CHAPITRE III
De la douceur.
— La douceur peut être appelée avec toute sorte de raison la clef des cœurs. Il est certain que, en général, rien ne résiste à cette vertu. Tous les prédicateurs les plus zélés et les plus véhéments du temps de saint François de Sales convertirent beaucoup moins de pécheurs par les saints emporte-
ments de leurzèlo que ce l)on et snint évoque par les charmes de sa douceur.
Mais cette vertu est tout spécialement la vertu du prêtre; non-seulement parce qu'il la recommande chaque jour dans ses instructions ; nonseulement parce qu'il doit aux peuples Fédification et le spectacle continuel do toutes les vertus ; nonseulement môme parce que c'a été la vertu favorite de Jésus-Christ et des saints; mais encore parce que, sans la douceur, il verra son ministère paralysé en une foule de circonstances.
Il y a certaines professions, remarquons bien ceci, dans lesquelles celui qui les exerce pourrait, ce semble, se passer de cette vertu sans compromettre notablement le succès de son ministère ; ce sont celles où l'on est en droit d'obtenir par autorité ce que l'on n'obtient pas par bonté et douceur. Telles sont, en général, toutes les places dont le titulaire est délégué par le gouvernement et soutenu par l'autorité de la loi. Mais il en est d'autres où l'on dépend tellement du public, que si l'on ne gagne pas son estime, sa confiance et son aflection par bonté, douceur, affabilité, complaisance, il vous laisse dans un isolement qui frappe d'impuissance tous les moyens que vous employez pour assurer le succès de votre ministère.
Et certainement le prêtre en est là. Son zèle est stérile, s'il n'a pour auxiliaire et pour appui la confiance, l'estime et raffection des peuples. Quoiqu'il parle avec une autorité vraiment divine ; quoiqu'il tienne la place de Dieu même, et qu'il soit en droit de menacer les pécheurs des plus terribles châtiments ; cependant, comme ces châtiments ne
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sont pas actuellement sensibles, et que, pour punir ceux qui lui résistent, il n'a pas à sa disposition la verge et le fouet, la prison et les amendes, on ne lui obéit que si Fou veut; et, ordinairement, on ne veut point lui obéir, quand, au lieu d'exhorter avec bonté, il commande avec aigreur. S'il aliène les esprits et les cœurs par ses brusqueries, ses vivacités, ses réprimandes amères, quel bien pourrat-il opérer? Que d'obstacles ne rencontrera-t-il pas h chaque instant î
Prenons donc la résolution d'acquérir ou de perfectionner de plus en plus en nous cette importante vertu, et méditons souvent ces paroles de notre divin Maitre : Beati 7)utcs, qiioiiiam ipsi possidebunt terrain; et ces autres : Discite a me quia mitis sum et Jmmilis corde.
— La première chose à faire en ce point, c'est de se bien convaincre de la nécessité de cette vertu ; de considérer, dans une ou plusieurs méditations spéciales, les avantages qu'elle procure et les déplorables effets que produit infailliblement le vice qui lui est opposé.
Ce seraitune fortbonno chose d'interroger ses souveriirspour voir si la stérilité du ministère de plusieurs prêtres que l'on a connus, que l'on connaît encore, ne vient point d'un manque de douceur, de certaines paroles brusques et aigres dans quelques circonstances délicates où la douceur aurait tout gagné. Enfui, l'on pourrait, avec beaucoup d'avantage, jeter un autre coup d'œil sur les paroisses que l'on sait être bien réglées, sagement administrées, remarquables par leur bon esprit, et voir si le
pasteur de ces heureuses paroisses n'est pas un homme doux, charitable et renommé pour sa bienveilUince toute paternelle.
La conséquence pratique des réflexions que feront naître ces observations se déduira d'elle-même.
— 11 faut aussi se considérer attentivement soimême ; voir si l'on n'a point de l'aigreur dans le caractère, de la rudesse dans les formes et une certaine vivacité passionnée dans la conversation ; se demander pourquoi l'on n'a plus de rapports avec tels ou tels paroissiens que l'on voyait autrefois ; pourquoi même on les a aujourd'hui pour ennemis ; et l'on verra souvent que la douceur eût prévenu ces déplorables divisions, et qu'aujourd'hui encore, c'est une douce et bienveillante charité qui peut seule en arrêter les funestes suites.
— En général, on peut dire que l'on ne manque de douceur que parce qu'on manque d'humilité. Pourquoi cette vivacité, cette brusquerie, cet emportement? Parce qu'on a été piqué, contrarié, vexé, humilié, entravé dans ses opérations. Un peu d'humilité, et tout cela sera supporté avec calme, et sans que la douceur en souffre le plus léger dommage. On voudrait ne trouver dans son ministère que des consolations sans amertume, des succès sans obstacles, des victoires et des triomphes sans combats; c'est impossible. Il faut donc savoir supporter une contrariété, une vexation, une humiliation, avec cette douce tranquillité qui émoussera les traits de l'ennemi et maintiendra du moins la paix dans rame.