‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 8 sur 51 · IV · texte numérisé non relu

IV

Mais on m'a manqué grossièrement; on m'a même insulté, provoqué et agacé de mille manières par des persécutions tantôt sourdes, tantôt déclarées. Soit : on vous a nui devant les hommes, c'est vrai; mais devant Dieu, vous êtes toujours ce que vous êtes, ni plus ni moins, en dépit de vos persécuteurs. Qu'allez-vous faire en vous fâchant? Vous allez scandaliser les peuples sans reconquérir leur estime ; et vous allez perdre devant Dieu les grâces, les mérites et la gloire dont il voulait récompenser votre douceur.

— Il y a des prêtres qui se font un mérite et une gloire de gouverner par autorité. Ils mènent, disent-ils, leurs gens à la baguette, in virgâ fcrrcâ, et personne ne bouge. Yrais despotes, ils n'ouvrent la bouche que pour dicter des ordres ou lancer des foudres ; la plus légère résistance les irrite ; un conseil, moins que cela, une petite observation les blesse et leur fait proférer des paroles piquantes.

Cependant ils sont contents : personne ne bouge. Leur autorité est respectée ; aucune tête ne se dresse devant eux ; la crainte comprime tous les cœurs et lie toutes les langues, voilà leur triomphe. Encore une fois, ils sont contents ; mais malheureusement eux seuls le sont.

Personne ne bouge! c'est vrai, pas même pour se rendre au confessionnal; car, hélas! combien de pécheurs sont arrêtés par cette sévérité rebutante !

Leur autorité est respectée ! oui, en apparence ; mais s'ils pouvaient voir le fond des cœurs ; s'ils pouvaient entendre les conversations secrètes qui

se tiennent à leur égard, et la censure amère qui se fait de leur rudesse et de leur âprelé, quel désappointement !

Tout plie devant eux, et aucune tête ne se dresse en leur présence ! c'est possible ; mais quel triste triomphe! Oh! que j'aime bien mieux voir la tête d'un enfant se lever pour considérer affectueusement son père, que de voir un esclave s'incliner jusqu'à terre devant son maître dans la crainte du fouet !

Quel est donc, au vrai, l'effet que produit dans un pasteur des âmes cette autorité rude et sévère ? Le voici sans aucune exagération :

Dans la plupart des paroisses, et spécialement dans celles où il y à peu de foi, un tel pasteur ne se concilie ni estime, ni confiance, ni affection, ni respect; on lui suscite à plaisir des obstacles et des entraves pour l'engager à demander un autre poste ; et quand cette mutation s'opère, c'est un cri de jubilation dans tout le troupeau.

Dans quelques paroisses bien réglées, où la foi domine, où règne un esprit de paix et de conciliation, un tel pasteur est toléré. On gémit, on souffre, on espère des jours meilleurs et on les demande à Dieu; mais on se tait. Pour ce qui est de l'affection, de la confiance, de l'estime, on en chercherait vainement dans ces pauvres cœurs comprimés, abattus, ulcérés peut-être, par celui-là même qui a mission de les consoler.

Mais ce qui est mille fois plus affligeant que tout ce qu'on vient de dire, ce sont les nombreux sacrilèges qui se commettent, sans qu'il s'en doute, sous la direction d'un tel pasteur. Que de péchés

retenus à confesse I que de consciences scellées et que scelle chaque jour plus étroitement encore la sévérité du pasteur ! que de communions indignes ! et par suite, que d'àmes en enfer!...

— Quelques-uns ne manquent de douceur que certains jours où ils sont mal disposés, et à l'égard de certaines personnes. Ils ont, pour ainsi dire, deux visages, Tun riant, ouvert, affable, gracieux, tel, en un mot, qu'il devrait toujours être; l'autre sombre, austère, retiré et d'une froideur de glace.

On a peine à concevoir qu'une seule âme puisse imprimer à la même figure des mouvements si divers. Aujourd'hui, c'est le premier de ces visages que l'on choisit ; demain ce sera l'autre ; pourquoi pas le contraire? Je l'ignore ; et comment ne l'ignorerais-je pas, puisque celui-là même à qui ces deux visages appartiennent partage mon ignorance? C'est inconstance, c'est caprice, c'est bizarrerie de caractère; quelquefois, convenons-en, c'est l'effet d'un malaise physique, effet qu'il faut cependant toujours travailler à détruire par effort de vertu.

Mais le pins souvent, ce quiproduitcechangement de visage, ce sont les différentes manières d'être des personnes avec lesquelles on est en rapport. Telle personne se présente ; on l'aime ta cause de son esprit, de ses manières, de sa position sociale, cela suffit ; le visage gracieux et aimable lui est assuré. Tel autre, au contraire, n'a rien d'attrayant sous aucun de ces rapports ; le visage sévère, l'air froid, les paroles sèches, piquantes, mortifiantes même seront son lot.

La première a fait perdre une heure pour expli-

qnorcc qui n'avait aucun besoin crcxplication, et quand elle veut se retirer, on s'efforce encore de la retenir. La seconde a exposé son affaire en deux mots, et elle a omis le plus important, pressée qn elle était d'en finir par les marques d'impatience et de vivacité qui lui étaient prodiguées.

De cette conduite si différente résultent les inconvénients les plus fâcheux. Si le visage gracieux ades apologistes, le visage austère a des détracteurs, et le mécontentement des détracteurs est d'autant plus vif que les éloges des apologistes sont plus pompeux. Si le visage austère était pour tous sans distinction, il est clair que chacun serait mécontent au même degré ; mais les uns étant aussi bien accueillis que les autres le sont mal, il arrive que ceux à qui l'on fait toujours mauvaise réception ajoutent à leur mécontentement je ne sais qnel venin de jalousie qui achève de les indigner contre un pasteur qu'ils aimeraient à révérer et à bénir, s'il avait pour toutes ses brebis une tendresse égale.

Oh ! que cette partialité choquante chez le père commun de toute une paroisse est nuisible aux fruits de son ministère ! Et combien le mal ne s'accroîtrait-il pas, si cette partialité pouvait être, avec quelque ombre de vraisemblance, attribuée à certains motifs dont le simple soupçon est un outrage pour le sacerdoce !

— En cette matière, comme en plusieurs autres, on pardonne aux gens du monde ce que l'on ne pardonne point aux ecclésiastiques.

Qu'un homme du monde s'échauffe et s'emporte pour une contrariété quelquefois même assez légère,

cela déplaît sans doute ; mais le plus souvent, cela passe inaperçu; il est vif, dit-on, très-vif; mais il a bon cœur ; tout fmit là. Qu'une femme mondaine n'ait pas àpoint nommé l'objet qui lui manque pour compléter sa brillante toilette, voilà sa figure qui s'enflamme, ses traits qui se décomposent, sa vivacité qui éclate ; c'est le volcan qui fait érupUion ; il y a tremblement de terre, mais la commotion n'est pas de longue durée ; tout cela ne produit pas un énorme scandale. Il en serait autrement, si de tels emportements se faisaient remarquer chez une femme qui fit de la dévotion une profession ouverte. Une personne de ce caractère, qui, pour des bagatelles, se livrerait à des actes de colère, scandaliserait beaucoup et prêterait aux impies des armes dangereuses pour attaquer la dévotion.

Ilélas ! que serait-ce donc si le prêtre lui-même donnait l'exemple de ce désordre î lui que tout le monde veut voir, et qui doit être, en effet, au sommet de la perfection ! Que penserait-on si, pour im mot moins mesuré que lui aurait dit une pauvre servante, un bedeau, un confrère ou toute autre personne, on le voyait aussitôt froncer le sourcil, rider son front et amonceler, pour ainsi dire, dans sa tête les matériaux de l'orage qui s'annonce aussitôt par les éclairs qui partent de ses yeux, et par ce roulement de tonnerre que produisent les paroles grondeuses que sa bouche profère ?

Oh ! quel scandale ! quel scandale ! si l'on se permettait un tel excès ; et combien il faudrait d'actes de vertus pour le faire oublier et le détruire, si tant est que jamais il put s'effacer de la mémoire des peuples !

— Pourquoi parlez-vous quand vous êtes ému, puisque vous savez par la plus triste expérience que chaque mot qui vous échappe en ces circonstances vous fait baisser d'un degré dans l'estime et l'affection des personnes qui vous entendent?

Mais, dites-vous, ce silence est pénible et trèsdifficile à garder ; c'est vrai. Cependant, puisque, tout bien pesé, il est alors plus aisé de se taire que de parler sans aigreur et sans emportement, taisez-vous. Vous croyez peut-être qu'après quelques mots amers votre cœur va se trouver soulagé ; pas du tout ; plus vous en dites, plus vous augmentez l'irritation.

De la première émotion naît l'aigreur ; de l'aigreur, la colère ; de la colère, l'emportement ; et ce feu dévorant qui fait à chaque instant de rapides progrès, ce sont vos paroles mordantes et incisives qui r alimentent. Gardez le silence ; pensez à Dieu qui vous voit ; invoquez tout bas Jésus et Marie ; voilà la tempête apaisée, votre âme tranquille, le prochain édifié et Dieu content.

Que si vous avez une réprimande à faire ; si une faute a été commise et que vous vous sentiez obligé de la reprendre ; je vous dirai encore, ou de réprimer votre colère, ou de suspendre la correction. Il faut, dit un pieux auteur, calmer son propre cœur pour être en état de régler le cœur des autres et de remédier à leurs faiblesses. La passion ne guérit point la passion ; elle l'aigrit et l'enflamme.

Mais enfin cette réprimande, dites-vous, ne peut se différer. Eli bien ! prenez un moyen terme : possédez-vous le mieux possible ; montrez en peu de mots bien mesurés et lentement prononcés, ce

qu'on aurait clii faire, ce que l'on a fait et ce qu'il faut faire actuellement ; puis, si vous vous sentez toujours très-prochainement disposé à la colère, restez-en là, et terminez en disant qu'au reste vous no voulez pas entrer dans de plus longs détails.

Tout cela étant dit avec calme et avec une sainte modération donnera de votre vertu l'idée la plus favorable, et par une suite nécessaire multipliera les fruits de votre ministère.

— Il s'en trouve qui n'ont de rude que les maliières et les formes. Celui qui ne les voit qu'une fois ou en passant, est frappé de cette apparente rudesse, et conclut tout naturellement que l'intérieur n'est pas plus aimable que l'extérieur.

Cependant on se trompe. Le fond est bon, excellent même quelquefois ; m^ais comme ce fond ne se manifeste pas tout d'un coup, ceux-là seuls peuvent en apprécier les qualités qui ont eu le temps de les considérer en détail et de les étudier à loisir. Or, il est fâcheux qu'il faille faire tant de tours et de détours pour arriver au cœur, et découvrir qu'il est aussi bon et aussi tendre que l'extérieur semble indiquer qu'il l'est peu.

Une foule de personnes n'auront pas le temps de se livrer à une telle étude. Elles n'ont d'ailleurs qu'une seule affaire à traiter : c'est un renseignement à demander, une difficulté de conscience à éclaircir ; bref, c'est une affaire qui peut se conclure en une seule séance et même en quelques minutes. Si, pendant ce peu de temps, les bonnes qualités du fond ne percent pas, et que la rudesse de l'enveloppe se montre seule, il est clair que l'on

remportera une idée peu favorable de l'ensemble. 11 est donc très-important de corriger ce qu'il y a de rude et de brusque dans l'extérieur, et de s'imposer la loi de faire toujours un accueil gracieux et aimable à tous ceux qui se présentent, lors môme que leur conversation serait insipide, lors mémo que l'on serait occupé et que l'on aurait actuellement le désir d'être seul. 11 faut surtout corriger ce qu'il y a d'âpre dans la voix, de brusque dans les manières, de froid dans la figure et particulièrement dans le regard ; il faut éviter aussi de précipiter la conversation, ce qui a lieu quand on vient trop brusquement au fait ; que l'on adresse questions sur questions pour en fmir bien vite ; ou même lorsqu'on 'garde le silence pendant un temps assez notable, montrant par là que si l'on n'alimente pas la conversation , c'est parce que l'on désire qu'elle s'éteigne.

— Quelquefois il arrivera que vous serez obligé de refuser ce qui vous sera demandé. Cette circonstance n'est pas rare ; mais elle est fort critique. Vous avez, on le suppose, d'excellentes raisons pour motiver votre refus ; eh bien ! pas de concession, nous sommes d'accord.

Mais prenez garde que la force de ces raisons dont vous êtes frappé, ne vous fasse repousser avec une vivacité trop brusque l'importunité dont on vous obsède pour obtenir ce que l'on désire. Souvenez-vous alors que plus cette importunité est pressante, plus votre refus sera pénible ; si, à la peine qui accompagnera ce refus, vous ajoutez celle que va causer votre vivacité, vous ferez une double

plaie. Qu'avez-vous donc à faire? tempérer la peine du refus par la douce bonté avec laquelle vous en exposez les motifs. Les raisons que vous avez de refuser, fussent-elles cent fois plus fortes encore qu'elles ne sont, ne vous autoriseront jamais à les développer avec émotion et aigreur.

— C'est surtout dans les dissertations, discussions et argumentations que l'on est exposé à manquer de douceur. Oh ! qu'il y en a peu qui se possèdent comme il faut dans ces circonstances ! et quels pénibles retours on fait sur soi-même après ces discussions passionnées !

Avant d'entrer en explication, il faudrait se recueillir un instant devant Dieu, s'unir intimement en esprit de foi à Notre-Seigneur Jésus-Christ, et prendre pour point de départ les trois réflexions suivantes : — Premièrement ; je dois désirer, non pas le triomphe de mon opinion, mais le triomphe de la vérité. — Deuxièmement ; dans le cours de la discussion, mon adversaire eut-il, comme je le crois, la mauvaise cause à soutenir, va cependant dire bien des choses dont je vais pouvoir profiter et qui vont peut-être modifier, même notablement, mon opinion. — Troisièmement enfm, je puis avoir tort, et, par conséquent, je ne dois pas commencer la discussion par m'aheurter à ce sot préjugé qui tend à me faire croire que j'ai certainement raison.

Si ces principes ne sont pas la règle de ma conduite, je serai passionné dans mes discussions, opiniâtrement attaché à mon sentiment, amer, piquant, insolent peut-être dans la chaleur du débat ; et tout cela, bien loin d'augmenter la force de mes argu-

mcnts, en atténuera notablement la puissance ; car s'il en coûte peu de se rendre aux raisons d'un argumentateur paisible et modéré, c'est un grand sacrifice, et dont un petit nombre est capable, que d'adjuger la victoire à un adversaire qui disserte avec emportement.

Du reste, si l'on y fait attention, on verra toujours, après une discussion trop ardente, que si on l'eût soutenue avec calme et modération, le succès eût été plus prompt et plus assuré.

— Il ne faut pas s'imaginer que la vertu de douceur ne soit blessée que par des éclats de colère ; on en voit qui ne se livrent jamais à ces émotions impétueuses, et qui cependant offensent les personnes avec lesquelles ils traitent, par certains mots piquants qui, comme autant de traits aigus, font une multitude de plaies très-difficiles à guérir. Ces mots sont quelquefois de grosses pointes qui pourraient parfaitement s'appeler de grosses insolences ; d'autres fois ce sont des pointes plus déliées, des ironies malignes, de mordantes épigrammes, qui sont d'autant plus vivement ressenties par ceux auxquels elles sont adressées, qu'une foule de rieurs applaudissent à la finesse du trait. Souvent aussi, ce sont des mots équivoques, obscurs, embarrassés, qui laissent l'esprit inquiet ; on ne sait s'ils expriment du mécontentement, de l'aigreur ou quelque autre mauvais sentiment.

Tout cela blesse plus ou moins la vertu de douceur, et ne doit jamais se trouver chez un prêtre.

— Faisons donc, et faisons sans relâche, une

— oG —

guerre impitoyable à tous les défauts que la douceur condamne.

Ne laissons pas, sans doute, dégénérer noire douceur en une lâcheté mollement complaisante. Imitons les saints qui savaient user de fermeté quand les saintes règles de TEglise ou les principes de la sainte morale leur en faisaient un devoir. Et nous aussi soyons fermes quand il le faut ; mais lors même que nous sommes obligés de l'être, laissons voir que la fermeté n'a pas anéanti notre douceur, et que celle-ci fait toujours le fond de notre caractère. Eftbrçons-nous de convaincre, que, pour être fermes, nous sommes obligés de nous faire une sorte de violence.

Si nous avons habituellement la douceur de l'agneau, etsinousne sommes, pour ainsi dire, fermes que par exception, nous ne rencontrerons presque jamais d'obstacles à nos pieux desseins. Même en appliquant des règles saintement sévères, nous verrons les voies s'aplanir, si la douceur est notre point d'appui ; car il ne faut pas s'y tromper, ce ne sont pas ordinairement les principes qui aigrissent cenx auxquels nous voulons les imposer, c'est bien plus la manière vive, impérieuse et souvent maladroite avec laquelle nous en faisons l'application.

Les principes sont basés sur des lois très-raisonnables et très-sages ; et quand on fait ressortir la sagesse de ces lois avec le langage de la douceur et de la bonté, on est surpris de voiries sacrifices que l'on obtient et les difficnltés que l'on surmonte.

Page 1