AVIS AUX PRÉDICATEURS
—- Convainquez-vous d'abord de l'importance, ou plutôt de la nécessité indispensable de la prédication. Combattre les incrédules, effrayer les libertins, convertir les pécheurs, affermir et perfectionner les justes, sanctifier tout le monde, en montrant sans cesse Feiifer et ses horreurs, le ciel et ses délices; quoi de plus important et de plus digne de nos études, de nos fatigues et de toutes les ressources de notre charité I
— Ce divin ministère est infiniment utile de sa nature ; s'il est inutile entre nos mains, c'est que nousrexerçonsmal;parnosmauvaisesdispositions, nous le gâtons, nous l'altérons, nous le dénaturons en quelque sorte.
Soyons des saints, et nous serons infailliblement d'excellents prédicateurs. « Le premier avis que je » vous donne pour bien prêcher, dit naïvement le w P. Lejeune, c'est de bien prier Dieu; le second, c'est » de bien prier Dieu ; le troisième, le quatrième, le )) dixième, c'est de bien prier Dieu. » Qui prêcha mieux que Jésus? Mais aussi qui pria comme lui? Erat pcrnoctans in orationc Dci... et c/rcssus ibat sccwiduni co)isueiudincm in inonicni Olicarum.
Saint Dominique, ce prédicateur zélé qui entraînait les populations, était si assidu àToraison que, dans la ville de Toulouse et dans les divers monastères où il a demeuré, on ne dit pas où était sa chambre, parce que le chœur de Téglise était sa chambre, son lieu d'étude et sa bibliothèque. C'est là que s'apprend l'art de bien prêcher.
— La prière que nous venons de recommander vous communiquera certainement le feu du zèle, et avec ce feu vous embraserez les cœurs du divin amour. Sondez-vous profondément. Avez-vous du zèle au fond de l'âme? L'état déplorable des pécheurs vous touche-t-il? Sentez-vous que vous feriez volontiers de grands sacrifices pour les convertir? Seriez-vous heureux de donner une somme un peu considérable pour procurer à ces pauvres pécheurs l'immense bienfait d'une mission d'où dépend peut-être le salut éternel de plusieurs? Ah ! si vous n'avez pas de zèle, comment voulez-vous prêcher? Que faites-vous en chaire? Quel embrasement voulez-vous produire avec voire glace? Allez, allez chercher du zèle, beaucoup de zèle, un vaste foyer de zèle, et puis montez en chaire avec confiance.
— Fu3'ez le monde, et n'y paraissez que pour le sanctifier par les sermons à petit bruit que savent si bien faire les aimables vertus de douceur, de charité, de simplicité et de modestie. Ceci est pour les pasteurs des paroisses ; car si vous êtes exclusivement prédicateur et confesseur; si vous êtes, par exemple, missionnaire, ne sortez de votre soli-
tilde que pour entrer au confessionnal ou dans la chaire. Moins on connaîtra votre vie privée, plus vous serez en haute estime dans l'esprit des peuples. Un proverbe dit avec beaucoup de raison quil nij a point de grand homme pour son valet de chambre. Le monde ne connaît de ce grand homme que ses hauts faits ; mais le valet de chambre connaît ses petitesses.
— Soyez tellement nourri de l'Écriture sainte et de la théologie, que vous ne puissiez ouvrir la bouche, en parlant aux peuples, sans montrer que vous passez votre vie dans ces deux grands arsenaux du prédicateur. Sans Écriture sainte, vos discours ne seront que des squelettes ; pas de nerfs, pas de muscles, rien de ce qui annonce la vie; le Spiraculum vitœ ne sera pas là. Sans un fonds solide de théologie dogmatique et morale, pas d'assurance, pas d'exactitude; opinions hasardées, hérésies même, moins toutefois l'opiniâtreté.
— Nourrissez-vous aussi des ascétiques. On ne se figure pas, quand on en a lu et relu des masses, les précieux éléments que l'on possède pour composer des instructions utiles. Quand on est plein de ces ascétiques, on parle avec une incroyable facilité ; on ne sait où l'on a pris une foule d'excellentes réflexions qui se présentent d'elles-mêmes ; et bientôt, en relisant un pieux auteur, on retrouve cette réflexion qui avait frappé par sa justesse dans une lecture antérieure. (îrenade, Rodriguez, saint François de Sales, Saint-Jure, le P. Judde et tant d'autres, doivent être lus et relus sans cesse. N'ou-
blions pas de faire un cahier de notes très-méthodiques, où nous rangerons par ordre alphabétique les bonnes pensées que nous trouverons dans nos lectures.
— Quand on a reçu mission pour prêcher, il faut se bien préparer et ne pas trop tarder à exercer ce saint ministère; car si l'on était tant soit peu timide, l'expérience apprend que plus on retarde sa première prédication, plus on craint de la faire. Quelquefois même, des prédicateurs qui ont beaucoup prêché, mais qui ont été ensuite un temps notable sans monter en chaire, ont beaucoup de peine à y reparaître, et ne peuvent même surmonter la tentation qu'ils ont de renoncer entièrement à la prédication.
La pensée de ne pas prêcher, quand on le peut faire, est une tentation diabolique qu'il faut combattre vigoureusement, en se figurant que l'on entend Jésus crier sans cesse à l'oreille : Itc, doccic omncs g ente s.
— Les prédicateurs ont trois grandes tentations à combattre : la paresse — l'orgueil — et la jalousie.
C'est la paresse qui éloignerait de la chaire celui qui serait en état d'y paraître utilement; c'est la paresse aussi qui y ferait monter sans préparation suffisante.
C'est l'orgueil qui inspirerait le désir de prêcher dans des lieux importants ; c'est l'orgueil qui ferait choisir des sujets pompeux et brillants, mais fort peu utiles; c'est l'orgueil qui ferait faire des phrases sonores, dans l'espoir que l'auditoire les trouverait
belles et Lien ioiirnées ; c'est Torgiieil enfin qni porterait à chercher sa propre gloire dans ce ministère tout divin, et qui, même après avoir prêché, ferait encore aller de tous côtés quêter de fades éloges.
C'est la jalousie, fille du vice précédent, qui, si on l'écoutaiL ferait que tel curé, par exemple, empêcherait son vicaire de prêcher, parce qu'il craindrait qu'on ne dît qu'il prêche mieux que lui ; c'est la jalousie qui porterait à critiquer malignement un confrère, s'il avait de grands succès en fait de prédication. C'est la jalousie qui ferait qu'on apprendrait sans peine que tel prédicateur n'est pas goûté, qu'il n'est pas suivi, ou qu'il a subi quelque échec humiliant.
Assurément, nous ne pensons pas qu'il y ait un seul prêtre animé de tels sentiments ; mais celui qui aurait ces trois vices, ou seulement un de ces trois vices, aurait grandement besoin de se prêcher lui-même dans une bonne retraite avant de prêcher les autres. Comment pourrait-il croire que Jésus- Christ voulût le choisir pour être l'instrument de ses grandes miséricordes?
— Quel genre d'instructions faut-il adopter? Si vous êtes curé, vos discours habihicls doivent être des prônes. « Un prône, dit M. de Yilliers (Egare- » mcnts des hommes dans la voie da salut), c'est- » à-dire un discours cpii renferme à la fois et l'iii- » struction et la moi'ale, n'est pas l'ouvrage d'un » jeune orateur ; il faut, pour s'en acquitter, de la » science, de la méditation et du bon sens. Les » curés disent, et avec beaucoup de raison, que
» Ton est obligé d'assister aux prônes de sa pa- » roisse ; mais veulent-ils ne point partager la » négligence que leurs paroissiens ont à cet égard? » Quils les mettent dans leur tort, en faisant les » prônes comme ils doivent les faire, c'est-à-dire, » en s'y proposant de les instruire parfaitement » de leurs devoirs et de leur apprendre à fond la » religion et l'Évangile. Quand des prônes de ce » caractère seront négligés, la faute n'en sera » qu'aux paroissiens. »
— Expliquez dans ces prônes, avec clarté, précision et méthode, le Symbole des apôtres, article par article, les commandements de Dieu, les commandements de l'Église, les sacrements, les mystères de Notre-Seigneur et de la Sainte-Yierge, les péchés capitaux, Toraison dominicale. Yoilà la matière d'un cours complet d'excellents prônes.
Un curé qui ne suit pas cette méthode et qui, au lieu de prônes de cette nature, donne à ses paroissiens de petits bouts de grands sermons dans lesquels, se bornant à un seul point de morale, il laisse ignorera ses auditeurs les nombreux et importants détails de la doctrine chrétienne, manque essentiellement à un des devoirs les plus sacrés qui lui soient imposés. Site peuple, au lieu de rinstruction qu'on est obligé de lui donner, ne trouve dans les discours de son pasteur que des lambeaux mal digérés d'une éloquence stérile qui le laisse plongé dans son ignorance, malheur à ce pasteur aveugle qui ne veut pas reconnaître que cette ignorance lui est imputable !
— Faut-il donc renoncer aux grands sermons ? Non, assurément. Faites-en de fois à autres ; c'est fort convenable. Aux jours de grandes solennités,, la simplicité d'un prune ne convient pas autant que la pompe d'un sermon. Cela détruira d'ailleurs la monotonie des instructions familières ; vous ferez même bien d'appeler ces jours-là un prédicateur étranger à la paroisse.
Les grands sermons sont encore bien placés aux deux époques de l'Avent et du Carême. Dans le carême surtout, rien ne serait plus utile que ce que nous avons vu pratiquer avec beaucoup de fruit dans certaines paroisses : nous voulons parler d'une neuvaine d'instructions et de prières pour la conversion des pécheurs. Cela détermine beaucoup de conversions, et prépare parfaitement tout le monde à bien remplir le devoir pascal.
— Mais voulez-vous de grands sermons? Appelez quelques missionnaires, et procurez à votre paroisse l'immense avantage d'une mission. Chers et bien-aimés confrères, si vous avez, comme plusieurs, de vieilles préventions contre les missions, nous vous supplions, nous vous conjurons de les déposer à tout jamais. Ecoutez : pour dissiper votre illusion, quand il y aura quelque mission dans votre voisinage, faites un acte de zèle ; sollicitez l'honneur d'occuper un confessionnal dans l'église de la mission. Vous n'y aurez pas siégé trois jours , que toutes vos préventions seront évanouies. A la vue de tant d'àmes en état de sacrilège, de tant de pécheurs endurcis qui, pleinement convertis, éclateront en sanglots, de tant de vin-
clicatifs qui embrasseront leurs ennemis en sortant de l'église, de tant d'injustes détenteurs du bien d'aulrui qui feront d'énormes restitutions, vous vous avouerez vaincus et totalement désarmés ; non, direz-vous, non, nous ne savions pas ce que c'était qu'une mission ! Et vous vous inscrirez aussitôt pour en avoir une sans délai.
Si c'était ici le lieu, nous nous chargerions de mettre à néant toutes les objections que l'on fait contre les missions ; objections, au reste, qui ne se font pas toujours avec une sincérité parfaite et qui, souvent, ne sont qu'un voile qui dissimule les vraies raisons que l'on a de combattre une œuvre de zèle dont on reconnaît au fond la haute importance.
— Les dialogues ou conférences sont aussi fort utiles quand ils sont bien faits et qu'ils sont goûtés dans la localité. En général, ces dialogues réussissent peu dans les villes ; dans les campagnes, au contraire, on les aime beaucoup. 11 faut éviter les trivialités, les plaisanteries trop badines, l'envie de briller en faisant les objections et d'embarrasser le prêtre qui est en chaire.
Ce qui est fort utile aussi, c'est im cours d'instructions d'une spiritualité plus avancée, pour les membres d'une confrérie ou congrégation, si on a le bonheur d'en avoir une dans sa paroisse.
— Venons maintenant à la composition. Quel sujet faut-il choisir? Votre répertoire de sermons n'est pas complet si vous n'en avez pas sur le dogme et sur la morale,