque saint prêtre dont les paroles, comme autant de flèches enflammées, blessent délicieusement les cœurs qu'elles pénètrent !

Les saints prêtres, nous le savons tous, ont un langage qui n'est point de la terre ; chaque mot qu'ils profèrent est comme imprégné de zèle et de sainteté ; leur vie retirée, leurs habitudes pieuses, leur ardente charité, leur détachement complet de tout ce qui est terrestre et périssable : tout cela réuni dans leur belle âme, donne à leurs conseils et aux moindres de leurs paroles un charme irrésistible. En communiquant avec eux, il semble que l'on subisse une sorte de transformation; puis, lorsqu'on se retire, on sent au fond de son ca:'ur une joie si douce, une consolation si pure, que l'on reprend non-seulement sans peine, mais même avec plaisir,

toutes les œuvres de zèle un moment suspendues. Qui nous empêche donc , dans les pénibles épreuves qui viennent d'être signalées, de recourir à l'un de ces saints prêtres qui ne demandent pas mieux que de nous aider à gagner des âmes? Si nous ne pouvons pas jouir de leurs pieuses conversations, à cause de la distance qui nous sépare, ne pouvons-nous pas leur écrire? Ecrivons donc, et disons dans une lettre bien franche et bien naïve ce que nous sommes ou plutôt ce que nous ne sommes plus ; exposons avec détails nos tentations d'abattement, de dégoût, de lâcheté, etc. Disons comment elles ont gagné notre âme, et à quoi nous attribuons leurs funestes progrès; demandons des encouragements et des conseils à notre fervent Ananie ; et très-certainement il nous viendra une de ces lettres, comme les saints les écrivent, qui nous feront surmonter toutes les tentations et renverser tous les obstacles.

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